La Grèce après les élections : leçons et perspectives

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Le lendemain des élections européennes, qui en Grèce coïncidaient avec les élections municipales et régionales, la bourse grecque célébrait la victoire de la Nouvelle Démocratie (ND), traditionnel parti de la droite. Dans l’attente de la possibilité d’un gouvernement plus favorable aux entreprises, l’indice FTSE des plus grandes entreprises du pays avait progressé de 4,7% le matin suivant les élections. Le taux de rendement des obligations à échéance à dix ans avait chuté de 32,6 points de base à 3,036%, le plus bas niveau enregistré depuis 20001https://www.ft.com/content/d5849cc6-805e-11e9-b592-5fe435b57a3b. Le 7 juillet la victoire de la ND aux élections nationales est venue scellé la fin de cette période SYRIZA. 
Certains commentateurs n’ont pas tardé à parler de la fin de « la parenthèse de gauche », d’autres « d’un nouveau système bipartite » où l’ancien pôle de PASOK serait remplacé par SYRIZA. Pour Stathis Kouvelakis, candidat d’Unité populaire (UE) aux européennes, » « c’est un désastre encore pire que ce à quoi s’attendaient les plus pessimistes » qui signifie que la reconstruction de la gauche « se déroulera à l’évidence dans le temps long »2https://www.contretemps.eu/elections-europeennes-2019-grece/. George Souvlis parle d’une cercle qui se ferme vers le point de départ de la « normalité européenne »3http://commonware.org/index.php/neetwork/889-the-greek-disaster.
On ne peut pas, à l’évidence, fermer les yeux aux mauvais résultats de la gauche à ces dernières élections. Mais est-ce pour autant le moment de miser sur « le temps long» ?
Cet article défend l’idée que la période actuelle, malgré cette défaite, est pleine d’opportunités qui doivent être saisies, en Grèce comme ailleurs.

Montée de la droite ?

Avec quasiment le même taux d’abstention qu’aux élections européennes de 2014, la Nouvelle Démocratie a obtenu en mai dernier près de 424.000 voix de plus. Mais la réussite est moins impressionnante que ce qu’elle paraît de prime abord. Car à côté, il faut calculer que ND n’a pu obtenir ce score que grâce l’écroulement des Grecs Indépendants (ANEL), de LAOS et de Potami (Rivière) qui ont perdu 450.000 voix. Il s’agit plutôt donc d’une reconsolidation du vote de droite vers la ND que d’une percée réussie chez l’électorat de SYRIZA et de la gauche ou même des « indécis·es ». La carte électorale est peut être devenue toute bleue (couleur de la ND) après le deuxième tour des régionales, mais pour prendre les exemples les plus importants, 58,74% de l’électorat s’est abstenu pour la périphérie de l’Attique et 66,6% pour la ville d’Athènes. Les taux d’abstention étaient similaires dans d’autres régions : Macédoine orientale – Thrace (59,64%), Égée du nord (66,55%), Grèce occidentale (54,19%), îles Ioniennes (61,26%), Péloponnèse (60,11%), et 62% pour la municipalité de Thessalonique et 65,7% pour la municipalité de Pirée.

Aux élections nationales du 7 juillet, le très haut taux d’abstention (43%) montre bien l’instable terrain sur lequel devront avancer Mitsotakis et ND, qui ont recueilli près de 40% des suffrages et obtenu 158 sièges sur 300 au parlement grâce à une loi électorale injuste, qui donne un bonus au premier parti.

Défaite écrasante

En ce qui concerne SYRIZA, la défaite est lourde. De 26,6% aux européennes de 2014, il est passé à 23,7% avec 170.000 de voix en mai dernier. Aux nationales ce score a été amélioré à 31,53% et 1.781.000 des voix, non pas parce que des gens ont changé d’avis entre temps, mais parce que des milliers de personnes se sont précipitées pour voter pour SYRIZA dans un effort désespéré d’empêcher le retour de la droite. Vu les politiques d’austérité imposé par SYRIZA le résultat n’est guère surprenant. Pendant quatre ans au gouvernement, SYRIZA a implémenté des mesures d’austérité jamais vues auparavant en Grèce, qui ont fauché les salaires et les retraites et poussé des milliers de personnes dans la précarité pour sauver les banques, devenant ainsi le meilleur élève de la Troïka. La liste de ses trahisons est devenue beaucoup trop longue pour un parti qui incarnait l’espoir des masses mobilisées et de centaines de milliers de grévistes.

Mais comment est-ce possible que le Premier ministre qui promettait de rompre avec les mémorandums soit devenu, selon le Financial Times , un «politicien qui éteint les incendies plutôt que de les attiser » ? Blâmer les cyniques carriéristes et opportunistes ne suffira pas pour donner une réponse. Car ses faiblesses étaient finalement celles du réformisme classique : considérer que l’État et les institutions européennes pourraient être convaincues voire réformées. Or les deux se sont montrées inflexibles, irréprochables dans leur défense des intérêts capitalistes. La seule véritable option aurait été de les confronter mais pour cela il aurait fallu mobiliser le 62% du OXI (NON). Les mobiliser non seulement pour manifester, mais pour soutenir dans leur lieux de travail toute une série de mesures nécessaires comme la nationalisation des banques et des secteurs clefs de l’économie, l’effacement de la dette et la sortie de l’euro et par conséquent de l’UE4Pour une argumentation plus complète sur le besoin de rompre avec l’UE, voir en anglais : http://isj.org.uk/the-internationalist-case-against-the-european-union/ et Costas Lapavitsas, The left case against the EU, Polity 2019, surtout les chapitres 1-4.. Face au dilemme entre mobilisations massives ou négociations, SYRIZA a choisi les négociations. C’est une leçon qui est un avertissement grave aux partis de gauche qui seraient tentés de suivre le même chemin.

Aube Dorée x 2 ?

C’est sur la question des résultats de l’Aube Dorée(AD) cependant qu’on trouve les lectures les plus superficielles. Lors de l’emprisonnement des dirigeants de l’AD suite à l’assassinat de Pavlos Fyssas en 2013, des « idiots utiles » voyaient « l’implémentation par l’état grec des directives de Martin Schulz » alors président du parlement européen. Aujourd’hui certains camarades en Europe répètent la même erreur en disant que la chute de l’AD de 9,4%  et la troisième position en 2014 à 4,8% et en cinquième position n’est pas très importante parce qu’un autre parti d’extrême droite, la Solution Grecque, ait obtenu 4,18% des voix. L’extrême droite aurait, selon eux, adopté un visage plus « respectable » mais sans que cela change quelque chose de substantielle.

Rien de plus faux. Comme le dit Thanassis Kampagiannis avocat dans le procès de l’AD « Les résultats des élections ont porté un coup dur à Aube Dorée et à ses efforts pour renforcer sa vitrine politique / parlementaire et redevenir un « parti politique légitime », à un moment où les principaux dirigeants se défendent au tribunal contre les accusations d’être à la direction d’une organisation criminelle. (…) L’émergence de la Solution Grecque de K. Velopoulos n’est en aucun cas comparable au plan politique et organisationnel avec le projet d’un parti néo-nazi tel que l’Aube Dorée, c’est à dire la constitution de bataillons d’assaut  qui attaquent physiquement les étrangers et les dissidents, ce qui a conduit à l’assassinat organisé de Pavlos Fyssas en 2013 »5Sur son compte Facebook, le 27 mai 2019. .

Kampagiannis a raison de rappeler que « ces résultats électoraux n’auraient pas été possibles sans l’action incessante du mouvement antifasciste et la mobilisation des citoyens démocratiques qui ont joué un rôle catalyseur dans l’isolement d’Aube Dorée ».
La défaite électoral de l’Aube Dorée est en réalité le fruit d’une double lutte du mouvement antifasciste. D’un côté il y a un énorme travail qui a été fait dans les quartiers, sur les lieux de travail, dans les institutions et même sur les plateaux de la télévision par le mouvement antifasciste et particulièrement par KEERFA6 Mouvement Unis Contre le Racisme et la Menace Fasciste pour isoler l’AD à chaque occasion avec des mobilisations et des contre-manifestations unitaires. Mentionnons juste l’exemple de POSPERT, le syndicat du personnel de la radiotélévision qui a décidé de faire grève chaque fois que la direction décidait de donner la parole à l’AD afin d’empêcher les nazis d’apparaître sur la chaîne publique.

En parallèle, dans les tribunaux où se passe le procès de l’AD, la présence des avocat-e-s antifascistes aux côtés des victimes de l’AD a permis de démasquer l’AD. Selon Kostas Papadakis, également avocat dans le même procès, « des centaines de milliers d’électeurs ont compris que les années précédentes ils avaient voté pour des assassins nazis et non pour des révolutionnaires anti-systémiques ». Et le procès y a joué un rôle : « L’organisation nazie n’arrive pas à se défendre contre l’accusation … les conflits entre les accusés se manifestent tous les jours et de nombreuses manières. Les liens organisationnels entre la direction et les électeurs ont été coupés, des dizaines de dirigeants sont partis, dont trois de ses eurodéputés ainsi que des députés et des conseillers locaux et plusieurs de leurs bureaux locaux ont été fermés. L’isolement politique est total » complète-t-il7 http://ergatiki.gr/article.php?id=20438&issue=1375 . Les évolutions de ces derniers jours, avec les départs de plusieurs cadres dont Ioannis Lagos récemment réélu au parlement européen confirment cette analyse.

Cela ne signifie pas que le mouvement antifasciste ait accompli son travail contre l’AD car « sa défaite ne la rend pas moins dangereuse. C’est pourquoi il n’y a pas de place pour de la complaisance. Il faudra que la décision judiciaire – attendue pour la fin de l’année – vienne sceller la défaite qu’auront subie les nazis en-dehors du tribunal, dans la société elle-même »8Ibid. . Le fait que AD n’ait pas réussi à entrer dans le parlement le 7 juillet reflète une victoire majeure pour le mouvement antifasciste puisque au-delà du financement qu’elle ne recevra plus, la fin du procès trouvera ses ex-députés sans la protection de l’immunité parlementaire.

Cela ne signifie pas non plus qu’il n’y a pas de lutte à mener contre la Solution Grecque. Vélopoulos et ses compagnons, même si leur projet organisationnel est différent de celui de l’AD, sont des fascistes qui essaient de devenir le pôle dominant de l’extrême droite en Grèce. Mais une différence entre leurs résultats aux européennes et aux régionales dévoilent une faiblesse primordiale. La Solution Grecque n’a pas, en tout cas pour l’instant, l’infrastructure organisationnelle et les mécanismes qui sont nécessaires pour construire une organisation type Aube Dorée et l’implantation locale est essentielle pour un tel projet.

Alors, retour aux années 90 ?

La Grèce a été gouvernée pendant près de quarante ans par une alternance entre le PASOK (parti du centre-gauche) et la ND. Cette alternance, même si la bourgeoisie grecque avait toujours une préférence pour la ND, garantissait la stabilité nécessaire pour le capital grec afin d’exploiter la classe ouvrière grecque mais aussi pour qu’elle puisse étendre ses activités vers les Balkans, le bassin Levantin et le Moyen-Orient. Si l’on peut dire que le projet néolibéral en Europe fut d’un point de vue économique une réussite pour le capital, l’histoire de sa mise en œuvre en Grèce était beaucoup plus tempétueuse déjà avant qu’elle soit ébranlée par la crise économique de 2008 et la période de « longue dépression » qui l’a suivi.

Résistances

Selon une recherche effectuée pour la Banque centrale européenne, durant la période 1980-2006, 159 grèves générales ont eu lieu en Europe, dont les 69 en Grèce9 https://www.ecb.europa.eu/pub/pdf/scpwps/ecb.wp2178.en.pdf?889d99e45ae9499206af67735ffeeacb ! Si à côté de ces grèves générales dont certaines ont empêché ou ralenti considérablement des réformes d’austérité et des privatisations, on en rajoutait les grèves sectorielles ou locales, la Grèce figurerait en tête du classement de l’UE.

Bien que l’offensive néolibérale a été poursuivie depuis le début des années 90 avec acharnement, ce n’était pas sans résistance. Ainsi pendant la même période où les bourgeoisies allemande, italienne et britannique ont réussi à restreindre les salaires des travailleurs et des travailleuses, en Grèce ces dernier·e·s ont même vu leurs salaires augmenter les années précédant la crise, sans pour autant que la hausse de productivité soit considérable.

Fig.1 Salaires et productivité par heure travaillée, secteur manufacturier en Grèce (Source: IKA, Eurostat10https://en.sev.org.gr/wp-content/uploads/2019/03/Final_SEV_SpecialReport_WagesProductivityinGreece.pdf)

Un patronat insatisfait

Selon le rapport de la Fédération Hellénique des Entreprises (SEV) « au cours de la période 1995-2010, le secteur manufacturier grec a connu les plus fortes augmentations de salaire horaire (atteignant 97%) au sein de l’UE, tandis que les gains de productivité ont été limités à 18%, ce qui ne représente qu’un tiers de la croissance de la productivité dans l’ensemble de l’industrie manufacturière de l’UE-28 »11 Ibid. . La comparaison de la productivité des différents pays doit cependant être utilisée avec beaucoup de précaution parce que « les économies ne sont pas des entreprises qui vendent des biens comparables pour qu’on puisse calculer avec précision leur productivité relative »12Dimitris Liviératos, dans la revue mensuel Eνότητα, cité dans « Ο Ελληνικός καπιταλισμός, η παγκόσμια οικονομία και η κρίση( Le capitalisme grec, l’économie mondiale et la crise), Μαρξιστικό Βιβλιοπωλείο, p.125..

Néanmoins, c’est qui est certain est que les résistances des travailleuses et des travailleurs en Grèce mettaient constamment des bâtons dans les roues du rouleau compresseur néolibéral (voire notamment les grèves en 1992, 1996, 2001, 2002, 2006, 2011). Mais le tableau ne serait qu’à moitié dessiné si on ne rajoutait pas l’importance du mouvement étudiant qui, à plusieurs reprises, a empêché la libéralisation et la privatisation des secteurs de l’éducation avec des occupations et de mobilisations (1990-91, 1999, 2006-7) dynamisant ainsi la résistance contre le néolibéralisme. Ce n’est pas par hasard que le nouveau gouvernement de droite a tout de suite ciblé la loi qui interdit à la police d’entrer dans les lieux d’études.

On pourrait dire que, alors que la crise de 2008 a surpris les économistes et les bourses, la classe ouvrière en Grèce, et particulièrement sa partie la plus jeune, n’était pas dépourvue du bagage nécessaire pour y résister. Les mouvements ouvrier et étudiant ne sortaient certes pas victorieux de la période 1974-2008 mais ils n’avaient jamais non plus subi de défaite substantielle. Le contexte post-crise 2008 était du coup l’occasion pour la classe dirigeante grecque de leur porter les coups qu’elle n’avait pas réussi à porter antérieurement.

2008 et après

Quelques mois après l’éclatement de la crise aux États-Unis, mais avant que la bulle grecque ait explosée, l’assassinat d’Alexis Grigoropoulos par un policier avait provoqué les émeutes les plus importantes depuis la chute de la dictature. Bien que l’assassinat ait été le déclencheur, les raisons de ces émeutes étaient plus profondes. Un sondage du quotidien Kathimerini reportait que  60 % des personnes interrogées considéraient que les événements faisaient partie d’une réaction sociale plus large13 http://archive.wikiwix.com/cache/?url=http%3A%2F%2Fwww.skai.gr%2Fmaster_story.php%3Fid%3D103918 . Suivirent l’approfondissement de la crise économique en Grèce même, le grand mouvement de contestation « des places » et une longue série de grèves générales, l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement qui se voulait de la « gauche radicale » et le majestueux OXI (NON) aux diktats de la Troïka (FMI, BCE, Commission). La douloureuse trahison de Tsipras et de SYRIZA après le référendum de juillet 2015 est venue sceller cette période. SYRIZA n’a pas seulement implémenté les mesures d’austérité qu’il promettait de combattre. Fidèle à la politique de fermeture de frontières de l’UE et aux missions de patrouilles de FRONTEX, la mer Égée est devenue sous son gouvernement , à travers les accords avec la Turquie et la Libye, un cimetière marin. En même temps, les grandes familles grecques ont pu retrouver le sourire lorsque Tsipras signait des accords avec Netanyahu14https://blogs.mediapart.fr/edition/palestine/article/050915/grece-israel-un-type-d-accord-militaire-sans-precedent et  http://www.centpapiers.com/declaration-de-thessalonique-accord-energetique-chypre-grece-israel/ et al-Sissi15 http://www.ekathimerini.com/204199/article/ekathimerini/news/greece-cyprus-and-egypt-end-trilateral-talks-with-broad-declaration pour faire avancer leurs intérêts dans la région. L’apogée de cette domestication aux intérêts du capital grec fut néanmoins la signature de l’accord de Prespa qui obligeait la Macédoine voisine non seulement de changer son nom à Macédoine du Nord, mais aussi à adapter sa constitution et de « corriger » ses monuments. En réalité, derrière le nom, il y avait, la chasse aux investissements des capitalistes grecs et Tsipras s’est prouvé leur « Golden Retriever »16 http://www.socialisterevolutionnaire.org/derriere-le-nom-la-chasse-aux-investissements/ .

Sous l’aile de la Troïka la bourgeoisie grecque pourrait maintenant envisager de sortir de la crise tout en rattrapant le temps perdu. Les attaques sur les salaires, les retraites les assurances sociales furent massives. Ces coupes ont finalement abouti à des excédents primaires de 13,5 milliards d’euro pour les années 2016-2018. Pour l’année 2018 l’excédent primaire du pays était de 4,4% (tab 1), record absolu de l’union monétaire17 http://www.statistics.gr/el/statistics . Ces attaques, menées d’une manière orchestrée par la Troïka, les gouvernements grecs et la bourgeoisie grecque avec l’appui des médias ne sont pas passées sans résistance. Même sous un gouvernement de  la « gauche radicale » les résistances ont été au rendez-vous dans nombreux secteurs du public et du privé.

  2016 2017 2018
Solde budgétaire global (en % du PIB )  0,5    0,7*   1,1
Solde budgétaire primaire (en % du PIB) 3,7    3,9*            4,4
Dette publique (en % du PIB) 178,5 176,2* 181,1*
Produit intérieur brut (en mds d’euros) 176,4* 180,2  184,71

Tab 1 – Source : Elstat

*révisé

A la lecture alors des résultats des élections nationales, européennes, municipales et régionales, il est facile de conclure que la parenthèse de radicalisation 2006-2016 est fermée et que la domestication de SYRIZA nous ramène aux années 90, où la gauche révolutionnaire ne pouvait que regarder l’alternance du pouvoir PASOK-ND sans possibilité d’une intervention décisive et généralisée. Mais cela n’est pas le cas aujourd’hui. Car cette alternance était à l’époque basée sur une stabilité économique et politique, nationale et internationale qui n’existe plus aujourd’hui.

Au sein de l’UE, la cohésion est fragilisée et le Brexit n’est qu’un aspect de cette crise. C’est certainement une première de voir un parti, les Conservateurs, être au gouvernement et négocier l’avenir de son pays et en même temps obtenir seulement 9% des voix !
Parallèlement l’hégémonie traditionnelle allemande est affaiblie et l’entente avec la France est mise à l’épreuve. Cela se cristallise dans la volonté de Macron d’imposer son choix de prédisent de la commission. Macron aurait aimé lui aussi rêver une renaissance française, sauf que les Gilets Jaunes lui ont gâché le rêve tous les samedis – même le 14 juillet ! – et le placent semaine après semaine sur le podium des présidents les moins populaires.

La désillusion générale envers les institutions européennes mène à l’affaiblissement des systèmes bipartites traditionnels et à la montée des courants qui désavouent le projet européen et cela à l’encontre de la volonté de leur bourgeoisies respectives. L’extrême droite monte, mais pas au rythme prévu. Le projet de l’intégration d’une extrême droite « respectable » ne semble pas fonctionner non plus : Pays-Bas, Autriche, Grèce, les alliances s’avèrent soit désastreuses, soit impossibles sous le poids des mobilisations et des contradictions internes.

Aux origines de cette crise politique, la crise économique de 2008 continue à hanter les marchés et les bourses. La probabilité d’une nouvelle crise est constamment discutée et les résultats de l’économie allemande, force motrice de l’UE depuis le début de l’année ne se prêtent pas à des dithyrambes.

Sur l’échelle globale, la guerre commerciale de Trump envers la Chine, que Martin Wolf considère être « la mauvaise guerre, menée de la mauvaise manière, sur le mauvais terrain »18 https://www.ft.com/content/52b71928-85fd-11e9-a028-86cea8523dc2 exacerbe l’insécurité déjà importante à cause du ralentissement de l’économie Chinoise avec un taux de croissance inférieur à 7%. Mais ce n’est pas que la Chine. Selon le secrétaire général de l’OCDE Ángel Gurría, « l’économie mondiale est dans une situation périlleuse ». Les économies du Japon, de l’Allemagne et des États-Unis semblent aussi être tirées de manière différente vers des ralentissements plus importants.

Hégémonie brisée

En ce qui concerne la Grèce alors, il n’y a pas de retour aux années quatre-vingt ni quatre-vingt-dix. La droite reprend le pouvoir mais pas dans un contexte qui lui garantirait la stabilité. Loin de là. Comme l’affirme Panos Garganas, « les processus politiques et la force des gens qui ont démoli l’ancien duo PASOK-ND sont toujours actifs et ne permettent pas un retour facile à la « régularité » politique avec SYRIZA à la place du PASOK. Non pas parce que SYRIZA ne tente pas de devenir le « centre-gauche » à la place de PASOK, mais parce que 2019 n’est pas 1985. Le caractère prolongé de la crise systémique a provoqué l’accumulation de nombreux foyers qui minent la stabilité à tous les niveaux »19 http://www.socialismfrombelow.gr/article.php?id=1124 . Surtout qu’au milieu de cette crise, le capitalisme grec n’est pas une locomotive qui pourrait jouer un rôle déterminant pour inverser la situation. Au contraire, il dépend étroitement des évolutions dans le reste de l’UE.

La suite

La gauche au-delà de SYRIZA n’a pas profité de sa défaite. Le Parti communiste a conservé ses 5%, tandis que le front anticapitaliste ANTARSYA et l’Unité Populaire (scission de SYRIZA) ont fait des mauvais résultats avec moins de 0,5% chacun. DiEM 25 a obtenu plus de 3% principalement parce qu’il a réussi à se présenter comme le «bon vieux SYRIZA», grâce à Varoufakis, qui avait été limogé en 2015 pour ne pas avoir été loyal à l’Union européenne et aux «Institutions». Malgré les faiblesses et les ambiguïtés de DiEM, les votes qu’il a reçus expriment principalement une punition « de gauche » pour SYRIZA.

Reste que le plus important sera la possibilité de cette gauche de collaborer dans le mouvement pour contrer les mesures que le gouvernement de droite essaye déjà de mettre en place.

Ce qui se passera dans le reste des pays européens ne sera pas sans son importance pour les luttes à venir en Grèce. Le mouvement pour le climat qui se renforce dans tout le continent, le mouvement des femmes qu’on a vu exploser en Suisse, le mouvement des Gilets Jaunes sont des grandes opportunités pour la gauche anticapitaliste.

De quoi discuter et surtout organiser, sans tomber dans la facilité du « champ de ruines » de la « défaite idéologique » etc. Nous vivons dans une époque d’énormes possibilités. Pourvu qu’on les saisisse.

Dimitris Daskalakis

Notes   [ + ]

1. https://www.ft.com/content/d5849cc6-805e-11e9-b592-5fe435b57a3b
2. https://www.contretemps.eu/elections-europeennes-2019-grece/
3. http://commonware.org/index.php/neetwork/889-the-greek-disaster
4. Pour une argumentation plus complète sur le besoin de rompre avec l’UE, voir en anglais : http://isj.org.uk/the-internationalist-case-against-the-european-union/ et Costas Lapavitsas, The left case against the EU, Polity 2019, surtout les chapitres 1-4.
5. Sur son compte Facebook, le 27 mai 2019.
6. Mouvement Unis Contre le Racisme et la Menace Fasciste
7. http://ergatiki.gr/article.php?id=20438&issue=1375
8. Ibid.
9. https://www.ecb.europa.eu/pub/pdf/scpwps/ecb.wp2178.en.pdf?889d99e45ae9499206af67735ffeeacb
10. https://en.sev.org.gr/wp-content/uploads/2019/03/Final_SEV_SpecialReport_WagesProductivityinGreece.pdf
11. Ibid.
12. Dimitris Liviératos, dans la revue mensuel Eνότητα, cité dans « Ο Ελληνικός καπιταλισμός, η παγκόσμια οικονομία και η κρίση( Le capitalisme grec, l’économie mondiale et la crise), Μαρξιστικό Βιβλιοπωλείο, p.125.
13. http://archive.wikiwix.com/cache/?url=http%3A%2F%2Fwww.skai.gr%2Fmaster_story.php%3Fid%3D103918
14. https://blogs.mediapart.fr/edition/palestine/article/050915/grece-israel-un-type-d-accord-militaire-sans-precedent et  http://www.centpapiers.com/declaration-de-thessalonique-accord-energetique-chypre-grece-israel/
15. http://www.ekathimerini.com/204199/article/ekathimerini/news/greece-cyprus-and-egypt-end-trilateral-talks-with-broad-declaration
16. http://www.socialisterevolutionnaire.org/derriere-le-nom-la-chasse-aux-investissements/
17. http://www.statistics.gr/el/statistics
18. https://www.ft.com/content/52b71928-85fd-11e9-a028-86cea8523dc2
19. http://www.socialismfrombelow.gr/article.php?id=1124