Nous avons porté une lecture attentive aux déclarations faites par Georges Ibrahim Abdallah dès son arrivée au Liban, libéré après 41 années de détention dans les prisons françaises. Ce militant communiste y identifie la centralité de la population égyptienne pour mettre fin au génocide en Palestine en raison de la proximité géographique de l’Égypte et de Gaza, mais pas seulement. La construction historique de la classe ouvrière égyptienne, son rapport à l’État égyptien et à l’impérialisme occidental, ont amené différent·es militant·es à en venir à des conclusions similaires.
L’unité illusoire des Palestinien·nes et des Israélien·nes
C’est le cas d’Ygael Gluckstein (plus tard connu sous le nom de Tony Cliff), un Juif palestinien et militant marxiste né en 1917. Il développe dans son autobiographie une analyse à partir de son expérience concrète du développement du projet sioniste : l’incapacité de la Palestine à se libérer seule et par elle-même. Sa libération exige la construction d’un mouvement mondial de solidarité, dont l’Égypte constitue un point central.
Son contexte familial illustre à quel point le sionisme, à son origine, ne trouve résonance que chez la bourgeoisie d’Europe de l’Est au début du 20e siècle.
« Je suis né dans une famille de la moyenne bourgeoisie juive palestinienne. Mes parents, oncles et tantes étaient des sionistes convaincu·es. Mon père et ma mère ont quitté la Pologne russe pour la Palestine en 1902 ; un de mes oncles y était arrivé dès 1888. Mon père était un grand entrepreneur qui a construit des tronçons du chemin de fer du Hedjaz. Son associé était Chaim Weitzman, le premier président d’Israël. Des amis de ma famille comptaient parmi les sionistes les plus influents. »
Ygael Gluckstein rompt avec le sionisme de façon progressive, et ce dès l’enfance en raison de l’exclusion des enfants arabes de son école. À l’adolescence, il en vient même à changer d’identité :
« [Mon] prénom était inspiré d’un héros sioniste, un personnage à la John Wayne, qui avait assassiné plusieurs Arabes. À l’âge de 13 ans, j’ai changé mon prénom d’Ygael en Ygal. »
Plus loin, Ygal décrit la division entre le prolétariat palestinien arabe et les colons juifs. Son analyse est à la base de celle que Vanina Giudicelli développe dans l’article « Pourquoi la classe ouvrière israélienne a intérêt à l’apartheid ».
Selon lui, l’unité entre ces 2 classes est rendue impossible en raison d’une particularité que prend le sionisme dès l’implantation d’un foyer national juif : le développement d’une colonie de peuplement.
« Les sionistes qui ont émigré en Palestine à la fin du 19e siècle souhaitaient que toute la population soit juive. En Afrique du Sud, en revanche, les Blancs étaient les capitalistes et leurs courtisans, tandis que les Noirs formaient la classe ouvrière. En Palestine, où le niveau de vie des Arabes était très bas comparé à celui des Européens, et où le chômage, ouvert et caché, était très répandu, l’exclusion des Arabes s’est faite en leur fermant l’accès au marché du travail juif. »
À la naissance d’Ygal, environ 95 % de la population était arabe, et iels restèrent largement majoritaires pendant de nombreuses années ; en 1945, les Arabes représentaient 68 % de la population.
Rompant donc tour à tour avec le sionisme, puis avec le stalinisme, Ygal fonde une organisation trotskiste palestinienne, et tente d’établir des liens entre ouvrièr·es juif·ves et arabes. Il déplore :
« Le fait de ne progresser en rien devenait de plus en plus frustrant. Officiellement, nous tenions le discours attendu : les ouvrièr·es arabes devaient combattre le sionisme et l’impérialisme et rompre avec les dirigeants arabes réactionnaires ; les ouvrièr·es juif·ves devaient rejoindre les masses arabes dans la lutte. Nous répétions sans cesse le mot “devraient”. »
Il a donc dû à son tour renoncer à cette unité, en raison des bases matérielles de l’apartheid et de l’occupation israélienne.
La classe ouvrière égyptienne ou le fléau de l’impérialisme au Moyen-Orient
L’asymétrie des rapports de force entre colons sionistes et populations indigènes palestiniennes l’amène finalement à identifier la classe ouvrière égyptienne comme clé pour battre en brèche la dynamique aboutissant à la création de l’État d’Israël. En 1939, il signe un article « La politique de classe en Palestine » sous le pseudonyme de L. Rock. Dans son autobiographie, il remet ainsi cet article en contexte :
« La classe ouvrière palestinienne ne représentait qu’une infime partie de la classe ouvrière arabe. Elle était minuscule comparée à la classe ouvrière égyptienne. Ainsi, en 1944, le nombre total de salariés palestiniens était estimé à 160 000. À titre de comparaison, le nombre de salariés égyptiens, hors ouvriers agricoles très nombreux, dépassait les 2 millions. Le plus grand effectif de travailleurs palestiniens au sein d’une même unité – les chemins de fer – en 1944 était de 4 000. En comparaison, en Égypte, l’usine textile de Mekhala el-Kubra employait plus de 30 000 personnes. […] La lutte des classes en Égypte était bien plus avancée que tout ce qui se passait en Palestine. »
Dès les années 1930-1940, l’impérialisme britannique est secoué par les révoltes de la classe ouvrière égyptienne, qui s’est régulièrement mobilisée contre l’impérialisme et en solidarité avec d’autres peuples opprimés : En 1947, les dockers et les marins égyptiens ont bloqué la circulation des navires néerlandais sur le canal de Suez en solidarité avec la lutte pour l’indépendance du peuple indonésien. A la fin des années 40, elle était organisée dans près de 500 syndicats.
L’Égypte des années 50 à la révolution de 2011 : Capitalisme d’état, antagonismes de classes et cause palestinienne
Dans les années 1950, les gouvernements indépendants des pays du Sud subissent une forte pression de la part de mouvements de masse réclamant le changement social. Manœuvrant entre les superpuissances rivales, Nasser obtient les financements et l’expertise nécessaires au développement économique tout en renforçant considérablement les institutions de l’État, tant civiles que militaires. Il a restreint les capitaux privés, tout en installant des dignitaires militaires dans des secteurs privés clés. De fait, il a jeté les bases d’une coexistence des milieux militaro-bureaucratiques et privés au sein du capitalisme égyptien.
Sadate a consolidé cet arrangement, tout en favorisant progressivement les intérêts privés : son infitah, ou « ouverture » au milieu des années 1970 a imposé des politiques néolibérales, et amorcé le retrait de l’État en tant qu’acteur économique.
Sous Moubarak, ce projet a progressé jusqu’à ce que, dans les années 1990, le secteur public hérité de Nasser soit vendu à des capitaux privés égyptiens et, surtout, à des investisseurs de la région du Golfe. Les réformes sociales et agraires de l’ère Nasser ont été abrogées, les subventions sur les produits alimentaires de base et le carburant réduites ou supprimées. Le coût pour la population égyptienne a été immense, le chômage, l’insécurité, la perte des terres pour les paysans et l’appauvrissement ayant finalement alimenté le soulèvement de 2011. L’élite des officiers n’a pas été marginalisée lors de ce processus mais bien enrichie. En 2011, les forces armées détenaient des actifs dans un vaste éventail d’entreprises, de la construction aux transports en passant par l’industrie manufacturière. Dans un tel contexte, l’antagonisme entre patrons et salarié·es s’est bien souvent exprimé par des formes de luttes ouvrières alliant revendications économiques et politiques.
Depuis les années 70 s’est aussi engagé un processus de normalisation des relations égyptiennes avec l’entité sioniste. Par le traité de paix israélo-égyptien de 1979, l’Égypte devient le premier régime arabe à reconnaître Israël. Depuis, la complicité entre ces 2 pays a accéléré la crise révolutionnaire en raison de la solidarité historique de la classe ouvrière égyptienne avec la cause palestinienne. Pour les Socialistes Révolutionnaires égyptiens (SR), « Chaque cycle de lutte palestinienne dégage l’horizon de la lutte des classes dans le monde arabe, comme a pu le faire l’Intifada de 2000 qui a ouvert le cycle de luttes en Égypte qui a culminé dans la révolution de 2011 ».

La contre-révolution, la Palestine et la re-Révolution !
Après la révolution de 2011, les Frères Musulmans (FM) et leur chef Morsi sont élus. Mais leurs politiques opportunistes et leurs tentatives de réprimer la révolution leur aliénèrent rapidement des millions de personnes.
En 2013, Morsi est destitué par un coup d’Etat mené par l’armée et le général Al-Sissi. La première cible de cette offensive contre-révolutionnaire fut les FM. Morsi fut enlevé et emprisonné. Dès le mois suivant, quelque 2 000 de ses partisans furent massacrés lors de manifestations ; des centaines condamnés à mort et des dizaines de milliers emprisonnés. La plupart des partis et courants politiques ayant bénéficié des libertés instaurées par la révolution soutinrent cette offensive. Organisés au sein du Front de salut national (FSN), des partisans de Moubarak, de nouveaux partis libéraux capitalistes et des organisations de gauche se mobilisèrent en soutien à Al-Sissi et son régime militaire.
L’Égypte traverse à présent une crise économique sans précédent. La pression sur la population ne cesse de croître. La proportion de la population vivant sous le seuil de pauvreté a doublé ces dix dernières années. Des dizaines de millions de personnes vivent avec moins de 2 dollars par jour. Le chômage a explosé, notamment chez les personnes diplômées de l’enseignement supérieur – environ 40 % des diplômé·es ne trouvent pas d’emploi. La monnaie égyptienne s’est effondrée. En 2013, un dollar américain permettait d’acheter environ six livres égyptiennes. Aujourd’hui, un dollar vaut 50 livres égyptiennes.
Parallèlement, la colère gronde autour de la Palestine mais la répression est intense, alimentant une immense frustration chez des millions de personnes.
C’est ce que constatent les SR qui précisent :
« Lorsque l’offensive israélienne a débuté sur Gaza, une journée de manifestations a eu lieu et de nombreuses personnes ont été arrêtées. Certaines sont encore emprisonnées et, depuis, toute manifestation publique est réprimée. Les universités, qui pendant des décennies ont été le théâtre de protestations contre les régimes d’Anouar Al-Sadate et de Moubarak, sont devenues des cimetières. Nous organisions des manifestations de solidarité devant le Syndicat des journalistes chaque semaine, mais même celles-ci ont été réprimées. Au départ, des avocats de toute l’Égypte avaient également organisé des manifestations de solidarité, mais celles-ci ont elles aussi pris fin. »
L’Égypte d’aujourd’hui, par bien des aspects, regroupe les conditions qui avaient été nécessaires à l’explosion révolutionnaire de 2011. Malgré les immenses difficultés actuelles, la cause palestinienne peut à nouveau accélérer l’irruption révolutionnaire nécessaire à foutre le régime de Sissi en l’air. La classe ouvrière égyptienne, en raison de l’antagonisme avec l’impérialisme britannique puis américain qu’elle partage avec la cause palestinienne, et au vu de sa solidarité internationaliste historique, pourrait, si elle le décidait, entraîner les pays arabes dans un nouveau cycle de révolutions à l’échelle régionale. Seul un tel processus sera à même de démanteler l’État colonial, d’appartheid et génocidaire israélien.
Gaël Braibant (Montreuil)
Bibliographie :
Vanina Giudicelli (2024), « Pourquoi la classe ouvrière israélienne n’a pas intérêt à la fin de l’apartheid », Revue #13.
Socialistes révolutionnaires (2024), « ‘‘This infuriates the masses.’’ How palestine and economic chaos fuel rage against Egypt’s dictatorship », International Socialism.
Tony Cliff (2000), A world to win, life of a revolutionary.
Socialistes révolutionnaires (2014), « Entre les lignes : Pour une position révolutionnaire à l’égard du Hamas ».
Philip Marfleet (2017), « Neoliberalism, the state and revolution : the case of Egypt », International Socialsm n°155
Atef Saïd (2009), « La longue histoire du mouvement ouvrier égytpien », L’Anticapitaliste (re-publication).