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Le Soudan, une lecture de la crise révolutionnaire

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De  nombreux médias dominants présentent la révolution au Soudan comme une suite de coups d’état militaire entravés par des forces civiles nouvellement constituées. Comme l’espèrent les impérialistes, il faudrait dès lors rétablir la stabilité nationale et régionale par un compromis entre l’armée et des représentant-e-s d’une large opposition au régime.

D’autres analyses bien plus progressistes fixent comme objectif à la révolution soudanaise d’être un marchepied aux forces opposantes dans leurs négociations avec l’armée. Par exemple, G. Achcar écrit1Gilbert Achcar, « Le Soudan et l’Algérie reprennent-ils le flambeau du « printemps arabe » ?, Le Monde Diplomatique Juin 2019. « à la direction révolutionnaire de s’emparer du véritable pouvoir par la mobilisation des énergies populaires, et de changer la situation du pays pour le meilleur en le remettant sur la voie du développement économique, du progrès social et culturel, alors la réussite de la révolution sera assurée. »

Si nous avons pris le parti de polémiquer avec ce type de position via notre blog2JB, « Soudan: le compromis par en-haut », Autonome de Classe, 3 août 2019., l’objectif principal de cet article n’est en rien de donner des leçons à celles ceux qui font la révolution au Soudan, mais bien de dresser une grille de lecture sur ce qu’est une crise révolutionnaire. 

C’est bien l’entrée en masse de la population soudanaise dans l’arène économique et politique qui a contraint le départ d’Omar al-Bachir au pouvoir depuis 1989. Ce sont les grèves et les sits-in de masse qui ont rendu la situation ingouvernable pour le Comité Militaire de Transition.

Cette révolution doit être lue comme une lutte à mort pour le pouvoir dans laquelle les millions de manifestant-e-s, les ouvrier-e-s en grève et les populations opprimées en sont le principal moteur. Ce nouveau festival des opprimés démontre l’une des caractéristiques essentielles à une crise révolutionnaire : elle ne peut se comprendre que par en bas. 

Quand ceux d’en bas ne veulent plus et quand ceux du milieu basculent vers ceux d’en bas

En cherchant à dresser une brève chronologie de la révolte globale qui secoue le Soudan, on comprend que les racines sont anciennes. Le mouvement éclate en décembre 2018 dans les villes ouvrières au nord du pays prenant prétexte de l’augmentation du prix du sucre pour se généraliser. La férocité de la répression oriente immédiatement la rue vers des slogans politiques. Par exemple T. Cheikh3Tarek Cheikh, « Les espoirs d’une troisième révolution au Soudan », Orient XXI, 28 décembre 2019. écrit : Les slogans clamés par les manifestants dans les villes sont essentiellement politiques. L’expression qui revient le plus souvent est : « liberté, paix et justice ». Et aussi : « la révolution est le choix du peuple ». Ce qui révèle la profondeur des aspirations populaires et la force de l’idée révolutionnaire.

Au centre, Tasgot Bas, « La chute [du régime], c’est tout ». Derrière, Omar al-Bachir.

Ces villes ouvrières, berceau de la révolution soudanaise, ont connu de récents affrontements avec le régime. Elles étaient déjà à l’avant-garde du mouvement de grèves en 2013 et 2016 contre une réforme du régime visant à supprimer les aides liées à l’utilisation de l’essence et pour s’opposer à la guerre du Darfour. Le mouvement syndical formé dans les révolutions des années 1960 était le principal artificier de ces émeutes. La répression d’une ampleur inédite des manifestations de 2016 entraînait une profonde dissension entre la rue et le pouvoir. Si bien que, dès les premiers jours de révolte les 18 et 19 décembre, on entend dans la deuxième plus grande ville du pays Wad Madani : Tasgot bas ! signifiant « juste leur chute ». 

Ces expériences de confrontation entraînent la construction de la coalition qui joue un rôle fondamental dans l’animation du mouvement révolutionnaire : le Rassemblement des Professionnels soudanais. Elle se forme clandestinement en 2012 à partir de syndicats indépendants et est composée initialement d’avocats, de journalistes, d’universitaires, de médecins et d’ingénieurs. Ces franges issues de la petite bourgeoisie ou des universités sont rejointes en 2016 par des forces syndicales indépendantes venant de milieux plus ouvriers et cheminots. 

Enfin, la dernière force sociale qui ne cessera d’être active dans la rue et la plus prompt à se coordonner via les réseaux sociaux est sans aucun doute la jeunesse. Opposée aux lois restrictives sur les libertés, subissant le chômage à 31%, étant victime des 30 % d’inflation et usagère d’un système éducatif effondré par les coupes budgétaires, l’irruption de la jeunesse n’a fait que renforcer les bases politiques du mouvement. L’émergence du processus révolutionnaire n’a donc pu se faire que par que par la décantation d’une situation qui a embrasée de larges couches de la population. 

Le festival des opprimés 

La révolution a laissé une place importante aux revendications des populations subissant des oppressions. Par exemple, un triomphe a été fait aux délégations survenues du Darfour pour participer aux événements révolutionnaires. Cette population qui subissait le racisme depuis des décennies par le régime d’al-Bachir, voyait les xénophobes d’hier les acclamer devant le bâtiment de l’état- major assiégé par les révolutionnaires. 

Les femmes ont joué rôle éminemment central également. Notamment, elles ont contraint la coalition pour la liberté et le changement à rejeter l’accord de transition soumis par les militaires au mois de mai. Si cette radicalité s’est exprimée dans des groupes féministes suite à une absence de garantie concernant l’opposition des femmes, il est important de comprendre que celles qui subissaient de plein fouet le dictat du patriarcat ont joué réellement un rôle de locomotive pour le mouvement révolutionnaire. Les grèves dans la santé sont aujourd’hui encore principalement animées par des femmes tout comme l’a été le sit-in de masse qui a mis fin à la dictature d’al-Bachir.

Fresque représentant Alaa Salah, figure de la révolution soudanaise

Quand ceux d’en haut ne peuvent plus… 

Le pouvoir soudanais n’a donc pas résisté à la pression des contradictions orchestrées par la crise globale du capitalisme. Le Soudan, en surendettement depuis 10 ans, a été contraint par le FMI de mener une série de réformes libérales afin de rembourser sa dette extérieure détenue à hauteur de 50 milliards de dollars par des banques étrangères. Cette situation allant de paire avec l’inflation et un chômage massif met en lumière les formes d’un développement inégal et combiné. Cette théorie initiée par Léon Trotski analyse la façon dont le développement économique et social se produit de façon inégale, et comment l’interférence entre sociétés « avancées » et « en retard » produit des formes « combinées », des juxtapositions de rapports de production modernes et archaïques. 

La vallée du Nil, une des zones les plus fertiles du Soudan, a attiré de nombreux investisseurs du Golfe Persique. Les terres ont été expropriées et l’agriculture réorganisée afin de l’insérer sur les marchés mondiaux. Cette stratégie des capitalistes a pu entraîner le développement de secteurs économiques partiellement en recul comme les infrastructures ferroviaires et portuaires. 

Cette forme de développement crée des contradictions profondes dans la société. L’appauvrissement des campagnes au regard de la croissance des villes en est un autre  exemple. Par exemple, Khartoum, comptait 473 597 habitant-e-s en 1983 pour 4,5 millions en 2005. Lorsque surgit une crise révolutionnaire ce sont ces inégalités qui sont littéralement remises en question. 

La chute du régime

Les processus des grèves, des manifestations de masse ou encore les discussions incessantes engagées de septembre à avril combinés aux expériences passées ont permis à toute une population de prendre confiance en ses forces. 

Cette force a fait vivre la révolution malgré la répression causant une grosse centaine de morts dénombrés début avril. C’est bien cette crise révolutionnaire qui fait changer la peur de camp. Le 6 avril, le Rassemblement des Professionnels Soudanais, principale visage de la direction révolutionnaire jusqu’à aujourd’hui, appelle à un sit-in devant le bâtiment où règne l’état- major. 

Le 10 avril au matin, on criait encore sur la place de Khartoum qu’il s’en aille, la Révolution est le choix du peuple ! Sous cette contrainte de la rue, et avec l’accord de l’Egypte et de l’Arabie Saoudite, l’état- major destitue Omar al-Bachir. Il le remplace par le général Ibn Auf, ancien ministre d’al-Bachir. Le sit-in est resté en place. On y criait « tout le pouvoir au civil ». Au bout de 24h, la révolution venait à bout de son second dirigeant. L’armée fut contrainte de mettre en place un conseil de dix officiers nommé le Conseil Militaire de Transition (TMC).  

Cela amène à réfléchir sur ce qu’est une crise révolutionnaire, une lutte acharnée pour le pouvoir, dans laquelle notre classe se reconnaît et rentre en force dans l’arène. Ainsi, la chute de l’ancien régime ne garantie rien et pourtant elle est essentielle. Le temps s’accélère et les chemins des possibles s’élargissent considérablement après le 11 avril. La rue, les grévistes et les opprimé-es ont pris conscience de leur force alors que les militaires ont bien cru tout perdre.  

Organisation de la contre-révolution, ingérence impérialiste et massacre 

Face aux grèves et aux émeutes, le pouvoir d’Omar al-Bachir organisé par l’armée depuis 1989 et par le Parti du Congrès National ne parvient plus à gouverner le pays. Issu de la confrérie des Frères Musulmans, le dictateur n’a pourtant pas hésité à un instant à se tourner vers le général égyptien Al-Sissi. En effet, le 27 janvier 2019 al-Bachir  se rend au Caire afin de s’entretenir avec son allié de circonstance. 

Cette entrevue fin janvier semble fructueuse, l’Egypte aurait accordé une aide militaire en matière d’armement. Il semble certain que l’Etat français, principal fournisseur d’armes à l’Egypte aurait été mis au courant. Les raisons de ce soutien entre dictateurs sont triples, Al-Sissi redoutait un nouvel embrasement régional et pensait gagner en stabilité par le maintien au pouvoir d’AEl- Bachir, Al-Bachir ne pouvait plus compter sur ses seules forces militaires déjà en proie à des dissensions,  enfin, le général Égyptien souhaitait mettre en place une coopération économique et revoir les plans de partage du Nil.

Cet armement d’origine française a permis à Al-Bachir d’assassiner au minimum 50 révolutionnaires entre février et mars. Il en a profité pour réarmer la Force de Soutien Rapide (RSF) formée sous son mandat. C’est un mélange hétérogène d’agents des douanes, de policiers et surtout de miliciens issus des Janjanwids qui semèrent la terreur au Darfour à partir des années 2000. Lors des évènements de 2013, cette milice avait déjà éliminé 200 insurgés. 

La répression était donc la seule voie que trouvait al-Bachir pour se maintenir au pouvoir depuis le début de l’insurrection. 

Si dans un premier temps le Conseil Militaire de Transition a été contraint d’entamer des négociations avec la coalition pour la liberté et le changement, très vite ce pouvoir a grossi les rangs de sa milice armée. Celle-ci causera plus de 100 morts en attaquant les sit-in formés tout autour du commandement de l’état-major les 3 et 4 juin. 

La contre-révolution cherche également à s’affirmer en imposant une idéologie plus réactionnaire encore que lorsque le pouvoir d’al-Bachir régnait. Ainsi, afin de réprimer la contestation, comme les forces de Moubarak place Tahrir en 2011, les miliciens ont violé et pratiqué toutes formes de sévices à l’encontre des femmes entrées en révolution. 

L’Etat n’est que l’incarnation des antagonismes de classe irréconciliables4Lénine, L’Etat et la la Révolution. Aussi, la direction de ses forces armées ne peut que défendre l’ordre établi. Et c’est bien au cœur de la révolution qu’elles se sont attaquées. 

Le rôle des réformistes

Les réformistes s’incarnent dans la coalition pour la liberté et le changement. Cette force est incontestablement celle qui est perçue aujourd’hui encore comme le principal débouché politique de la révolution par celles et ceux qui font la révolution. Cette coalition va d’une organisation islamique soufie au Parti Communiste (certainement l’un des plus massifs des pays arabophones). 

La stratégie principale de cette coalition a été de transférer une partie des pouvoirs de l’armée vers une forme de représentativité civile. Ainsi, la coalition a mené de véritables négociations avec les TMC et ses généraux couverts du sang du Darfour et responsables des massacres contre les révolutionnaires. Ces tentatives d’accord ne débouchent sur rien dans un premier temps. Si bien que les syndicats indépendants qui composent le Rassemblement des Professionnels appellent à deux jours de grève générale fin mai. On assiste à une nouvelle accélération de la Révolution. Les sit-in qui l’accompagnent sont constamment attaqués. 

Les dirigeants de l’opposition signant un accord avec le TMC et le général Hemetti, responsable de la politique génocidaire au Darfour et de la répression meurtrière des sit-ins

Pourtant, les réformistes n’ont jamais cessé de chercher à reprendre les négociations avec le TMC. Alors que des coordinations émergent comme celle d’Atbara entre ouvrier-e-s en grève, jeunes en sit-in permanents et soldats en rupture avec leurs ordres, la coalition négocie dans un secret alarmant le prix du sang des martyrs avec les assassins.

La rue et notre classe au cœur de la lutte pour le pouvoir

Seule la rue, les sit-in, les grèves et l’auto-organisation ont permis à la révolution de progresser contre l’armée et la bourgeoisie soudanaise. C’est cette confrontation qui a fait progresser la confiance des révolutionnaires en leurs propres forces. Dans un premier temps le Rassemblement des Professionnels coordonnait les grèves générales, comme celles de mars 2019, le sit-in devant le ministère de l’armée en avril ou les grèves générales des 28 et 29 mai. 

De ces expériences naissent des comités de quartier. Dans les périodes de négociation, leur structure de coordination, The Resistance Committees, a été l’organe le plus critique vis-à-vis des positions prises par la coalition. 

Les réseaux sociaux ont été un outil fondamental pour que ces forces se coordonnent. Toutefois, c’est bien la lutte œil pour œil dent pour dent qui poussa à l’auto-organisation. Par exemple, lors du sit-in du 3 juin devant l’état-major, lorsque les milices de la RSF ont attaqué les manifestant-e-s, ce sont des forces issues des comités qui ont protégé le sit-in et dressé des barricades. Au cœur du sit-in, les comités révolutionnaires ont mis en place des complexes proposant débat, assistance médicale, éducation populaires, distributions de provisions ou encore des services de nettoyage. Les forces sociales entrées en révolution contre l’Etat se prouvaient à elle-même que ce dernier n’avait finalement pas tellement d’autres rôle que de violer, tuer ou mutiler. 

Les habitantEs et cheminotEs d’Atbara, foyer ouvrier, arrivant à Khartoum pour soutenir la révolution dans la capitale

Enfin, l’accord signé le 17 août entre l’armée et la coalition est une triple menace pour les révolutionnaires 

1. Il laisse le temps à la contre- révolution de se réorganiser et de mener une politique encore plus agressive envers notre classe et tout particulièrement envers les populations opprimées.  

2. Il désarme partiellement la rue qui n’est jamais sondée lorsque les directions de la coalition négocient. 

3. Il divise les forces révolutionnaires et créent un isolement de toutes celles et ceux qui refusent de voir souiller le sang des martyrs en par des tractations avec leurs assassins. 

Gaël Braibant





Notes   [ + ]

1. Gilbert Achcar, « Le Soudan et l’Algérie reprennent-ils le flambeau du « printemps arabe » ?, Le Monde Diplomatique Juin 2019.
2. JB, « Soudan: le compromis par en-haut », Autonome de Classe, 3 août 2019.
3. Tarek Cheikh, « Les espoirs d’une troisième révolution au Soudan », Orient XXI, 28 décembre 2019.
4. Lénine, L’Etat et la la Révolution