« Penser l’immigration, c’est penser l’État » (1).

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La bourgeoisie a-t-elle intérêt à l’immigration et l’ouverture des frontières ? Si oui, pourquoi la plupart des États et des élu.e.s politiques qui représentent les intérêts de la bourgeoisie mènent-ils une politique à l’inverse de ces intérêts, en établissant des lois de répression des migrant.e.s et de contrôle de plus en plus autoritaire de l’immigration ? Quels outils l’analyse marxiste nous fournit-elle ? Cet article vise à répondre à ces questions.

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Le vent mauvais souffle fort : l’idée que l’immigration est un problème gagne du terrain à gauche [2] .
Ces prises de positions reposent sur une série d’arguments. Deux d’entre eux ne sont pas spécifiques à ces courants :
– pour contrer le développement de l’extrême droite, il faudrait accepter l’idée qu’elle « pose de bonnes questions mais apporte de mauvaises réponses ». [3]
– pour ramener une partie de notre classe, acquise aux idées racistes, dans le giron de la gauche, il faudrait se concentrer sur l’amélioration de leur situation économique : 

« J’étais candidat aux législatives dans le bassin minier du Nord. C’est une terre d’immigration : des Polonais, des Italiens, des Marocains qui ont été amenés là pour faire les boulots les plus durs. Ils ne peuvent pas accueillir d’autres migrants : le taux de pauvreté est de 40%, le taux de chômage de 30% ! Le sentiment de voir se déliter sa culture est lié à un repli communautariste, qui est très étranger au républicanisme français et qui s’explique par la crise politique et économique qui nous affecte. Ces tensions se résorberaient si nous étions capables de lutter contre la précarité, en partageant la richesse produite qui finit principalement dans les mains de quelques ultrariches. » [4]

Il y a par contre un argument « original » qui consiste à dire que les partisans de l’ouverture des frontières tiennent le même discours que le patronat, contraire à celui de la tradition marxiste. Engels, puis Marx, eux, auraient bien compris que la bourgeoisie utilise une « armée de réserve industrielle » pour pousser les salaires à la baisse :

« Lorsque vous êtes de gauche et que vous tenez sur l’immigration le même discours que le patronat, il y a quand même un problème… Ce que nous disons n’a rien de nouveau. C’est une analyse purement marxiste : le capital se constitue une armée de réserve. Lorsqu’il est possible de mal payer des travailleurs sans papiers, il y a une pression à la baisse sur les salaires. Cette analyse serait d’extrême droite ? Vous plaisantez. » [5]  

Perçu comme moins « tactique » que les deux premiers, cet argument de fond – les migrants poussent les salaires de l’ensemble de la classe ouvrière à la baisse – a polarisé le débat public durant des semaines et n’est pas près de s’arrêter tant il semble le sens commun. Articles et débats dans le champs médiatique, prises de positions de courants ou de personnalités sur le sujet. Lordon, Le Monde Diplo, ou d’ancien.ne.s membres d’organisations marxistes (telle que D. Obono) ayant rejoint la France Insoumise sont venus en soutien à la position de Mélenchon et Kuzmanovic. À l’inverse, Regards, Politis et Mediapart lançaient le Manifeste pour l’accueil des migrants avec 150 personnalités issues du monde associatif, syndical, artistique et intellectuel. Et la CGT, en la personne de son secrétaire général Philippe Martinez, répondait : « Ce n’est pas l’immigration qui crée du dumping social, mais l’absence de droits ! »

La bourgeoisie a-t-elle intérêt à l’immigration et l’ouverture des frontières ? Si oui, pourquoi la plupart des États et des élu.e.s politiques qui représentent les intérêts de la bourgeoisie mènent-ils une politique à l’inverse de ces intérêts, en établissant des lois de répression des migrant.e.s et de contrôle de plus en plus autoritaire de l’immigration ? Quels outils l’analyse marxiste nous fournit-elle ? Cet article vise à répondre à ces questions.

Les migrant.e.s font-ils baisser les salaires ? Libéralisme et immigration

À Olivier Besancenot qui répondait au tweet de Jean-Luc Mélenchon que « Ce ne sont pas les immigrés qui font pression sur les salaires, mais le taux de profit que les capitalistes extirpent du travail des salariés, français ou immigrés, en France comme dans le monde entier. », Daniele Obono suggérait d’aller (re)lire le Capital de Marx, chapitre 25, la partie intitulée « Production croissante d’une surpopulation relative ou d’une armée industrielle de réserve », l’accusant de « trollage gauchiste ».

Il faut effectivement aller le relire, puisque Marx lui-même y attaque justement les économistes qui imputent la baisse des salaires à une partie de la classe ouvrière. À l’époque, l’exemple utilisé concerne la classe ouvrière irlandaise qui, vivant dans un pays sous domination britannique, émigre massivement vers l’Angleterre et serait de ce fait responsable de la baisse des salaires de la classe ouvrière anglaise. Marx prend donc le temps dans la dernière partie de ce chapitre d’évoquer ce cas, de la même façon qu’il le traitera dans différents écrits, notamment dans une lettre envoyée en 1870 à Siegfried Mayer et Auguste Vogt [6] .

Que peut-on lire dans ces écrits ? Des arguments opposés à ceux des économistes libéraux. Selon eux, le salaire est fixé sur le marché du travail comme résultat de la rencontre à égalité entre un certain nombre d’offreurs (des travailleurs et travailleuses) et des demandeurs (les patrons). Si l’offre augmente, les patrons auront plus de candidats et ils embaucheront ceux qui acceptent des salaires plus faibles, donc le niveau des salaires aura tendance à baisser. D’où l’idée de réserve industrielle (d’un surplus d’offreurs de travail) et de dumping social (l’utilisation de cette situation par les patrons pour baisser les salaires). D’où enfin l’idée que les patrons ont intérêt à ce surplus de main-d’œuvre, et donc qu’ils sont par exemple favorables à l’immigration.

Que proposent des dirigeant.e.s de la France Insoumise ? Refuser le surplus de main d’œuvre. Comment ? En mettant fin aux marchés, en imposant au patronat l’embauche de toutes et tous à un salaire décent ? Non, en excluant une partie de cette main-d’œuvre de l’accès au marché, en l’occurrence les immigré.e.s, puisque « Lorsque vous êtes de gauche et que vous tenez sur l’immigration le même discours que le patronat, il y a quand même un problème… ». Le nationalisme contre le libéralisme. Ils disent vouloir se démarquer des discours du patronat, mais acceptent pourtant de fait le cadre de raisonnement énoncé ci-dessus. C’est bien ce que reproche Olivier Besancenot au tweet de JL Mélenchon, ou encore Philippe Martinez lorsqu’il écrit que : « Aux personnes qui prétendent qu’il faut reconduire à la frontière les travailleurs sans papiers car leurs conditions de travail engendrent du dumping social, nous demandons si la prochaine étape de leur projet consisterait à “renvoyer les femmes à la maison” car elles aussi sont victimes d’inégalité salariale… ? ». [7]

Marx réfute ces raisonnements, parce que l’analyse qu’il fait du système capitaliste est diamétralement opposée. Il a attaqué les positions qui proposent de s’en prendre à une partie de la population, dont celles de Malthus qui en arrivait à suggérer que les classes populaires arrêtent de faire des enfants. Dans ce fameux chapitre 25, il y aborde le concept d’armée de réserve industrielle à partir de « La loi générale de l’accumulation capitaliste ». Selon lui, le nombre de personnes constituant la classe ouvrière « ne change rien au caractère fondamental de la reproduction capitaliste » [8] (p. 55). Autrement dit, lorsque le capitalisme est en expansion, il a besoin de main d’œuvre, alors qu’en période de crise, il crée du chômage.

« Le mouvement d’expansion et de contraction du capital en voie d’accumulation produit donc alternativement l’insuffisance ou la surabondance relatives du travail offerts, mais ce n’est ni un accroissement absolu ou proportionnel du chiffre de la population ouvrière qui rend le capital surabondant dans le premier cas, ni un accroissement absolu ou proportionnel du chiffre de la population ouvrière qui rend le capital insuffisant dans l’autre. » (p. 61). 

Par ailleurs, la concurrence entre capitalistes, intensifiée en période de crises, conduit à des phénomènes de concentration et de centralisation du capital [9] afin d’augmenter la productivité. Or, 

« En grossissant, en accélérant ainsi les effets de l’accumulation, la centralisation étend et précipite les changements dans la composition technique du capital [nombre de moyens de production / quantité de travail, qui reflète le degré de machinisation], changements qui augmentent sa partie constante [moyens de production] aux dépens de sa partie variable [main d’œuvre] ou occasionnent un décroissement dans la demande relative de travail. » (p69)

Cette aberration selon laquelle plus un travailleur produit, plus il crée les conditions de son exclusion de la production est spécifique au système capitaliste. Pire, n’ayant que sa force de travail à vendre pour subvenir à ses besoins, sa dépendance devient soumission. C’est le sens du concept d’armée de réserve industrielle pour Marx :

« Si l’accumulation capitaliste, le progrès de la richesse sur la base capitaliste, produit donc nécessairement une surpopulation ouvrière, celle-ci devient à son tour le levier le plus puissant de l’accumulation, une condition d’existence de la production capitaliste dans son état de développement intégral. Elle forme une armée de réserve industrielle qui appartient au capital d’une manière aussi absolue que s’il l’avait élevée et disciplinée à ses propres frais. Elle fournit à ses besoins de valorisation flottants, et, indépendamment de l’accroissement naturel de la population, la matière humaine toujours exploitable et toujours disponible » (p 75-76)

Donc,

« Les variations du taux général des salaires ne répondent donc pas à celles du chiffre absolu de la population ; la proportion différente suivant laquelle la classe ouvrière se décompose en armée active et en armée de réserve, l’augmentation ou la diminution de la surpopulation relative, le degré auquel elle se trouve tantôt « engagée », tantôt « dégagé », en un mot, ses mouvement d’expansion et de contraction alternatifs correspondant à leur tour aux vicissitudes du cycle industriel, voilà ce qui détermine exclusivement ces variations. Vraiment ce serait une belle loi pour l’industrie moderne que celle qui ferait dépendre le mouvement du capital d’un mouvement dans le chiffre absolu de la population ouvrière, au lieu de régler l’offre du travail par l’expansion et la contraction alternatives du capital fonctionnant, c’est-à-dire d’après les besoins momentanés de la classe capitaliste. Et c’est pourtant là le dogme économiste ! » (p80)

L’armée de réserve industrielle pèse bien sur l’armée active, et sur les salaires. Mais elle est le produit de la dynamique d’accumulation du capital, pas du nombre de travailleurs/ses qui cherchent à subvenir à leurs besoins. Cette analyse conduit donc Marx à estimer qu’il est faux de penser le marché du travail comme la rencontre entre des patrons qui demandent du travail et des ouvrier.e.s qui en offrent, puisqu’en réalité ce sont les patrons qui décident de la demande comme de l’offre :

« Et c’est là l’effet général de toutes les méthodes qui concourent à rendre les travailleurs surnuméraires. Grâce à elles, l’offre et la demande de travail cessent d’être des mouvements partants de deux côtés opposés, celui du capital et celui de la force ouvrière. La capital agit des deux côtés à la fois. Si son accumulation augmente la demande de bras, elle en augmente aussi l’offre en fabriquant des surnuméraires. Ses dés sont pipés. Dans ces conditions la loi de l’offre et de la demande de travail consomme le despotisme capitaliste. » (p. 83)

À l’époque où Marx rédige le capital, trois catégories de la population arrivent massivement sur le marché du travail : les paysans, les femmes et enfants et dans plusieurs pays les immigré.e.s. Concernant cette dernière catégorie de travailleurs, il est intéressant de noter que Marx, en réel internationaliste, s’interroge dans la dernière partie de ce chapitre sur les conséquences de l’immigration pour la population dans les pays d’origine (préoccupation absente des raisonnements nationalistes). Si comme l’énonce le « dogme économiste » la situation de la classe ouvrière anglaise se détériore du fait de la concurrence des immigrés irlandais, la situation devrait à l’inverse s’améliorer pour les Irlandais (du coup moins nombreux) restés au pays :

« Et pour les travailleurs restés en Irlande et délivrés de la surpopulation, quelles ont été les conséquences ? Voici : il y a relativement la même surabondance de bras qu’avant 1846, le salaire réel est aussi bas, le travail plus exténuant et la misère des campagnes conduit derechef le pays à une nouvelle crise. La raison en est simple . La révolution agricole a marché du même pas que l’émigration. L’excès relatif de population s’est produit plus vite que sa diminution absolue. » (p 143)

Conclusion

Les migrants font-ils baisser les salaires ? Comme l’écrit Abdelmalek Sayad :

« Dans tous les cas, quel que soit le propos, le résultat est le même : d’un côté, des immigrés, c.a.d. des travailleurs étrangers ou des étrangers au travail, car l’immigré ne peut se concevoir qu’indissociablement lié au travail (un immigré chômeur, ça n’existe pas, comme dirait Robert Desnos); de l’autre côté, des chômeurs français ou, mieux, des Français au chômage. Même si ce rapprochement, auquel on donne une allure de scandale total (scandale intellectuel, moral et politique), est en réalité hasardeux (intellectuellement), inexact (socialement), injuste (moralement) et mesquin (politiquement), il suffit pour jeter le discrédit sur les immigrés ; il suffit pour produire et imposer dans l’opinion cette équation simpliste et fallacieuse : immigration = chômage. » [10]

Quand cette question est posée, elle indique donc d’emblée la position nationaliste sous-jacente de celui ou celle qui la pose dans ces termes. Sinon, pourquoi la poser à l’endroit des migrant.e.s, et pas des gens qui ne font jamais grève par exemple ? Qu’elle soit posée par des fascistes, là rien d’étonnant. Mais quand elle s’impose à une partie de la gauche, il y a de quoi s’inquiéter sur son projet politique. Ceux qui font baisser les salaires, ce sont les courants syndicaux ou politiques qui prétendent défendre les intérêts de la classe ouvrière mais ne proposent aucune stratégie d’unification de « l’armée active » et de « l’armée de réserve » afin de pouvoir mieux combattre la bourgeoisie et le système qu’elle dirige. Dans cette situation, l’importance de la tribune de P. Martinez puis de l’engagement de la CGT à l’occasion des manifestations du 18 décembre pour la liberté de circulation, la fermeture des centres de rétention, la régularisation des sans-papiers et l’égalité des droits tiennent justement en ce qu’ils posent la nécessité d’une telle stratégie.

Le patronat est-il favorable à l’immigration ? État et immigration

On en arrive à la question de l’État. Selon la tradition marxiste, l’État est une structure développée historiquement afin d’assurer les conditions politiques de l’accumulation capitaliste. Donc, si la bourgeoisie trouve un intérêt dans l’immigration, mais que les politiques publiques aujourd’hui intensifient les contrôles aux frontières et l’expulsion des migrant.e.s, est-ce à dire que l’autonomie de la sphère politique entre en contradiction avec cette classe et que les théories marxistes sont erronées ?

Une équipe de chercheurs sur les questions liées à l’État et ses transformations dans le contexte de la mondialisation s’est penchée sur cette question. Le résultat de ses travaux a été publié en français en 2017, sous le titre L’Europe des flux. Migrations, travail et crise de l’Union européenne [11] . La réflexion part d’une contradiction apparente : alors que des hauts représentants du capital allemand soulignent les avantages de l’immigration, les politiques migratoires oscillent entre ouverture affichée et restrictions effectives depuis plusieurs années. Pour ces chercheurs, il faut chercher l’explication dans le fait que « l’État est la condensation matérielle d’un rapport de force entre classes et fractions de classe » (p.19), selon la définition élaborée par Nicos Poulantzas. Comme toute autre politique, les politiques migratoires actuelles en seraient le produit :

« en raison du nationalisme et du racisme virulents dans les pays d’immigration, les politiques étatiques se caractérisent par une rhétorique anti-immigration et des lois sécuritaires répressives. Les politiques de main-d’œuvre de l’État national-social incitent cependant les pays d’accueil à poursuivre une augmentation tendancielle et une flexibilisation de l’immigration » (p.27)

En d’autres termes, selon eux, pour maintenir leur domination et s’assurer de rester hégémoniques, les forces libérales ont dû faire un compromis avec les forces conservatrices. Ainsi, « pour des raisons stratégiques, [elles] ont accepté la combinaison de politiques de recrutement avec des éléments d’une politique migratoire répressive traditionnelle, et ce afin d’intégrer des forces conservatrices à leur stratégie de main-d’œuvre. » (p. 67).

Le problème majeur de ce type d’analyse est qu’elle se base sur la conception de l’État comme champ politique distinct du champ économique [12] . Pourtant, ces chercheurs reconnaissent eux-mêmes que la manifestation du pouvoir d’un État, de la souveraineté, consiste en sa capacité à contrôler un/des territoire(s) et la population à l’intérieur de frontières pour y assurer la domination de sa bourgeoisie. Il est donc dans la nature de l’État-nation d’instituer un « nous » et un « eux ». C’est la raison pour laquelle Abdelmalek Sayad estime que « penser l’immigration, c’est penser l’État », puisque « l’immigration constitue comme la limite de ce qu’est l’État national (…). Il est comme dans la nature même de l’État de discriminer (…) ». [13]

Pour comprendre en quoi l’État n’est pas en contradiction avec les intérêts du Capital, on peut encore une fois repartir des écrits de Marx et de ses positions politiques. À propos de l’immigration irlandaise en Angleterre, il écrit :

« Ce qui est primordial, c’est que chaque centre industriel et commercial d’Angleterre possède maintenant une classe ouvrière divisée en deux camps hostiles : les prolétaires anglais et les prolétaires irlandais. L’ouvrier anglais moyen déteste l’ouvrier irlandais en qui il voit un concurrent qui dégrade son niveau de vie. Par rapport à l’ouvrier irlandais, il se sent membre de la nation dominante et devient ainsi un instrument que les aristocrates et capitalistes de son pays utilisent contre l’Irlande. Ce faisant, il renforce leur domination sur lui-même. Il se berce de préjugés religieux, sociaux et nationaux contre les travailleurs irlandais. Il se comporte à peu près comme les blancs pauvres vis-à-vis des nègres dans les anciens États esclavagistes des États-Unis. L’Irlandais lui rend avec intérêt la monnaie de sa pièce. Il voit dans l’ouvrier anglais à la fois un complice et un instrument stupide de la domination anglaise en Irlande.
Cet antagonisme est artificiellement entretenu et développé par la presse, le clergé et les revues satiriques, bref par tous les moyens dont disposent les classes dominantes. Cet antagonisme est le secret de l’impuissance de la classe ouvrière anglaise, malgré son organisation. C’est le secret du maintien au pouvoir de la classe capitaliste, et celle-ci en est parfaitement consciente. » [14]

Said bouamama résume de façon brillante cette idée lorsqu’il explique que le nationalisme et son corollaire, le racisme, permettent à la classe dirigeante de « diviser ceux qui devraient être unis (les différentes composantes des classes populaires) et d’unir ceux qui devraient être divisés (les classes sociales aux intérêts divergents) » [15]

Le capitalisme n’a jamais signifié absence d’État, surtout en période de crises où l’État (national, autoritaire, puissant) devient déterminant pour le maintien des intérêts de la bourgeoisie nationale. Il est donc faux de croire que la bourgeoisie libérale est contre la répression, les frontières, le nationalisme et le racisme : c’est ce qui lui permet d’assurer sa domination par un contrôle de l’ensemble de la classe ouvrière ; c’est cette politique qui tire les salaires vers le bas, et pas la partie de notre classe qui est la plus attaquée. 

Conclusion : 

Accepter que l’État contrôle l’immigration, c’est accepter l’existence d’un État au service de la classe dirigeante, c’est donc accepter l’existence de cette classe dirigeante et sa possibilité d’exploiter et de discriminer [16] .

À l’inverse, refuser tout contrôle de l’immigration, militer pour l’ouverture des frontières (la liberté de circulation) et l’égalité des droits (la liberté d’installation), c’est se battre :

« 1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, [pour] mett[re] en avant et f[aire] valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat. 2. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, [pour] représente[r] toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité. » [17]

C’est donc aussi se battre contre l’économisme, qui prétend résoudre toutes les questions politiques simplement en revendiquant une autre répartition des richesses. D’où l’importance de construire dès à présent l’échéance internationale du 16 mars contre le racisme et le fascisme, les violences policières et la chasse aux migrant.e.s. Aux côtés des premier.e.s concerné.e.s. « L’irlandais évincé par le bœuf et le mouton reparaît de l’autre côté de l’Atlantique [aux USA] sous forme de Fenian » concluait Marx à la fin du chapitre 25, conclusion elle aussi à rebours de tous les discours qui réduisent les migrants au statut de victimes de l’impérialisme. Décidément, un chapitre à (re)lire.

Vanina Giudicelli

Notes

[1] Sayad Abdelmalek (1999). « Immigration et « pensée d’État » ». Actes de la recherche en sciences sociales, Vol. 129, septembre 1999. p.6.

[2] Rappel de quelques faits :

En Allemagne, Sahra Wagenknecht, co-présidente du groupe parlementaire de Die Linke, a justifié le lancement début septembre d’un nouveau mouvement politique («Aufstehen», « Debout ») par un appel à en finir avec la « bonne conscience de gauche sur la culture de l’accueil ».« Plus de migrants économiques, cela signifie plus de concurrence pour les bas salaires dans le secteur de l’emploi » selon elle. L’onde de choc atteint rapidement la France. Dans une interview sur le sujet, Djordje Kuzmanovic, ancien porte-parole de Jean-Luc Mélenchon durant la campagne présidentielle de 2017 affirme que « le discours de Sahra Wagenknecht est de salubrité publique ». Selon, lui, il faudrait réfléchir à la façon « d’assécher les flux migratoires » et « si une personne n’est pas éligible au droit d’asile, il faut la renvoyer dans son pays. Et vite ».
Jean-Luc Mélenchon a réagi à cette interview en expliquant qu’elle n’engageait que son auteur. Pourtant, lui-même, le 25 août 2018, écrivait dans un tweet : « Nous disons : honte à ceux qui organisent l’immigration par les traités de libre-échange et qui l’utilisent ensuite pour faire pression sur les salaires et les acquis sociaux »

[3]Déclaration de Laurent Fabius tenus en 1984, à la suite du succès électoral du FN au élections européennes.

[4]Entretien avec Djordje Kuzmanovic, orateur de la France Insoumise, Nouvel Obs, 8 septembre 2018.

[5] Id.

[6] Marx Karl (1870), « L’Internationale et un pays indépendant, l’Irlande », lettre à Siegfried Mayer et August Vogt. Disponible ici

[7] Martinez, Philippe. « Ce n’est pas l’immigration qui crée du dumping social, mais l’absence de droits ! ».Tribune parue dans le Monde du 26 septembre 2018. Remarque d’autant plus juste qu’il est vrai que la partie de la population attaquée comme étant soi-disant responsable du surplus de main d’œuvre a pu régulièrement être les femmes.

[8] Marx, Karl (1973 [1867]. Le Capital, Livre premier, Tome III. Éditions Sociales. Toutes les références de pages qui suivent sont tirées de la même source. Une autre version est disponible ici.

[9] Concentration : augmentation à travers l’accumulation des profits des moyens de production entre les mains des capitalistes, (p. 66) 
Centralisation : « fusion d’un nombre supérieur de capitaux en un nombre moindre » (p. 67).

[10] Sayad, Abdelmalek (2006). « Qu’est-ce qu’un immigré ?». L’immigration ou les paradoxes de l’altérité. L’illusion du provisoire. p. 46-47.

[11] Staatsprojekt Europa (2017).L’Europe des flux. Migrations, travail et crise de l’Union européenne. Eterotopia France. Les références de pages qui suivent sont issues de cette source.

[12] Pour un développement de cette critique, et plus généralement des analyses de l’État, voir Harman, Chris (1991), « L’État et le capitalisme aujourd’hui ». Disponible ici.

[13] Sayad, Abdelmalek (1999). « Immigration et “pensée d’État”. Actes de la Recherche en sciences sociales. Vol. 129, septembre 1999. Disponible ici.

[14] Marx Karl (1870), « L’Internationale et un pays indépendant, l’Irlande », lettre à Siegfried Mayer et August Vogt. Disponible ici

[15] Voir par exemple Bouamama, Said (2015), « L’attentat contre Charlie Hebdo : l’occultation politique et médiatique des causes, des conséquences et des enjeux ». Disponible ici.

[16] Voir TPP, « Pourquoi il ne peut y avoir de bonnes lois sur l’immigration ». Mai 2018.

[17] Engels, Friedrich, Marx, Karl (1847). Le Manifeste du Parti communiste.Disponible ici.