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Édito de décembre 2019

Manifestation interprofessionnelle du 24 novembre 1995 contre le plan Juppé
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Un nouveau printemps en hiver. Vingt-cinq ans après décembre 1995. N’en déplaise aux réacs qui étalent leur arrogance et leur peur sur tous les plateaux télé, le pays n’est pas paralysé, il est en ébullition. Le silence des machines, des trains, des avions, des métros… c’est le cauchemar des riches. C’est la respiration de la majorité des nôtres.

Un printemps en hiver

En 1995, déjà, la bataille s’était lancée sur les retraites. Elle avait réveillé notre classe assommée, fragmentée, disparue aux yeux de tous les discours dominants. C’était une première salve. Et quelle salve ! Bien sûr, presque 25 ans c’est long pour sortir du coma. Mais ça ne s’est jamais arrêté depuis. Et nous revoilà en hiver. Avec de nombreuses luttes derrière nous, de nombreuses expériences, sur tous les fronts. Avec notamment un an de Gilets jaunes.

Alors il est temps maintenant. Temps de ne plus voir dans la misère que la misère, mais aussi, comme le disait Marx, « le côté révolutionnaire, subversif, qui renversera la société ancienne ». C’est l’autre côté de Bagdad, Téhéran, Honk Kong, Santiago, Alger. De Paris, Toulouse, Rennes ou Marseille. Et des ronds-points de toutes les régions. Pas seulement une révolte sur une nouvelle taxe, un mauvais gouvernement ou une attaque sur les retraites. Une révolte contre l’ordre du Capital. A Bagdad, les tuk-tuk, ces mini taxis à trois roues, de symboles de la servitude et de la précarité se sont retournés en symboles et outils de la révolte de masse, transportant les blessés et la nourriture, transmettant les informations.

Un tuk-tuk transportant un blessé au milieu des gaz lacrymogènes

Dans le même texte Marx expliquait :

“Les conditions économiques avaient d’abord transformé la masse du pays en travailleurs. La domination du capital a créé à cette masse une situation commune, des intérêts communs. Ainsi cette masse est déjà une classe vis-à-vis du capital, mais pas encore pour elle-même. Dans la lutte, dont nous n’avons signalé que quelques phases, cette masse se réunit, elle se constitue en classe pour elle-même. Les intérêts qu’elle défend deviennent des intérêts de classe. Mais la lutte de classe à classe est une lutte politique.”

Karl Marx, Misère de la philosophie

Faire classe pour battre le Capital

Le Capital est prêt à aller vers toujours plus de barbarie pour maintenir sa domination. Des mort.e.s en Méditerranée aux blessé.e.s et mutilé.e.s sur les pavés de la contestation des Gilets Jaunes, pour lui, nos vies valent moins que ses profits. 

La séquence ouverte par le 5 décembre est, un an après le démarrage du mouvement des gilets jaunes, une gigantesque opportunité de faire bloc contre le Capital. En juillet, un chroniqueur des Échos s’alarmait, suite aux Gilets jaunes, du risque de « zadisme permanent », de l’extension de la révolte vers des secteurs comme l’enseignement ou les hôpitaux. Que les ronds point fassent tâche d’huile. Qu’ils deviennent gares, entrepôts, raffineries…

Le côté révolutionnaire de la situation doit être saisi. Dans chaque quartier, dans chaque lieu de travail, il faut mettre les bouchées doubles pour élargir et implanter la grève et son soutien, en fortifier les bases. Si le gouvernement et les commentateurs sont si inquiets de savoir si le mouvement peut déborder les organisations, si les colères peuvent « coaguler », c’est bien qu’ils ont un début de réponse : cela fait des semaines que, malgré l’offensive idéologique pour tenter de limiter l’ampleur de la contestation (les gilets jaunes étaient anti-écolos, les grévistes du 5 décembre sont corporatistes), les grèves sont populaires. Il faut dire que depuis 2017, le nombre de pauvres a augmenté et les inégalités sociales ont explosé. 

La situation est maintenant devenue explosive, de part et d’autre : elle ne se dénouera favorablement que lorsque nous aurons été capables de faire classe pour nous-mêmes. Nous devons procéder à la mise en commun de nos intérêts, et arrêter de raisonner à partir des contraintes concurrentielles du Capital et des idées qu’elles impliquent. Il y a bien sûr suffisamment de moyens pour financer nos retraites, les services publics, l’indemnisation des chômeur.se.s, tout comme les moyens existent pour des bourses d’étude pour tou.te.s les étudiant.e.s, pour garantir l’indépendance financière aux femmes victimes de violences conjugales, pour accueillir les migrant.e.s. Accepter l’idée qu’on manque de moyens dans certains cas, c’est légitimer les attaques contre certain.e.s et c’est nous affaiblir tou.te.s. 

Ils nous divisent, unissons nous !

Ce n’est ainsi pas un hasard si le gouvernement a fait de la question de l’immigration un axe majeur de sa politique depuis la rentrée. Faire accepter par exemple la suppression de l’Aide Médicale d’État qui permet l’accès aux soins des personnes migrantes, c’est contribuer à faire accepter la remise en question du droit à la santé pour toutes et tous et donc la destruction du service public censé le garantir. Légitimé contre les migrantEs, l’argument du manque de moyens devient ensuite une arme de destruction contre toute la société.

Même Macron – même combat

Alors, pour ne laisser aucune brèche ouverte dans notre front et lui donner ainsi la possibilité de gagner, il faut construire l’idée que notre classe n’a pas de frontières, ni professionnelle, ni nationale. C’est la raison pour laquelle dans la mobilisation du 5 et les discussions et initiatives qui auront lieu ensuite, il faut aussi argumenter sur la manifestation du mercredi 18 décembre, à l’occasion de la Journée Internationale des migrant.e.s. Dans toutes les villes des manifestations se préparent. Les syndicats nationaux (CGT, Solidaires, FSU, CNT) appellent à se mobiliser aux côtés des collectifs de sans-papiers, des associations de l’immigration, des collectifs locaux de solidarité, mais aussi du Comité Adama, du Collectif de défense des jeunes du Mantois, de la Roya Citoyenne, de Quartiers Nord Quartiers Forts de Marseille. Pour la liberté de circulation et la régularisation de tous les sans-papiers, contre le racisme et le fascisme qui se développent. 

Du pain et des roses….et bien plus encore !

La lutte de classe est politique. La grève de masse met en pleine lumière l’antagonisme caché. L’arrêt soudain de tout l’ordre sur lequel repose le capitalisme, son blocage, ne pourra finalement être surmonté que d’une seule manière : son renversement complet. C’est cela qui s’ouvre avec le mouvement du 5 décembre. Le chemin qui y mène n’est pas écrit d’avance et connaîtra de nombreuses avancées et reculs apparents. « Gilets jauner » les Gilets rouges, insurrectionner les grèves, grèver les soulèvements insurrectionnels, politiser, c’est-à-dire généraliser les révoltes catégorielles, en-rêver les revendications quotidiennes et enraciner les rêves dans les revendications concrètes voilà à quoi il s’agit de travailler ardemment. Du pain et des roses ! Ce que nous voulons ? Tout !

Denis Godard et Vanina Giudicelli