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En Grande-Bretagne, après les élections, la lutte contre les conservateurs continue

par Charlie Kimber

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Cet article a été initialement publié le 13 décembre sur le site du Socialist Worker.


Notre camp a subi un coup dur avec les élections parlementaires qui ont donné une large majorité au Tories [surnom des conservateurs en Grande-Bretagne, ndt].

Pour nous, il s’agit non pas de désespérer, mais de renforcer la résistance car la bataille continue. Les Tories ont aujourd’hui le vent en poupe, mais de nombreux problèmes vont se dresser sur leur chemin, notamment – mais pas que – avec le Brexit.

Les Conservateurs ont obtenu 365 sièges au parlement, alors que le Labour en a 203. Le Parti National Écossais (SNP) a obtenu 48 des 59 sièges en Ecosse.

Boris Johnson a obtenu sa majorité parlementaire alors que le vétéran travailliste Dennis Skinner, un syndicaliste et défenseur historique de la classe ouvrière, a cédé son siège de Bolsover aux Tories.

Jeremy Corbyn a annoncé qu’il ne dirigerait pas le Labour aux prochaines élections et il subit une pression intense pour démissionner immédiatement.

Le vote conservateur n’a augmenté que de 1,2 pour cent à travers le pays par rapport à 2017, mais le Labour a perdu presque 8 pour cent sur la même période.

Les Tories ont gagné une série de sièges qui étaient considérés comme des bastions du Labour comme Blyth, Darlington, Durham North West et Workington. Ils ont gagné Ashfield, Bishop Auckland et Workington, des circonscriptions qui n’avaient jamais élu de Tory auparavant.

C’est un désastre navrant pour tou·te·s les travailleur·e·s, pour le service de santé publique NHS, pour nos écoles, pour toutes les personnes menacées par le régime cruel de Crédit Universel [réforme des allocations, ndt], pour toutes celles et ceux qui veulent agir contre le chaos climatique, pour les gens coincés dans des contrats à 0 heure et dénués de protection syndicale.

Plus de sans-abri vont mourir. Plus de gens désespérés vont être déportés ou emprisonnés. Les racistes vont se sentir plus forts. Les femmes et les LGBTI+ vont subir de nouveaux assauts.

Mais ce n’est pas la fin. Nous avons tou·te·s perdu, mais nous ne sommes pas brisé·e·s pour autant.

Agitation

Les écolier·e·s vont continuer à se mobiliser pour le climat. Les travailleur·e·s de l’université et les cheminot·e·s de la South Western Railway peuvent faire grève. Il y aura d’autant plus d’agitation en faveur de l’indépendance de l’Écosse. 

Le résultat des élections ne doit pas être utilisé pour prétendre que les travailleur·e·s sont toutes et tous réactionnaires ou, en particulier, que les gens ordinaires du Midlands et du nord de l’Angleterre sont tous des ennemis du progrès.

C’est une tragédie qu’une partie de la colère dans notre société ait pu s’exprimer par un vote pour les Tories qui aggraveront les conditions de vie.

Beaucoup de socialistes accuseront le coup, mais nous avons besoin de résistance. Nous devons aussi nous demander comment nous en sommes arrivés là.

Quand le Labour perdait sous Neil Kinnock ou Gordon Brown ou Ed Miliband, la gauche du parti avait une réponse immédiate : c’était à cause de la droite du parti et des politiques d’austérité.

Ce n’est plus vrai cette fois. Il y avait un dirigeant de gauche sincère et convaincu avec un programme très radical comparé aux précédents.

C’est vrai que les médias étaient massivement pro-Tory, dont la soit-disant neutre BBC. Corbyn a subi  un flot de mensonges et de diffamations ignobles.

Mais que ça nous fasse plaisir ou non, des hommes riches utilisant leurs médias pour soutenir les riches est la norme dans une société de classe.

La droite du Labour a sapé et cherché à salir Corbyn à chaque opportunité qui se présentait. La nuit même de l’élection, Ruth Smeeth, la députée Labour évincée de Stoke-on-Trent North présentait son propre parti comme étant « le parti raciste ». 

Mais là aussi, la droite du Labour a toujours existé. 

Nous pensons que la campagne du Labour aurait pu se dérouler autrement. Elle aurait dû se baser sur des meetings de masse et de grands événements publics ouverts à tou·te·s. Au contraire, la tendance était à la mise en oeuvre d’une approche plus « professionnelle », centrée sur le porte-à-porte.

Corbyn aurait pu se confronter à Johnson plus directement durant les deux débats télévisés, pointant sa responsabilité directe et personnelle pour Grenfell, les 130.000 mort·e·s à cause de l’austérité et ses déclarations racistes ou homophobes.

Mais les élections ne sont généralement pas gagnées ou perdues en six semaines de campagne.

Nous devons regarder plus loin.

Brexit

Le Brexit était une question centrale. Il a profondément divisé la classe ouvrière, permettant à un escroc aussi révoltant que Johnson de se poser en ami des gens ordinaires face aux élites.

Dans les circonscriptions qui avaient voté à plus de 60 pour cent pour le Brexit, le vote conservateur a augmenté en moyenne de 6 pour cent. Mais dans celles qui ont voté Remain à plus de 60 pour cent, le vote conservateur a baissé de 3 pour cent. 

Durant les deux dernières années, le Labour s’est rapproché de plus en plus de la position du Remain et a appelé à un second référendum.

C’était un virage majeur par rapport à sa position de 2017 selon laquelle « le Labour accepte les résultats du référendum et nous chercherons à unir le pays autour d’un accord pour le Brexit qui arrange toutes les communautés de Grande-Bretagne. »

La nouvelle approche fut désastreuse et a aliéné en masse celles et ceux qui avaient voté pour la sortie. La position d’un Lexit, pour un Brexit des travailleur·e·s, a été raillée par beaucoup au sein du Labour, mais elle était juste. 

Pour ceux qui prétendent que le Labour aurait dû embrasser la position du Remain plus complètement et rapidement, regardez le destin des Lib Dems [parti centriste qui a axé toute sa campagne sur Remain, ndt].

Leur résultat catastrophique qui les ramène à leur nombre de siège de 2017 a été couronné par la perte du siège de leur cheffe, Jo Swinson, au profit du SNP. Elle avait commencé la campagne en prétendant pouvoir être première ministre.

Les reculs du Labour face aux accusations d’antisémitisme ont aussi été totalement catastrophiques. Au lieu d’affirmer qu’il n’y avait rien d’antisémite à s’opposer à Israël et au sionisme, le parti a pris la fuite et trahi les Palestinien·ne·s.

Cela a simplement démoralisé les activistes et encouragé les nouvelles attaques qui se manifestèrent de façon d’autant plus toxique pendant ces élections.  

Un problème plus fondamental est le bas niveau de lutte dans la société. Quand les gens sont impliqués dans des grèves, des protestations ou des manifestations, ils gagnent conscience de leur force et de leur unité en tant que collectif. Ils sont plus ouverts aux idées radicales.

Mais nous n’avons pas vu ce genre de résistance. 

Confiance

Corbyn a permis de renforcer la gauche dans son ensemble, donnant la confiance que les idées socialistes peuvent être populaires. Mais le revers de la médaille a été que les leaders syndicaux et de nombreu·se·s militant·e·s ont tout misé sur sa percée électorale.

Il n’y pas eu de grosse manifestation, pas d’incitation à la grève.

Même quand les Tories étaient au plus bas, la seule réponse fut parlementaire et non dans la rue ou sur les lieux de travail. 

Il y a moins d’un an, l’accord de Brexit de Theresa May était rejeté par une majorité de 230 députés. C’était la plus grosse défaite parlementaire de l’histoire britannique.

Il n’y a jamais eu de protestation de masse, aucun effort pour pousser les Tories dehors. 

Plus tard, l’impasse parlementaire força Johnson à organiser une élection générale pour le 14 octobre. Le Labour se déroba à nouveau, préférant s’associer aux Lib Dems et à d’autres pour bloquer un Brexit sans accord plutôt que d’aller aux urnes.

De nombreux leaders syndicaux ont vendu la classe ouvrière. L’absence totale d’incitation à la grève et leur détermination à tout miser sur le Labour eurent des conséquences fatales..

Dans les temps durs, nous devons dire et répéter que ce qui se passe dans les rues et au travail est plus important que le parlement.

Le travaillisme, cette idée que le parlement prévaut et doit orienter et discipliner tout le reste de la lutte, est en fin de compte le problème et l’explication de la défaite. Être coincé·e dans une vision du monde limitée au parti travailliste et ses batailles internes est catastrophique.

C’est pourquoi nous avons besoin d’organisation révolutionnaire indépendante.

Johnson fait face à de sérieux problèmes. Les gens qui ont voté pour lui attendront de lui qu’il mène une politique en leur faveur, ce qu’il ne fera pas. Le Brexit nécessitera des débats tortueux. Johnson a perdu la faveur de nombreux grands patrons, qui représentent le bastion traditionnel des conservateurs. De nouveaux chocs économiques pourront surgir à travers le monde et en Grande-Bretagne.

Mais la gauche ne peut continuer sur le même chemin comme si de rien n’était. Maintenant, nous avons besoin d’actions concrètes, pas d’excuses et de lamentations.

Stand Up To Racism a appelé à une manifestation pour vendredi 13/12 à 17h devant Downing Street sur le slogan « Pas mon premier ministre, résistons au raciste Johnson ». C’est un bel endroit pour démarrer la riposte.

Toutes celles et ceux qui se sont battu pour une victoire du Labour ou qui l’ont appelée de leurs vœux doivent garder leur énergie pour la poursuite de la lutte pour un monde meilleur et le socialisme.

Pas de renoncement, combattons plutôt les Tories et leur système. 

L’action peut briser la droite

Une victoire de la droite aux élections ne signifie pas qu’elle est imbattable :

  • En 1970, le Tory Edward  Heath s’empara d’une élection de façon inattendue avec plus de 46% des votes. Deux ans plus tard, une grève nationale des mineurs renvoya dans les filets sa première série d’attaques contre les travailleur·e·s. Il y eut plus de 200 occupations d’usines entre 1972 et 1974.

Les conditions vie des travailleur·e·s s’améliorèrent. 

En février 1974, 250.000 mineurs firent grève sur les rémunérations pendant quatre semaines. Heath appela à une élection générale, demandant aux gens de choisir entre lui et les mineurs.

Il perdit les élections.

  • Aux élections générales de 1992, les Tories dirigés par John Major gagnèrent les élections avec ce qui reste comme le plus grand nombre de voix de l’histoire britannique. 

Six mois plus tard, la crise financière du « Lundi Noir » avait sapé l’autorité du gouvernement.

Un mois plus tard, la révolte généralisée contre la fermeture de mines de charbon a scellé le sort de Major.

Le gouvernement chancelant resta en place, mais sa capacité à lancer de nouvelles attaques fut sévèrement limitée.

  • En 2015, David Cameron remporta de façon inattendue une majorité et pu gouverner sans les Lib Dems. Le résultat signifiait qu’il devait tenir sa promesse d’organiser un référendum sur l’appartenance à l’Union Européenne. La victoire du Leave un an plus tard le jeta dehors et a paralysé les Tories depuis.
  • Aux élections présidentielles de 2017 en France, le candidat de l’équivalent du Labour en France arrivait 5ème au premier tour de l’élection présidentielle avec 6% des votes. Le second tour était entre le néolibéral Emmanuel Macron et la fasciste Marine Le Pen. 18 mois plus tard, le mouvement des Gilets Jaunes faisait basculer le pays et, un an après, des grèves de masse et des manifestations menacent de briser Macron.
Charlie Kimber