Parier sur une catastrophe infinie

par Alex Callinicos

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Cet article a été initialement publié dans la revue International Socialism n°163

Le philosophe catholique du 17ème siècle, Blaise Pascal, suggérait que nous imaginions la foi en Dieu comme un pari :

Pesons le gain et la perte en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout, si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est sans hésiter…il y a ici une infinité de vie infiniment heureuse à gagner, un hasard de gain contre un nombre fini de hasards de perte, et ce que vous jouez est fini. Cela ôte tout parti. Partout où est l’infini et où il n’y a pas infinité de hasards de perte contre celui de gain, il n’y a point à balancer, il faut tout donner.1http://www.penseesdepascal.fr/II/II1-moderne.php. Merci à Joseph Choonara, Martin Empson et Camilla Royle pour leurs commentaires à cet article.

Blaise Pascal

L’argument de Pascal a été important pour les marxistes réticents à considérer l’avènement du socialisme comme un dénouement évident. Dans le film d’Eric Rohmer Ma nuit chez Maud, un des personnages dit, qu’en tant que marxiste, il pense à la révolution socialiste de la même manière que Pascal pense à Dieu – quelque chose d’incertain que chacun devrait néanmoins considérer comme réel, parce que si c’est réel, alors l’histoire aurait un sens. Mais ce pari, plutôt que d’amener à une « infinité de vie infiniment heureuse » , ne serait-il pas plutôt à propos d’une perte infinie ? De façon polémique, le nouvel activisme environnemental symbolisé par les grèves scolaires déclenchées par Greta Thunberg et par Extinction Rebellion (XR) part de ce principe : agir politiquement comme si la catastrophe climatique était imminente représente notre meilleur espoir de l’empêcher.

L’imminence de la catastrophe climatique a été exprimée vivement dans un article de l’universitaire Jem Bendell largement téléchargé. Il propose le postulat suivant : « une catastrophe environnementale globale va avoir lieu de notre vivant, et nous devons désormais en étudier les implications ». Il développe :

Malheureusement, les données récoltées depuis lors (2014) vont dans le sens de changements non linéaires dans notre environnement. Les changements non linéaires sont fondamentaux pour comprendre le changement climatique, car ils suggèrent non seulement que les impacts seront plus rapides et plus sévères que les prédictions basées sur des projections linéaires, mais aussi que les changements ne seront plus liés aux taux d’émission de carbone liés à l’activité humaine. En d’autres mots, ils suggèrent que nous sommes face à un changement climatique « incontrôlable ».2http://lifeworth.com/DeepAdaptation-fr.pdf p.7

Jem Bendell

Les processus non-linéaires sont caractéristiques des systèmes complexes où le changement ne prend pas toujours la forme d’augmentations graduelles, mais peut se renforcer lui-même et donc accélérer.3Prigogine et Stengers, 1984. Le réchauffement de l’Arctique en est un exemple. Étant lui-même une conséquence de l’augmentation des températures, il réduit la quantité de calotte glaciaire qui reflète les rayons du soleil, ce qui provoque une accélération du réchauffement global, engendrant un nouveau cycle de réduction de calotte glaciaire. De plus, le réchauffement de la région polaire pourrait aussi libérer le méthane – un gaz à effet de serre plus puissant que le CO2 – actuellement coincé à la surface ou dans le permafrost sous-marin. L’exemple le plus effrayant que Bendell donne est une étude de 2010 qui avertit « qu’un réchauffement de l’Arctique pourrait mener à des rejets rapides et massifs de méthane qui conduiraient à un réchauffement atmosphérique de 5 degrés en quelques années, ce qui serait une catastrophe pour la vie sur terre ».4http://lifeworth.com/DeepAdaptation-fr.pdf p.11

Il ne s’agit pas ici d’une étude individuelle, mais de l’accumulation de preuves de différentes sources et couvrant de multiples domaines – par exemple, la destruction de la biodiversité et les effets de la hausse des températures et du niveau de la mer sur l’agriculture – qui amène Bendell à conclure :

Les faits auxquels nous sommes confrontés nous suggèrent que nous allons au-devant de changements climatiques brutaux et incontrôlables, qui engendreront famines, destructions, migrations, épidémies et guerres… Il peut nous sembler, du moins inconsciemment, que les termes que j’ai utilisés à la fin du précédent paragraphe décrivent des situations qui nous attristent, lorsque nous les regardons à la télévision ou en ligne. Mais quand je parle de famine, de destructions, de migrations, d’épidémies et de guerres, je veux dire que cela vous affectera, vous, en personne. Si la production électrique s’arrête, très vite vous n’aurez plus d’eau au robinet. Vous dépendrez de votre entourage pour vous nourrir et vous chauffer. Vous souffrirez de malnutrition. Vous ne saurez plus s’il faut partir ou rester. Et vous aurez peur d’être tué avant que de mourir de faim.5http://lifeworth.com/DeepAdaptation-fr.pdf p.13

Jem Bendell

Dans une excellente réponse à l’article de Bendell, Jonathan Neale est d’accord que le « l’effondrement social est inévitable, la catastrophe probable et l’extinction possible ». Mais il donne un contenu socio-politique beaucoup plus concret à l’effondrement et à la catastrophe, qui est significativement différent des traditionnelles images dystopiques des films Mad Max ou, plus récemment, du roman La Route de Cormac McCarthy et du film éponyme :

Nous avons assez d’expérience des horreurs de l’histoire moderne pour savoir à quoi « l’effondrement social » dû au changement climatique ressemblerait. Considérons le milieu du vingtième siècle, où 6 millions d’êtres humains ont été tués. Probablement un petit nombre comparé à ce que nous affronterons, mais toujours utile à la réflexion…

Presque aucune de ces horreurs n’ont été commises par de petits groupes de sauvages errant dans des ruines. Ces horreurs ont été commises par des États, et par des mouvements politiques de masse.

La société ne s’est pas désintégrée. Elle ne s’est pas écroulée. La société s’est renforcée. Le pouvoir s’est concentré, puis s’est fractionné, et ces forces nous ont amenés à nous entre-tuer. Il semble raisonnable de partir du principe que l’effondrement social dû au climat suivra cette voie. Si nous sommes chanceux il y aura seulement cinq fois plus de morts, et vingt-cinq fois plus si nous sommes malchanceux.

Souvenez-vous de ça, parce que le jour où le changement climatique galopant vous touchera, là où vous habitez, il ne prendra pas la forme de quelques motards hirsutes errants. Il prendra la forme de chars dans les rues et de militaires ou de fascistes prenant le pouvoir.

Ces généraux adopteront un discours profondément vert. Ils parleront de décroissance, et des limites de l’écologie planétaire. Ils nous diront que nous avons trop consommé, que nous avons été trop cupides, et que maintenant, dans l’intérêt de Mère Nature, nous devons nous serrer la ceinture…

Ces nouveaux dirigeants attiseront de nouveaux racismes. Ils nous expliqueront pourquoi nous devons garder les hordes de sans-abris affamés de l’autre côté de notre mur de protection. Pourquoi, malheureusement, nous devons leur tirer dessus ou les laisser se noyer.6Neale, 2019.

Jonathan Neale
Migrants gazés à Menton, à la frontière franco-italienne

En d’autres mots, les structures de pouvoir du capitalisme ne vont pas juste disparaître face à la catastrophe climatique, mais vont chercher à se maintenir en s’adaptant, à un coût élevé pour les gens ordinaires. A côté des exemples de tueries de masse pendant la seconde guerre mondiale sur lesquels Neale se focalise, nous pouvons aussi apprendre des terribles famines qui ont marqué l’histoire de l’impérialisme anglais – surtout, en Irlande entre 1845 et 1849 et au Bengale en 1943-1944. Un point commun à ces épisodes effroyables a été que la souffrance était surdéterminée par la classe d’appartenance : les pauvres périrent à une échelle de masse, pendant que pour les riches – propriétaires terriens, capitalistes, administrateurs coloniaux et officiers militaires – les affaires continuaient comme avant. Les famines ne sont, notoirement, pas des catastrophes naturelles, mais le produit de rapports sociaux, et en particulier de l’impossibilité pour les pauvres d’avoir accès aux ressources dont ils ont besoin pour survivre. Ces épisodes offrent des pistes pour comprendre ce que sera notre futur – ou celui de nos enfants et petit-enfants.7Voir les apports percutants chez Woodhamm-Smith, 1991, et Mukerjee, 2010, ainsi que l’étude classique des famines chez Sen, 1981.

Industrie fossile contre profitabilité du changement climatique

Le processus d’adaptation capitaliste au changement climatique est déjà en cours. Le capitalisme n’est pas uniquement composé d’entreprises basées sur l’extraction d’énergie fossile prêtes à détruire la planète si ça leur permet d’en retirer un profit. Un processus bien plus contradictoire est en cours. D’un côté, les grands pollueurs sont toujours à l’œuvre – de façon évidente dans l’industrie de fracturation hydraulique de gaz et d’huile de schiste, qui est censée permettre aux États-Unis de devenir un exportateur net d’énergie l’année prochaine pour la première fois depuis 1953.8DiCristopher, 2019. Les plus grandes banques états-uniennes – probablement le plus grand groupe d’intérêt capitaliste du monde moderne – sont profondément impliquées dans le financement des investissements dans les énergies fossiles.

Une coalition d’ONG dirigé par le Rainforest Action Network a produit un rapport montrant que depuis l’accord de Paris en décembre 2015 – qui est supposé réduire les émissions de CO2 suffisamment pour maintenir la température globale en-deçà de 2°C de plus par rapport à l’ère pré-industrielle – le financement des banques en direction des énergies fossiles a augmenté régulièrement, de 612 milliards de dollars en 2016, $646 milliards en 2017 à $654 milliards en 2018. Les « pires banques », selon ce rapport, sont quatre banques géantes américaines – JPMorgan Chase, Wells Fargo, Citi et Bank of America (en sixième position, Barclays est la première banque européenne de cette liste). JPMorgan prend la tête dans le financement de projets visant à développer l’extraction d’énergie fossile – c’est le premier banquier du pétrole de sable bitumineux, de l’extraction de gaz et de pétrole en Arctique et en eau très profonde et de gaz naturel liquéfié, ainsi que le numéro deux de la fracturation hydraulique, derrière Wells Fargo.9Rainforest Action Network, 2019.

Les activités des plus grandes banques d’investissement ne sont que la partie visible de l’iceberg. Carol Olson et Frank Lenzmann affirment que la chaîne d’approvisionnement en énergie fossile est devenue totalement financiarisée, où la finance de l’ombre (shadow banking) – fonds spéculatifs, placements privés et divers fonds d’investissement, bien moins régulées que les banques classiques – joue un rôle actif dans les opérations boursières aux différentes étapes du processus d’extraction et de distribution de pétrole, gaz, charbon et uranium :

Alors que plus de régulations des opérations boursières des banques étaient introduites après 2008, le commerce de marchandises par les banques a diminué et a été repris par la «système bancaire parallèle » Utilisées aussi comme intermédiaires par les méga-banques, les banques du système parallèle continuent d’accumuler des actifs dans des transactions bancaires parallèles tout au long de la chaîne de valorisation de l’énergie fossile. En 2014, 52 fonds d’investissement privés ont levé $39 milliards pour des investissements dans le secteur du pétrole et de l’énergie, 20% de plus que l’année précédente et un record depuis 2008… Réticents à perdre un avantage compétitif, les compagnies et les fournisseurs de gaz et de pétrole, ont créé des filiales bancaires, d’investissement ou de commerce de marchandises. Grâce à leurs énormes actifs immobilisés/ actifs non courants et grâce aux facilités accordées aux banques pour accéder à l’argent, les fournisseurs d’énergie fossile ont pu bénéficier de circonstances bien plus favorables que d’autres sociétés. Une filiale du service public d’électricité, EDF, a acheté la filiale de vente physique d’électricité et de gaz naturel de Lehman Brother’s [sic] pendant la crise financière, et a vu une augmentation de 60% de ses profits depuis 2008… Un avantage clé de ces filiales est qu’elles ne sont pas interdites de commercer avec leurs fonds propres. Quand des filiales de BP et de la Royal Dutch Shell se sont enregistrées comme « des opérateurs de swap » en 2013, elles étaient perçues comme jouant dans la même ligue que les méga-banques en ce qui concerne leur opérations des produits dérivés. En 2013 les banques d’affaires représentaient presque 40% des opérations de couverture de pétrole et de gaz aux États Unis. Quelques années auparavant, elles ne jouaient quasiment aucun rôle. Le conglomérat «Koch Supply and Trading» de Charles et David Koch, d’une valeur estimée à des milliards de dollars, possède une filiale qui affirme avoir négocié le premier swap pétrolier il y a plus de 25 ans. Il emploie maintenant près de 500 personnes dans le monde et se présente comme une alternative à Wall Street. En 2013, Markus Krebber, dirigeant principal des finances, a décrit la filiale commerciale de l’entreprise allemande, « RWE Supply & Trading », comme le cœur commercial de RWE10RWE est un conglomérat allemand œuvrant dans le secteur de l’énergie. , plus ou moins comme une fonction de trésorerie de la banque, par laquelle passent tous les flux de marchandises.11Olson et Lenzmann, 2016, pp9-10.

Olson et Lenzmann

Par conséquent, le capitalisme continue à être largement engagé dans les industries fossiles, avec Donald Trump jouant le rôle de représentants de ces intérêts. Ces éléments renforcent l’argument d’Andreas Malm selon lequel :

Plus le capitalisme mondialisé devient fort, plus la croissance des émissions de CO2 devient endémique – en effet, on pourrait même prétendre que la victoire décisive du capital contre le travail pendant le long vingtième siècle a été couronnée par le rush vers le réchauffement climatique. Pour la période de 1870 à 2014, un quart des émissions totales de CO2 ont été produites dans les quinze dernières années de cette période.12Malm, 2016, p353. Malm défend que, depuis la vapeur, le capital a dépendu de machines alimentées par l’énergie fossile pour établir sa domination sur le travail et pour gérer les rapports sociaux de façon flexible. D’où, aujourd’hui, « Le capital mobile va relocaliser les usines dans des zones où le travail s’achète à bas prix et est discipliné – où le taux de valeur ajoutée promet d’être le plus grand – au moyen de nouveaux cycles de consommation massive d’énergie fossile »
et, en effet, « il semble y avoir une tendance à l’augmentation de la composition fossile du capital » – Malm, 2016, p333,354.
Bien que l’argument de Malm est une généralisation d’une étude de cas très sérieuse – le triomphe de la vapeur pendant la première révolution industrielle – il élude trop facilement les contre-tendances discutées dans le texte.

Andreas Malm

De l’autre côté, certaines entreprises répondent aux timides efforts officiels pour se diriger vers une économie au bilan carbone net neutre en cherchant de nouveaux moyens de tirer du profit. C’est d’autant plus facile pour les entreprises relativement jeunes qui sont moins intensément engagées dans le complexe énergétique existant. Cela aide à expliquer l’alignement entre les géants du numérique américains – les GAFAs (Google, Amazon, Facebook, Apple, Netflix) – et les mesures politiques de reconnaissance et de gestion du changement climatique sous Barack Obama (bien que les géants du numérique soient d’énormes émetteurs de CO2 par leurs data centers, et, dans le cas d’Amazon, par leurs camions de livraison). Au niveau national, les patrons de plus de 120 entreprises anglaises, ainsi que la Confederation of British Industry (équivalent anglais du MEDEF), ont écrit à Theresa May pour soutenir les recommandations du « Committee on Climate Change » selon lesquelles le gouvernement doit mettre en place un plan contraignant avec pour objectif les émissions nettes de CO2 réduites à 0 d’ici à 2050.13Hook et Pickard, 2019.

La course à l’adaptation affecte aussi certaines entreprises fossiles. L’industrie de l’automobile continue d’être une source majeure d’émissions de CO2. La chaîne BBC rapportait fin 2018 que :

Un facteur commun entre pays riches et pays pauvres a été l’augmentation constante de la consommation d’essence dans le secteur du transport. Dans l’UE, la quantité de carburant utilisée pour le transport routier et aérien a bondi de 4%. Aux États-Unis l’utilisation de charbon a diminué pendant que les énergie fossiles utilisées pour les voyages en voiture ont augmenté de 1,4%.14McGrath, 2018.

BBC

Mais l’industrie automobile est soumise également à une énorme pression à la restructuration, en partie à cause de la croissance rapide du marché chinois, mais plus fondamentalement à cause des efforts faits pour développer les voitures électriques et les voitures sans chauffeurs suite aux scandales du « dieselgate ». Cette énorme transformation technologique offre une ouverture aux nouveaux arrivés – par exemple, Tesla, Google et visiblement Apple aussi – dans une industrie longtemps dominée par une poignée de géants transnationaux. Ce processus de bouleversements sous-tend les annonces de fermeture d’usine automobile en Grande-Bretagne et les drames tels que l’arrestation au Japon de Carlos Ghosn, patron de Renault-Nissan ou l’offre avortée de Fiat Chrysler de fusionner avec Renault.

L’adaptation du capitalisme au changement climatique a également de profondes implications géopolitiques. Le réchauffement de l’Arctique ne menace pas juste le futur de l’humanité, et de beaucoup d’autre espèces – il ouvre son océan au trafic commercial, à l’extraction de ressources et à l’intensification de la compétition entre les États capitalistes limitrophes.15Astrasheukaya et Foy, 2019. À une rencontre du Conseil de l’Arctique en mai, le secrétaire d’État de Trump, Mike Pompeo, a enragé les autres gouvernements représentés en bloquant toute référence au changement climatique dans la déclaration de clôture et en s’attaquant aux politiques chinoises et russes dans la région.

Dans l’ensemble, Stratfor, le site internet de renseignement américain défendait en 2018 que :

Le taux de consommation en énergie renouvelable croît actuellement trois fois plus rapidement que la demande générale en énergie. Un monde dans lequel les énergies renouvelables compte pour, disons, un tiers de l’énergie totale consommée est maintenant complètement plausible, même probable, dans les deux ou trois prochaines décennies. La transition est déjà en cours, et elle ne sera pas plus brutale que la transition du bois au charbon ou du charbon à l’essence.

Stratfor

Stratfor soutient que la transition vers l’énergie renouvelable produira des perdants – les principaux producteurs de carburant comme l’Arabie Saoudite et la Russie. Mais qu’il y aura aussi des gagnants :

L’Allemagne et les États-Unis, par exemple, sont en bonne position pour tirer profit de la croissance du renouvelable, grâce à leur place de premier plan dans le secteur – et la taille brute du marché américain. Mais la Chine est encore en meilleure position.

Dans les dernières décennies, la Chine a pris la tête de la course pour devenir le leader mondial incontesté dans la fabrication de produits à énergie propre, dont les panneaux et les batteries solaires – elle en produit plus de la moitié de la production mondiale. La Chine est aussi le plus gros mineur et distributeur mondial en métaux rares, le pays avec la plus grande capacité d’affectation en énergie renouvelable ainsi que le plus gros marché pour les véhicules électriques. La Chine a acquis une quantité substantielle de mines de cobalt et de lithium à l’étranger pour alimenter son tournant vers l’énergie renouvelable, tout en investissant dans les fournisseurs d’électricité à travers la planète, dont l’Europe, l’Afrique et l’Amérique du Sud.16Stratfor, 2018. L’expansion de l’industrie minière de lithium a elle-même d’énormes coûts humains et environnementaux.

Stratfor

Plus récemment, le Financial Times rapporte :

En l’espace de quelques années, les entreprises chinoises sont devenues parmi les plus grands producteurs mondiaux de lithium, un métal léger qui est une matière première clé pour les batteries. Elles ont acheté des mines de l’Australie jusqu’à l’Amérique du Sud et construisent des usines en Chine pour fabriquer des batteries ou des produits chimiques à base de lithium.

Dernier exemple en date de la capacité de la Chine à canaliser des montants faramineux de capital vers des entreprises à croissance rapide : elle a produit plus de 60% du lithium mondial en avril, quand les États-Unis en ont produit moins d’un pour-cent, selon Benchmark Mineral Intelligence.

La domination de la Chine dans la chaîne d’approvisionnement de la voiture électrique provoque des craintes croissantes aux États-Unis et à Bruxelles, deux économies obsédées par la guerre économique, qui craignent d’être mises hors-jeu de la prochaine génération industrielle. Début mai, deux sénateurs US, Lisa Murkowski et Joe Manchin, ont déposé une proposition de loi bi-partisane sensée stimuler la production US de minéraux stratégiques comme le lithium. Et la Banque européenne d’investissement a promis €350 millions pour soutenir la start-up suédoise de batterie Northvolt, qui cherche à construire une usine de batteries en Suède et à se procurer les matières premières comme le lithium en Europe.17Sanderson, 2019.

Financial Times

Une dimension centrale de ce qui est considéré à raison comme le conflit géo-économique entre les USA et la Chine que Trump a embrassé et alimente repose dans les efforts de Washington pour bloquer le projet de Pékin de transformer ses entreprises d’usines d’assemblage final basée sur des bas salaires à des usines hi-tech, capables de créer les nouveaux produits cruciaux pour l’adaptation capitaliste au changement climatique.18Pour une discussion exhaustive sur la géo-économie et les concepts afférents, voir Glassman, 2018, premier chapitre. Dans l’exemple des batteries, Trump agit bien trop tard. Mais le point crucial est que la restructuration du capital en réponse au changement climatique est profondément entrelacée à ce conflit – malgré le fait que Trump soit lui-même climato-sceptique.

Nous voyons le même schéma dans le cas de la politique de défense américaine. En 2014, le Département de la Défense a produit une brochure appelée Climate Change Adaption Road Map ou Plan d’action d’adaptation au changement climatique en français. Cette brochure traite du changement climatique comme un « multiplicateur de menaces » :

Le changement de climat va affecter les écosystèmes actuels et peut aggraver ou déclencher de nouveaux risques pour les intérêts US. Par exemple, la montée des eaux pourrait impacter l’exécution des opérations amphibies ; les changements de température et l’allongement des saisons pourraient impacter les périodes d’opérations ; et la fréquence accrue des phénomènes climatiques extrêmes pourrait impacter les possibilités de survol aérien ainsi que les capacités de surveillance, de renseignement et de reconnaissance. L’ouverture de routes maritimes dans l’arctique auparavant fermées va augmenter le besoin pour le Département de la Défense d’y surveiller les événements, de préserver la liberté de navigation, et d’assurer la stabilité dans cette région riche en ressources. Y maintenir la stabilité avec d’autres nations sera une mission importante pour éviter les conflits militaires totaux. Les impacts du changement climatique pourraient déstabiliser d’autres pays en y détériorant l’accès à l’eau et à la nourriture, en détruisant des infrastructures, en répandant des maladies, en déracinant et déplaçant un grand nombre d’individus, contraignant des migrations de masse, interrompant l’activité commerciale ou diminuant la disponibilité du réseau électrique. Ces développements pourraient ébranler des gouvernements déjà fragilisés qui seraient dans l’incapacité d’y répondre efficacement et pourraient mettre au défi des gouvernements actuellement stables, ainsi qu’augmenter la compétition et les tensions entre pays rivaux pour l’accaparement d’une quantité limitée de ressources naturelles. Ce vide dans la gouvernance des États pourrait créer un boulevard pour des idéologies extrémistes et les conditions de développement du terrorisme.19Département de la Défense, 2014, p4.

Département de la Défense US
Passage du cyclone Idai au Mozambique en avril 2019 qui a touché près d’un millions de personnes et détruit à 90% la ville de Beira

Ceci se passait évidemment sous Obama. Après sa prise de fonction, Trump prit un décret présidentiel abrogeant les politiques climatiques de son prédécesseur. Mais le Pentagone a continué, pragmatique, à se préparer pour les catastrophes naturelles que le changement climatique provoque plus fréquemment.20Copp, 2017. Il serait évidemment délirant pour le Pentagone de ne pas prendre en compte le changement climatique dans ses prévisions à plus large échelle.

Une autre façon de le présenter serait de dire que le changement climatique devient normalisé, intégré dans le fonctionnement quotidien du processus d’accumulation compétitive qui guide le capitalisme. Est-ce que cela veut dire que la catastrophe prévue par Bendell sera évitée ? Bien sûr que non. Premièrement, il est très peu probable qu’un système économique basé sur ce que Karl Marx appelait « plusieurs capitaux »puisse opérer les changements drastiques dans les priorités économiques suffisamment rapidement et profondément pour mettre un terme au chaos du changement climatique. Les coûts impliqués semblent bien trop élevés pour un système voué de manière inhérente au court terme et toujours en difficulté pour surmonter les effets d’une énorme crise ; sans compter la peur qu’ont les capitalistes qu’un État qui prendrait en charge de tels coûts se voit désavantagé dans la course à l’accumulation par rapport aux rivaux étrangers. Et les intérêts de l’industrie fossile demeurent, comme nous l’avons vu, très fortement ancrés au cœur du système capitaliste.21A ce sujet, il y a une précieuse discussion chez Neale, 2000.

Un bon exemple nous est donné par le chancelier de l’échiquier (équivalent anglais du ministre des Finances) Philip Hammond, qui faisait du lobbying sans succès contre l’adoption de l’objectif de zéro émission nette de carbone d’ici à 2050 (ce qui est 25 ans trop tard selon XR). Le Financial Times rapporte qu’il a écrit une lettre à May mettant en garde que :

Le coût total de la transition vers une économie sans émission de carbone est probablement bien supérieur à 1000 milliards de livres sterling… »…Bien que l’objectif 2050 est soutenu par quelques dirigeants d’entreprises, Mr. Hammond défend que l’industrie subirait des « coûts significatifs » pendant la transition vers des processus de réduction des émissions de CO2. Il a souligné qu’à moins que d’autres pays adoptent les mêmes politiques, la transition pourrait rendre des « industries clés » – comme l’industrie de l’acier – économiquement non compétitives ou dépendantes du soutien gouvernemental.22Pickard, 2019.

Philip Hammond

Deuxièmement, les processus naturels déclenchés par les émissions de CO2 dues au capitalisme industriel sont potentiellement déjà allés trop loin pour qu’une intervention humaine puisse les stopper. C’est là où les boucles de rétroaction discutées plus haut prennent toute leur importance, puisqu’elles peuvent amener le changement climatique à un niveau où la vie humaine dans les formes dans lesquelles elle a existé lors des derniers siècles ne serait plus possible. Le monde naturel – duquel les sociétés humaines font partie mais qui les dépasse largement – trouvera sa propre solution au problème.23Foster et Burkett, 2018 insistent justement sur la spécificité et les inter-relation entre la valeur et les formes naturelles sous le capitalisme.

Ces processus non-linéaires qui pourront transformer le changement climatique en catastrophe planétaire et en effondrement social sont d’une nature telle que nous ne pouvons pas savoir s’ils vont avoir lieu avant qu’il ne soit trop tard pour y remédier. C’est là où le pari de Pascal entre en jeu. La perspective d’une catastrophe infinie pourrait nous laisser dans un état d’apathie désespérée. Bendell, un professeur de « leadership en matière de durabilité » qui fait des présentations pour des institutions comme la commission européenne, se concentre principalement sur des processus psychologiques promouvant une réponse positive pour accepter « l’effondrement comme inévitable, la catastrophe comme probable et l’extinction comme possible », ce qu’il appelle « l’adaptation profonde ».24Bendell, 2018, p20.

Un pari révolutionnaire

Le nouveau militantisme climatique fait un pari différent, dans lequel l’imminence de la catastrophe devient une motivation pour l’action collective, souvent assimilée à la perspective révolutionnaire. Le militant vétéran George Monbiot l’a très bien exprimé :

Alors que je prenais de l’âge, j’en suis venu à reconnaître deux choses. Premièrement, c’est le système, plutôt que ses aspects particuliers, qui nous conduit inexorablement vers le désastre. Deuxièmement, vous n’avez pas à produire une alternative définitive à ce système pour mettre en avant la faillite du capitalisme… Notre choix se résume à ça. Allons-nous arrêter la vie pour permettre au capitalisme de perdurer, ou allons-nous stopper le capitalisme pour permettre à la vie de continuer ?25Monbiot, 2019.

George Monbiot

XR exprime cette rupture dans des termes politiques plus concrets. Le mouvement présente les faits et les tendances de ce qu’il décrit très justement comme une « urgence climatique » et, sur cette base, appelle à une désobéissance civile de masse pour forcer les gouvernements à adopter un objectif de zéro émissions de CO2 d’ici à 2025. Pour les fondateurs de XR, cette approche est justifiée par une théorie sociologique selon laquelle des protestations pacifiques de masse, si elles se développent sur une échelle suffisamment vaste, créeront une pression économique suffisante sur l’État pour qu’il n’ait pas d’alternative entre les négociations et la répression. Et en fait, la répression est vue en elle-même comme un signe de défaite : XR cherche activement les arrestations de masse comme une tactique centrale pour mettre les gouvernements sous pression. En mars dernier, Roger Hallam, le principal partisan de cette théorie défendait que « ce sera game over pour le système dans les deux prochaines années » et que « l’alternative cruciale sera dans le choix entre le fascisme ou un régime vaguement progressiste » pour remplacer le néolibéralisme.26Hallam, 2019. Dans un texte antérieur, Hallam défend que : « le débat abstrait et usé entre réforme et révolution, entre avoir le pouvoir et subir le pouvoir est transcendé par une analyse pragmatique des gains politiques réalistes maximum qui peuvent être obtenus dans toute lutte itérative, dans les conditions données de ressources et de mécanisme politique. Ce calcul est en cours dans toute une série d’itération infinie. » – Hallam, 2015, p45 (en anglais dans le texte). Maintenant il semble prévoir un processus de changement bien plus rapide, dans lequel les protestations de masse forceraient rapidement les gouvernements dans des négociations.

Il est assez facile de voir les failles d’une telle perspective. Elle sous-estime les structures de pouvoir de classe enracinées dans la société capitaliste ainsi que le monopole de la violence légitime de l’État qui sert à les maintenir. Hallam prétend se reposer sur les expériences des mouvements dans le Sud global. Mais ce qui était en jeu dans ces derniers était principalement la survie d’un gouvernement particulier, et pas du système social et politique dans son ensemble. Regardons ce qui s’est passé en Égypte depuis juin 2013 et ce qui se passe actuellement au Soudan pour apprendre comment le système réagit quand il est menacé dans ses fondations. Et ce qui est en jeu actuellement au regard du changement climatique est un changement de système des plus profonds.

Face à la catastrophe climatique : scénario à la Mad Max ou retour du fascisme?

Par ailleurs, l’expérience historique des mouvements de désobéissance civile passés ne confirme par la loi mécanique affirmée par Erica Chenoweth et répétée par XR selon laquelle « Il suffit que 3,5% de la population s’engage dans une résistance non-violente soutenue pour faire tomber des dictatures brutales ».27Chenoweth, 2017. La monographie détaillée soutenant cette thèse n’inclut aucun des exemples cités ici et, de façon absurde, traite la Révolution Iranienne de 1978-1979 comme un cas de « résistance non-violente », ignorant ainsi les insurrections organisées par la gauche et les Islamistes en février 1979 qui brisèrent le régime Pahlavi – Chenoweth et Stephan, 2011. Ce livre est un cas classique des « politiques comparatives » américaines dans lesquelles les analyses de données statistiques servent systématiquement à gommer les contextes historiques spécifiques aux différentes luttes politiques. Le travail de démolition de cette méthode par Alasdair MacIntyre tient toujours – MacIntyre, 1971. Là où la résistance pacifique a gagné, c’est essentiellement grâce à d’autres facteurs. Le mouvement de Ghandi « Quit India » en 1942-44 a rapidement provoqué des violences populaires, et a été contenu par une répression intense. C’est la mutinerie de la Navy indienne en février 1946 qui a démontré que le pouvoir colonial ne pouvait plus compter sur la loyauté du vaste appareil militaire qu’il s’était construit sur le sous-continent, à une époque où la Grande-Bretagne ne pouvait plus non plus drainer l’Inde financièrement à cause des immenses dettes qu’elle y avait accumulée pendant la Seconde Guerre Mondiale.28Ahmed, 2019 , chapitre 6 ; Mukerjee, 2010, chapitre 11.

Le mouvement pour les Droits Civiques aux États-Unis dans les années 1950 et 1960 a réussi à démanteler le régime ségrégationniste dans le Sud en mettant la pression sur le gouvernement fédéral qui représentait une classe dirigeante ayant peu d’intérêts à maintenir les lois Jim Crow. À peu près au même moment, le gouvernement du Parti National d’Afrique du Sud écrasait sans pitié la Campagne de défiance du Congrès national africain (ANC) et de ses alliées qui reposait sur la désobéissance civile. Cette défaite précipita des campagnes de guérilla qui furent également réprimées brutalement ; il aura fallu un nouveau cycle de lutte qui débutèrent avec les émeutes de Soweto. Ces émeutes impliquaient de violentes insurrections urbaines, des grèves massives, et la montée d’un mouvement militant de travailleurs noirs pour forcer le régime d’apartheid à la négociation.29Pour une analyse marxiste du conflit sud-africain, voir Wolpe, 1988, et Callinicos, 1988.

Il n’en demeure pas moins que XR s’est engagé dans l’organisation de mobilisations de masse en capacité de créer suffisamment de perturbations pour imposer un début de changement. Plus que ça – XR a déjà tenu ses promesses. Les semaines de protestations de masse à Londres en avril étaient probablement les plus grosses actions directes de l’histoire anglaise, dépassant la campagne contre les armes nucléaires organisée par le Comité des 100 en 1961. Cela devrait encourager la gauche traditionnelle à faire preuve d’un peu plus d’humilité. Quand avons-nous paralysé Londres pour la dernière fois ?

Manifestation et blocages organisés par XR en avril 2019 à Londres

Hallam répète les poncifs habituels contre les « marches d’un point A à un point B » et qui visent expressément la campagne Stop The War après l’invasion de l’Irak en 2003. Mais généralement l’action directe proposée en alternative par les partisans de ces critiques nécessitait une confiance élitiste en de petits groupes de gens spécialement entraînés. Bien que XR offre des formations d’action directe, en avril, l’accent était mis sur l’action de masse inclusive, avec des événements attractifs ouverts et des appels pour que plus de gens s’impliquent pendant la semaine de protestation à Londres. En outre, alors que ces protestations climatiques contemporaines puisent leur origine dans un contexte très différent que le mouvement ouvrier, elles impliquent des formes d’action ressemblant à celles traditionnellement utilisées par les ouvriers organisés. C’est pourquoi Hallam compare l’impact de la désobéissance civile de masse à celui d’une grève du métro, pendant que Thunberg soutient l’appel à une grève générale pour le climat le 27 septembre.

La réponse de la gauche révolutionnaire au nouvel activisme climatique devrait être assez simple. Nous devons nous jeter corps et âme dans ce mouvement – en aidant à construire des groupes locaux XR, en soutenant les grèves scolaires, en prenant part aux actions futures et en travaillant à faire de la grève mondiale pour le climat une réalité. Les socialistes organisés dans XR doivent construire des liens entre les nouveaux mouvements climatiques et les syndicats. En Grande-Bretagne, l’UCU (University and College Union) et le syndicat des boulangers (BFAWU) ont déjà soutenu les appels pour cette grève, et d’autres syndicats, notamment le nouveau Syndicat de l’Éducation Nationale, ont soutenu les élèves grévistes. Bien sûr, toute sorte de défis stratégiques et tactiques émergeront au fur et à mesure du développement du mouvement. Mais, et c’est crucial, la lutte contre le changement climatique n’est plus le monopole de négociations intergouvernementales ou du lobbying d’ONGs. Le désespoir se transforme en action. Nous devons en faire partie.

D’autant plus que la politique dominante en Grande-Bretagne continue d’être dominée par le cercle vicieux du Brexit. May espérait gagner du temps pour son accord de retrait en convaincant le Conseil européen de différer le départ anglais de l’UE au 31 octobre. Au lieu de ça, elle a rendu la possibilité d’un Brexit sans accord presque inévitable. Rester dans l’UE pour six mois supplémentaire signifiait que la Grande-Bretagne participe aux élections parlementaires européennes. Le report du Brexit a enragé les partisans du Leave et a redonné de l’espoir aux partisans du Remain ; ce qui explique que les élections ont favorisé les partisans d’une ligne dure des deux camps – d’un côté, le nouveau Brexit Party dirigé par Nigel Farage, de l’autre côté, les Libéraux-démocrates. Cela a rendu la recherche désespérée d’un compromis par les grandes entreprises d’autant plus difficile, et a donné à Farage une nouvelle chance de placer l’extrême-droite au premier plan de la politique anglaise, comme elle l’est déjà dans de nombreux autres pays européens.30Pour plus d’éléments sur la confusion du Brexit, voir Callinicos, 2019a et 2019b. Voir Pucciarelli, 2019, sur la transformation réussie de la Ligue vers une position dominante par Matteo Salvini.

May s’était déjà tirée une balle dans le pied avant la désastreuse performance des Tories aux élections européennes. La course à sa succession sera inévitablement dominée par la possibilité d’un Brexit sans accord – à la fois à cause de la nature de classe des adhérents du parti conservateur qui auront le dernier mot et à cause de la pression pour récupérer l’électorat passé au Brexit Party de Farage. L’idée de proroger le Parlement pour empêcher la Chambre des Communes de bloquer un Brexit sans accord a déjà été sondée par les partisans de l’ancien candidat à l’élection à la direction du Parti conservateur Dominic Raab.

Le vainqueur probable, Boris Johnson31Au moment de la traduction, Boris Johnson a bien été élu 1er ministre par les Tories sur un programme de Brexit sans accord., est parfaitement capable d’organiser une sortie de l’UE sans ces méthodes antidémocratiques. Une Grande-Bretagne mal préparée pourrait en effet se voir mise au défi par l’UE de sortir précipitamment pour Halloween. L’échelle des dégâts économiques, à long terme comme à court terme, des deux côtés de la Manche, est difficile à estimer, mais ces dégâts sont inévitables, de même qu’une aggravation des relations entre la Grande-Bretagne et ses anciens partenaires. L’alternative de Johnson, qui consiste à placer la Grande-Bretagne dans le sillage de la course endiablée de Trump, semble un pari dangereux. Les preuves que l’incertitude persistante du Brexit affecte l’investissement sont impossibles à ignorer. Dans les trois années jusqu’au premier quart de 2019, l’investissement étranger direct a augmenté de 43% dans l’Europe des 27, et a chuté de 30% au Royaume-Uni.

Plus grave encore, Johnson a d’horribles antécédents de racisme – parfois accidentels, souvent délibérés. Alors que Farage faisait attention à ne pas attiser le racisme durant les élections européennes, Johnson n’hésitait pas à blâmer les électeurs pakistanais pour la victoire des travaillistes aux élections partielles de Peterborough, et dispose d’un vaste répertoire quand il s’agit de rhétorique anti-migrants. Si l’humiliation électorale de Tommy Robinson et de ses alliés du UKIP est une véritable victoire pour le mouvement antiraciste, l’impact global des élections européennes sera une aggravation du climat raciste déjà étouffant en Grande-Bretagne, à mesure que le nouveau dirigeant Tory voudra récupérer le terrain perdu au bénéfice de Farage. Et ces élections européennes nuisent en plus aux travaillistes, en mettant davantage Jeremy Corbyn sur la défensive face aux attaques de son aile droite – même si les élections de Peterborough suggèrent que le Labour a subi moins de dégâts que le parti conservateur (en tout cas en Angleterre).

Le Brexit continue donc de déstabiliser la politique anglaise dans un contexte où c’est l’extrême-droite qui prend de l’avance. Cela signifie qu’il est vital d’œuvrer à la construction d’un mouvement contre le racisme aussi large et fort que possible. Stand Up to Racism s’est établi comme le cadre essentiel pour un tel mouvement, mais un cadre qui aura de nombreux nouveaux défis à affronter.

Dans ce contexte, les protestations pour le climat, dans leurs différentes formes, représentent un rayon de soleil au milieu de la brume. Ce nouveau mouvement peut redynamiser sur une base anticapitaliste plus solide une gauche paralysée par les divisions des dernières années. Mais surtout, il peut commencer à unifier les forces nécessaires pour mener la bataille du siècle. Dans ce sens, l’action collective, révolutionnaire en fin de compte, peut transformer le désespoir en espoir.32Voir l’argument pour une révolution anti-capitaliste chez Empson (ed), 2019.

Alex Callinicos est éditeur de la revue International Socialism et membre du Socialist Workers Party.
Traduit de l’anglais par Gabriel Cardoen.

Références

Notes   [ + ]

1. http://www.penseesdepascal.fr/II/II1-moderne.php. Merci à Joseph Choonara, Martin Empson et Camilla Royle pour leurs commentaires à cet article.
2. http://lifeworth.com/DeepAdaptation-fr.pdf p.7
3. Prigogine et Stengers, 1984.
4. http://lifeworth.com/DeepAdaptation-fr.pdf p.11
5. http://lifeworth.com/DeepAdaptation-fr.pdf p.13
6. Neale, 2019.
7. Voir les apports percutants chez Woodhamm-Smith, 1991, et Mukerjee, 2010, ainsi que l’étude classique des famines chez Sen, 1981.
8. DiCristopher, 2019.
9. Rainforest Action Network, 2019.
10. RWE est un conglomérat allemand œuvrant dans le secteur de l’énergie.
11. Olson et Lenzmann, 2016, pp9-10.
12. Malm, 2016, p353. Malm défend que, depuis la vapeur, le capital a dépendu de machines alimentées par l’énergie fossile pour établir sa domination sur le travail et pour gérer les rapports sociaux de façon flexible. D’où, aujourd’hui, « Le capital mobile va relocaliser les usines dans des zones où le travail s’achète à bas prix et est discipliné – où le taux de valeur ajoutée promet d’être le plus grand – au moyen de nouveaux cycles de consommation massive d’énergie fossile »
et, en effet, « il semble y avoir une tendance à l’augmentation de la composition fossile du capital » – Malm, 2016, p333,354.
Bien que l’argument de Malm est une généralisation d’une étude de cas très sérieuse – le triomphe de la vapeur pendant la première révolution industrielle – il élude trop facilement les contre-tendances discutées dans le texte.
13. Hook et Pickard, 2019.
14. McGrath, 2018.
15. Astrasheukaya et Foy, 2019.
16. Stratfor, 2018. L’expansion de l’industrie minière de lithium a elle-même d’énormes coûts humains et environnementaux.
17. Sanderson, 2019.
18. Pour une discussion exhaustive sur la géo-économie et les concepts afférents, voir Glassman, 2018, premier chapitre.
19. Département de la Défense, 2014, p4.
20. Copp, 2017.
21. A ce sujet, il y a une précieuse discussion chez Neale, 2000.
22. Pickard, 2019.
23. Foster et Burkett, 2018 insistent justement sur la spécificité et les inter-relation entre la valeur et les formes naturelles sous le capitalisme.
24. Bendell, 2018, p20.
25. Monbiot, 2019.
26. Hallam, 2019. Dans un texte antérieur, Hallam défend que : « le débat abstrait et usé entre réforme et révolution, entre avoir le pouvoir et subir le pouvoir est transcendé par une analyse pragmatique des gains politiques réalistes maximum qui peuvent être obtenus dans toute lutte itérative, dans les conditions données de ressources et de mécanisme politique. Ce calcul est en cours dans toute une série d’itération infinie. » – Hallam, 2015, p45 (en anglais dans le texte). Maintenant il semble prévoir un processus de changement bien plus rapide, dans lequel les protestations de masse forceraient rapidement les gouvernements dans des négociations.
27. Chenoweth, 2017. La monographie détaillée soutenant cette thèse n’inclut aucun des exemples cités ici et, de façon absurde, traite la Révolution Iranienne de 1978-1979 comme un cas de « résistance non-violente », ignorant ainsi les insurrections organisées par la gauche et les Islamistes en février 1979 qui brisèrent le régime Pahlavi – Chenoweth et Stephan, 2011. Ce livre est un cas classique des « politiques comparatives » américaines dans lesquelles les analyses de données statistiques servent systématiquement à gommer les contextes historiques spécifiques aux différentes luttes politiques. Le travail de démolition de cette méthode par Alasdair MacIntyre tient toujours – MacIntyre, 1971.
28. Ahmed, 2019 , chapitre 6 ; Mukerjee, 2010, chapitre 11.
29. Pour une analyse marxiste du conflit sud-africain, voir Wolpe, 1988, et Callinicos, 1988.
30. Pour plus d’éléments sur la confusion du Brexit, voir Callinicos, 2019a et 2019b. Voir Pucciarelli, 2019, sur la transformation réussie de la Ligue vers une position dominante par Matteo Salvini.
31. Au moment de la traduction, Boris Johnson a bien été élu 1er ministre par les Tories sur un programme de Brexit sans accord.
32. Voir l’argument pour une révolution anti-capitaliste chez Empson (ed), 2019.