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Science sans conscience (de classe) ?

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Avec la crise du Coronavirus, les gouvernements ont, malgré des politiques différentes, tous fait appel à la science et à la médecine pour justifier leurs choix en matière de lutte contre la pandémie. Et on a vu comment cela à marché : comment les populations se sont pliées aux mesures liberticides, antisociales et antidémocratiques de « l’état d’urgence sanitaire », y compris dans notre classe, y compris chez les militant.es révolutionnaires, au moins dans un premier temps. Appuyé sur un prétendu « intérêt général » (chimérique dans une société divisée en classes), la science semble fonctionner comme un vecteur « d’unité nationale ».

De simples idéologies ?

En France, le Ministère de l’Éducation Nationale a publié, à la veille du déconfinement, une circulaire qui « avertit » les enseignant.es que les élèves « peuvent avoir des réactions abruptes » ; sont cités : « la remise en cause de notre société et des valeurs républicaines ; la méfiance envers les discours scientifiques ; les frondes contre les mesures gouvernementales ». Les « discours scientifiques » sont donc assimilés aux « valeurs républicaines » et enrôlés pour défendre les « mesures gouvernementales », contre d’obscures adversaires obscurantistes. La science se trouve ainsi mobilisée pour « unifier celleux qui devraient être divisé.es » comme le dit Saïd Bouamama, mettre sur un fallacieux pied d’égalité exploiteurs et exploité.es, oppresseurs et oppressé.es. 

Alors, la science, et avec elle la médecine, ne sont elles que des idéologies comme les autres ? « Des rapports imaginaires des humains à leurs conditions réelles d’existence », pour reprendre la définition que donnait le philosophe marxiste Louis Althusser des idéologies. Et si Marx a défendu le « socialisme scientifique » contre les « socialismes utopiques » (qui n’ayant pas de caractère méthodique et rigoureux dans l’analyse de la société capitaliste, réfutent la nécessité d’une révolution politique et sociale) il n’en a pas moins développé la méthode dialectique, qui diffère de la méthode scientifique. Quand la science s’attache à séparer un objet d’études pour en saisir les caractéristiques propres (aboutissant à l’ultra spécialisation des scientifiques que nous connaissons actuellement, et qui apparaît comme un frein au développement des connaissances), à repérer des régularités, la méthode dialectique, quant à elle, inscrit l’objet d’études dans ses relations dynamiques à son environnement et travaille les contradictions.

Capitalisme, État, sciences, médecine : les liaisons dangereuses.

 C’est seulement avec lui [le capitalisme] que la nature devient un pur objet pour l’homme, une pure affaire d’utilité ; qu’elle cesse d’être reconnue comme une puissance pour soi ; et même la connaissance théorique de ses lois autonomes n’apparaît elle-même que comme une ruse visant à la soumettre aux besoins humains, soit comme objet de consommation, soit comme moyen de production.

Il détruit et révolutionne constamment tout cela, renversant tous les obstacles qui freinent le développement des forces productives, l’extension des besoins, la diversité de la production et l’exploitation et l’échange des forces naturelles et intellectuelles.

Mais si le capital pose chaque limite de ce type comme un obstacle qu’il surmonte ainsi de manière idéale, il ne le surmonte pas réellement pour autant ; et comme chacun de ces obstacles est en contradiction avec sa détermination et sa destination, sa production se meut dans des contradictions qui sont constamment surmontées, mais tout aussi constamment posées1Marx, Grundrisse, Éditions Sociales, tome I.

Karl Marx, Grundrisse

Dans cet extrait des « Grundrisse »2Dont on trouve de plus larges citations, et d’important commentaires dans le texte « Marx, productivisme et écologie » de Daniel Bensaïd : http://danielbensaid.org/Marx-productivisme-et-ecologie#nb1, Marx, en bon dialecticien, s’installe dans la contradiction entre le développement du capitalisme qui sert de base matérielle au développement scientifique, et les conditions matérielles de production de connaissances, qui déterminées par les intérêts du Capital, posent immédiatement les limites de ce développement.

Le capitalisme permet le développement scientifique, qui en retour va servir la bourgeoisie dans sa lutte contre l’aristocratie, mais aussi dans sa lutte pour soumettre le prolétariat (Organisation Scientifique du Travail, racisme « scientifique »3Voir le texte « Notre Antiracisme » sur le site A2C : https://www.autonomiedeclasse.org/antiracisme/notre-antiracisme/, …).

Le Capitalisme et son organisation politique, l’État, déterminent les conditions matérielles de production de connaissances. Ainsi, l’exemple d’Albert Einstein, militant socialiste et pacifiste, dont le fruit du travail va être utilisé pour créer la bombe atomique, peut résonner comme une illustration de comment le système d’exploitation capitaliste coupe les travailleur.euses du produit de leur travail, les dépossède de la maîtrise de leur production. Les mouvements des travailleur.euses scientifiques, notamment les plus précaires ont produit une importante critique de ces conditions matérielles, et de comment elles brident le développement des connaissances (orientations des recherches soumises aux intérêts privés, ultra-spécialisation des chercheur.euse, …). 

De même, le philosophe Grégoire Chamayou montre comment l’État moderne et la médecine se sont soutenus mutuellement dans leurs développements respectifs. À travers la notion de « d’allocation sociale des risques », il met en évidence comment on a expérimenté sur « les corps vils », les corps dont la vie est considérée comme absolument sacrifiable, au bénéfice de celleux dont la vie est considérée comme absolument sacrée. Et c’est bien l’État qui définit les corps vils (d’indigène, de fou, de condamnés à morts, d’esclaves,…) et les fournit aux expérimentateurs. Engendrant des débats, très sérieux à l’époque, sur savoir si les traitements efficaces, sur les esclaves, exclu.es de l’humanité pour justifier leur mise en esclavage, pouvait marcher sur les « humains ».

De même, Silvia Federici montre dans Caliban et la sorcière4Silvia Federici : Caliban et la Sorcière – Femmes, corps et accumulation primitive., comment la domination de la nature et des femmes est intrinsèquement liée à l’émergence du capitalisme, du « progrès » scientifique et de la rationalité, visant à servir les intérêts du capital et de l’État.

Pas de connaissances sans débat.

La production de connaissances (la science dans une acceptation large), suppose un débat sans tabou, ce qui est censé la différencier des dogmes (religieux, ou autres, républicains par exemple). En effet, comme le rappelle Alex Callinicos dans un récent article pour le Socialist Worker en Angleterre, « l’histoire des sciences est une histoire de controverses, de critiques, d’autocritiques, de révisions5Alex Callinicos : Science advice is shaped by politics. https://socialistworker.co.uk/art/49961/Science+advice+is%C2%A0shaped+by+politics ». Prenant l’exemple de la politique menée au Royaume-Uni par Boris Johnson, et de ses changements, avec l’abandon tardif de la stratégie « d’immunité collective », qui s’appuyait sur des études statistiques, donc, à priori, les plus neutres, Callinicos conclut : « c’est une évidence, les statistiques ne disent pas ce qu’elles signifient, il faut les interpréter ». Les controverses scientifiques portent sur les interprétations des faits, et concernent les hypothèses et théories mobilisées pour les organiser, leur donner une inéligibilité. Les hypothèses ne sont pas dictées par les faits, mais utilisées pour les interpréter.

Il en va de même pour la médecine, qui se distingue de la science car elle implique une pratique. Médecine qui au départ était considérée comme un art et non comme une science, comme l’exprime le célèbre aphorisme d’Hippocrate « la vie est brève, l’art est long, l’occasion furtive, l’expérience dangereuse, le jugement difficile ».

Par exemple, les essais dit « randomisés et à l’aveugle », dont il a été beaucoup question dans le débat sur les traitements du Covid19, ont été généralisés après la seconde guerre mondiale et marquent un tournant en introduisant l’utilisation massive de la statistique en médecine. L’objectif est de rendre généralisable des résultats quand jusqu’à lors, les cliniciens suivaient des patients un à un, décidant sur une base individuelle de l’efficacité d’un traitement.

Qu’est ce que la santé ? 

La volonté de rendre les traitements universels introduit de fait une distanciation entre le malade, sa maladie et le médecin.

Ainsi, il a existé et existe toujours d’autres formes de soins. Par exemple, et sans entrer ici dans le débat médical, les homéopathes refusent les tests randomisés à l’aveugle car ils en récusent radicalement la philosophie, considérant que c’est le patient (forcément unique) qu’il s’agit de traiter et non la maladie (ce à quoi s’attache la médecine allopathe). 

Sous d’autres latitudes, l’historien du Reggae Lloyd Bradley6L. Bradley, Bass Culture, Allia 2005 explique que si le remix (le fait de retravailler un morceau de musique en en réagençant les différentes pistes) est né en Jamaïque, c’est que ses inventeurs (en particulier le génial Lee Perry) étaient fortement influencés par l’« Obeah », « le voo-doo jamaïcain », qui part du partage du corps en 7 centres (ou êtres) – sexuel, digestif, cardiaque, cérébral, … – qu’il s’agira, aux moyens de poudres, potions, incantation, … de ré-équilibrer pour soigner le malade. La création du dub (et donc du remix) transcrit dans la musique ce principe issu vraisemblablement d’une tradition, une « médecine », africaine7Voir Travail du Bricolage et Bricolage du Travail. Lee Perry au Black Ark Studio. https://lesmauvaisjoursfinirontblog.wordpress.com/2016/10/17/travail-du-bricolage-et-bricolage-du-travail-lee-perry-au-black-ark-studio-2/.

C’est ainsi la définition même de ce qu’est la santé qui est en jeu. Aujourd’hui l’Organisation mondiale de la Santé, s’appuyant sur les travaux de Georges Canguilhem, définit la santé comme un « état de complet bien être physique, mental et social qui ne consiste pas seulement en l’absence de maladie ou d’infirmité ». 

On voit sans mal que les mesures de confinement, notamment en France, ne prenaient pas en compte cette définition large de la santé. Et donc qu’elles sont plus politiques que sanitaires, le sanitaire étant de toute façon politique.

Il existait pourtant des alternatives, notamment celles portées par les politiques de réduction des risques8Voir par exemple « De la pandémie du sida à celle du Covid-19 : entretien avec Anne Coppel, fondatrice de l’Association française de réduction des risques et présidente du collectif « Limiter la casse » : http://www.societelouisemichel.org/de-la-pandemie-du-sida-a-celle-du-covid-19-entretien-avec-anne-coppel-presidente-du-collectif-limiter-la-casse-fondatrice-de-lassociation-francaise-de-reduction-des-risques/ ou encore « Prévenir ou guérir, un modèle à dépasser » une tribune de Gabriel Girad et Jean Marie Le Gall.. Cette politique de santé partant des besoins et des connaissances des populations, a été développée par les communautés homosexuelles et d’usager.ères de drogues pour faire face à l’épidémie de VIH se base sur le principe que, comme l’émancipation des travailleur.euses sera l’œuvre des travailleur.euses elleux mêmes, la protection des populations sera l’œuvre des populations elles mêmes. Elle se base sur l’auto-organisation des populations pour déterminer leurs besoins et la meilleure façon de se protéger, et s’oppose ainsi en tous points aux politiques étatiques de contrôle soi-disant sanitaire des populations. Et est plus proche de la définition de la santé par l’OMS que les politiques liberticides des gouvernements. Et on voit bien, comment, en partant de cette définition de la santé, la première urgence de santé publique est de se débarrasser du capitalisme.

Thomas (Paris 20e)

Notes   [ + ]

1. Marx, Grundrisse, Éditions Sociales, tome I
2. Dont on trouve de plus larges citations, et d’important commentaires dans le texte « Marx, productivisme et écologie » de Daniel Bensaïd : http://danielbensaid.org/Marx-productivisme-et-ecologie#nb1
3. Voir le texte « Notre Antiracisme » sur le site A2C : https://www.autonomiedeclasse.org/antiracisme/notre-antiracisme/
4. Silvia Federici : Caliban et la Sorcière – Femmes, corps et accumulation primitive.
5. Alex Callinicos : Science advice is shaped by politics. https://socialistworker.co.uk/art/49961/Science+advice+is%C2%A0shaped+by+politics
6. L. Bradley, Bass Culture, Allia 2005
7. Voir Travail du Bricolage et Bricolage du Travail. Lee Perry au Black Ark Studio. https://lesmauvaisjoursfinirontblog.wordpress.com/2016/10/17/travail-du-bricolage-et-bricolage-du-travail-lee-perry-au-black-ark-studio-2/
8. Voir par exemple « De la pandémie du sida à celle du Covid-19 : entretien avec Anne Coppel, fondatrice de l’Association française de réduction des risques et présidente du collectif « Limiter la casse » : http://www.societelouisemichel.org/de-la-pandemie-du-sida-a-celle-du-covid-19-entretien-avec-anne-coppel-presidente-du-collectif-limiter-la-casse-fondatrice-de-lassociation-francaise-de-reduction-des-risques/ ou encore « Prévenir ou guérir, un modèle à dépasser » une tribune de Gabriel Girad et Jean Marie Le Gall.