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Acte 4 des sans-papiers – 18 décembre : il faut arrêter de regarder ailleurs !

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Dans un communiqué publié la semaine dernière intitulé « Choqué·es bien sûr. Et puis ? » la Marche des Solidarités a écrit : « Si le gouvernement veut en finir avec les images qui montrent la réalité de sa politique, nous, nous voulons en finir avec ce que ces images montrent. » 1https://blogs.mediapart.fr/marche-des-solidarites/blog/281120/choquees-bien-sur-et-puis

Pas de papiers, pas de paix
Pancarte, cortège Acte III – Paris, 17 octobre 2020

Il y a eu les images de l’évacuation de la Place de la République et celles du tabassage de Michel Zecler. Mais il y a eu aussi la vidéo de cette femme qui crie « Where is my baby ! I lose my baby » dans un canot aux larges des côtes de la Lybie le jeudi 12 novembre. Son bébé de 6 mois est mort. Le même jour les différents naufrages ont fait une centaine de mort·e·s. Une autre vidéo montre un enfant de 6 ans qui demande à son père le lendemain « Où est maman ? ». Le corps de celle-ci a été repêché.

Et puis ?
 
C’est la propriété presqu’indécente des images : on peut les rembobiner. Rembobiner les images de la répétition de tous les crimes et tabassages policiers, la plupart racistes. Rembobiner les images des évacuations violentes de migrants par la police sur la place de la République durant l’hiver 2015/2016. Rembobiner les images du cadavre du petit Aylan noyé sur un côte turque en septembre 2015. Mais on ne peut pas rembobiner la situation qu’elles révèlent et qui tourne de plus en plus sale.
 
Cela impose d’en tirer les leçons. Pas contre l’indignation, au contraire, mais pour éviter qu’elle se tarisse à force d’impuissance et qu’elle ne devienne indifférence… ou pire.

Arrêtez de dire que les gouvernements en place, et en réalité tous les politicien·ne·s, font de la démagogie pour flatter leur électorat. Face à une crise structurelle du capitalisme qui creuse et creusera toutes les inégalités sociales, les inégalités de classe, celles et ceux qui le dirigent, le gèrent, n’ont d’autre voie que d’essayer de souder les populations derrière l’État et la nation, de moins en moins « démocratique », de plus en plus policier et raciste. Voilà la raison du tournant de Macron ces derniers mois du « libéralisme économique et politique » à l’autoritarisme nationaliste labellisé « républicain ».

D’où la connexion entre offensive islamophobe, renforcement des pouvoirs de la police et politique anti-migratoire. Et de nous faire croire que c’est le véritable prix à payer pour éviter l’arrivée au pouvoir des « vrais » fascistes. Quand cela ne fait qu’en préparer le terrain. Et, à « gauche », de ne discuter que du montant de la facture : un peu plus ou un peu moins d’islamophobie, de nationalisme, de défense de « la République » etc.

Banderole Acte III – Paris, 17 octobre 2020

Dans tout cela, ces derniers mois, le mouvement des sans-papiers et la Marche des Solidarités ont bousculé l’édifice des compromis et des compromissions. Sur des mots d’ordre que peu de forces et d’associations auraient osé défendre il y a encore peu, un mouvement s’est développé depuis le début de l’année sur tout le territoire entraînant des dizaines de milliers de manifestant·e·s.

Les images de sans-papiers et migrant·e·s en combattant·e·s sont bien moins utilisées et diffusées que celles où ils et elles sont montrées seulement en victimes. Par exemple, la une de Libération du mercredi 25 novembre. C’est encore une manière d’invisibiliser la question politique globale qu’ils et elles posent : celle d’un changement radical de logique basé sur la construction d’une solidarité de classe internationaliste qui dépasse les calculs boutiquiers. Qui ne se résume pas à une arithmétique d’addition de fronts au nom de la convergence ou de l’intersectionnalité vide de signification stratégique.

Après plusieurs mois où le mouvement s’est développé en interpellant le pouvoir politique, le mépris affiché par celui-ci exige une nouvelle phase, celle de la construction affichée du bras de fer, dans la continuité des marches qui ont parcouru le pays en septembre et octobre et malgré l’imposante manifestation du 17 octobre.

D’où la stratégie de l’Acte 4 2https://blogs.mediapart.fr/marche-des-solidarites/blog/181120/acte-4-des-sans-papiers-liberte-egalite-papiers qui appelle à un renforcement des collectifs de sans-papiers, du mouvement national de collectifs de solidarité et une plus forte implication du mouvement syndical. L’appel a déjà été signé par plus de 250 collectifs, associations, syndicats, organisations politiques.

Cortège du Collectif Sans Papiers Paris 20e, Acte III – Paris, 17 octobre 2020

Une coordination nationale réunissant une quinzaine de villes et régions se réunit toutes les semaines. Des manifestations sont en train de s’organiser sur tout le territoire pour le 18 décembre à l’occasion de la journée internationale des migrant·e·s. Pour faire passer le message d’une montée en régime, la manifestation parisienne se prolongera par l’occupation de la place de l’Hôtel de Ville.

Le texte de l’Acte 4 appelle aussi à « préparer les conditions d’une journée de grève interprofessionnelle pour l’égalité et la régularisation des sans-papiers ». Cela ne se décrète bien sûr pas, mais se construit. Le jour où une partie un peu significative des personnels de l’éducation, des cheminot·e·s, des postier·e·s, des soignant·e·s, etc. se lèveront pour faire grève pour la régularisation des sans-papiers, alors on pourra commencer à parler d’une « avant-garde » anticapitaliste non auto-proclamée donnant une alternative à toute la société. 

Il en va bien sûr de la situation concrète et dramatique des migrant·e·s et sans-papiers et derrière eux et elles de toutes les victimes du racisme et de la précarité. Mais l’enjeu va bien au-delà : forger un mouvement de classe en antagonisme avec la « protection » de l’économie française, de l’État, de la « République ». Pour préparer les confrontations de plus en plus dures à venir et ouvrir un espoir aux indignations.
 
Denis Godard

Collage A bas les CRA, Acte III – Paris, 17 octobre 2020

Notes

1 https://blogs.mediapart.fr/marche-des-solidarites/blog/281120/choquees-bien-sur-et-puis
2 https://blogs.mediapart.fr/marche-des-solidarites/blog/181120/acte-4-des-sans-papiers-liberte-egalite-papiers