Suite à la manifestation du 1er mai, nous vous proposons d’écouter et de lire les retours de 4 camarades suite à la manifestation du 1er mai, journée internationale de lutte pour les droits des travailleureuses. Vanina de Paris, Hugo de Toulouse, Nico de Brest et Anouk de Marseille répondent à quelques questions.
Et pour écouter cette interview c’est par ici :
Salut tout le monde ! Vous avez manifesté dans un cortège antifasciste, antiraciste ou anticolonialiste à l’occasion du 1er mai. Est-ce que vous pouvez nous dire quels étaient les mots d’ordre du cortège ? Et pourquoi choisir de lier ces mots d’ordre-là à une manifestation internationale pour le droit des travailleureuses ? Pourquoi est-ce que c’était important d’organiser ce cortège ?
Vanina : Je milite à Paris dans l’antenne du 20e arrondissement d’A2C. Et par ailleurs, j’aurais tout à fait pu aller manifester dans un cortège syndical puisque je suis également syndiquée au niveau de mon boulot. Mais depuis maintenant de longs mois, voire de longues années, ça me paraît extrêmement important, de réfléchir mon travail comme étant imbriqué dans la société. J’ai de plus en plus de discussions avec mes élèves et mes étudiants sur la question du risque de guerre, ça fait plus de deux ans maintenant qu’il y a un génocide en Palestine, c’est aussi le développement du racisme avec tous les contrôles et les violences que subissent mes élèves dans leur vie quotidienne. Et c’est la montée de l’extrême droite qui n’est pas une petite affaire et qui s’est manifestée de façon militante, en tout cas dans mon quartier, par une campagne très offensive de Reconquête qui est venu sur différents marchés du 20e arrondissement pour sa campagne électorale. Et donc ça me paraît très très important de lier la question de mon travail et du rapport de force que j’arrive à créer contre la dégradation de mes conditions de travail à toutes ces offensives aujourd’hui de l’État français et des fascistes.
Hugo : Alors à Toulouse cette année, il y a à la fois eu un cortège anti-impérialiste et un cortège antifasciste. La bonne nouvelle c’était que ces deux cortèges-là ont fait partie des plus importants de la manif. Nous on est surtout restés dans le cortège anti-impérialiste dont on avait signé l’appel et qui était organisé à la fois par des organisations révolutionnaires, des collectifs issus du mouvement pour la Palestine et aussi des organisations antifascistes toulousaines. C’était vraiment une réussite avec beaucoup de monde et en plus des personnes qui n’étaient pas forcément des personnes connues dans le milieu militant. On sortait de notre entre-soi et on commençait à avoir une organisation un peu large. Les mots d’ordre étaient assez clairs, c’était “guerre à la guerre”, une dénonciation de la course à la militarisation et un appel à une mobilisation antisioniste, anti-impérialiste et contre le colonialisme français. Il y avait aussi des mots d’ordre contre le racisme d’État et l’islamophobie avec des appels à la régularisation de tous les sans-papiers et à l’abolition des CRA (centres de rétention administrative). Et aussi un appel et une prise en compte de la question antifasciste avec notamment l’appel à la libération de tous les camarades antifascistes emprisonnés.
Nico : Le 1er mai à Brest, c’est lancé souvent par l’intersyndicale CGT, Solidaires, FO etc. Cette année ça a été ouvert quand même à l’AG antifasciste et aux milieux associatifs, aux associations d’aide aux migrants, etc. Ça c’est positif, ça a créé un beau cortège en termes de nombre. On devait être 3 000, 4 000, ce qui est plutôt dans la fourchette haute pour Brest. Une bonne dynamique du cortège parce qu’à l’AG antifasciste, on dynamise etc. En vrai, j’ai l’impression que les gens se rassemblent. Ils tenaient à se rassembler pour le 1er mai mais en fait, malheureusement, c’est une espèce de tradition syndicale qui n’engrange pas vraiment des forces, ne touche pas vraiment des nouvelles personnes et n’enclenche pas une dynamique. En tout cas à Brest, c’est ça. Après, on lâche pas l’affaire. Petit à petit quand même, en discutant avec les uns et les autres, tu sens qu’il y a une envie d’aller bousculer les syndicats. Du coup, la CGT à Brest est en train quand même d’être bousculée de l’intérieur, il y a quelque chose d’intéressant qui se passe.
Anouk : À Marseille, il y a eu un cortège anticolonialiste et anti-impérialiste très organisé autour de la question de la guerre au Moyen-Orient, du retrait des troupes impérialistes, avec un discours de lutte contre la guerre en disant qu’elle va avoir des conséquences sur les travailleurs et les travailleuses notamment avec l’austérité. L’objectif c’était donc de construire un pôle qui arrive à lier la question de l’austérité avec la guerre au Moyen-Orient et le génocide en Palestine, avec aussi des prises de parole en soutien à la flottille. Ce cortège a rassemblé des organisations politiques révolutionnaires, notamment Révolution Permanente et Autonomie de classe, mais aussi LFI, des organisations comme l’URC et des collectifs de lutte pour la Palestine comme Union Palestine Marseille, Guerre à la guerre etc. C’était important de construire un cortège sur ces mots d’ordre dans la manifestation du 1er mai – journée internationale des travailleurs – pour rappeler qu’on se porte en solidarité, depuis notre condition de travailleurs, pas seulement avec les travailleurs de France mais avec tous les travailleurs. Pour rappeler que dans le monde entier les travailleurs ils sont en train de subir et de prendre de plein fouet, selon les régions du monde, des bombardements impérialistes, des politiques génocidaires, et qu’on se porte en solidarité avec les peuples qui résistent aux impérialistes. C’est d’autant plus important dans une dynamique française d’économie de guerre et de retour du nationalisme pour la soutenir, d’essayer de construire et de renforcer la conscience qu’il ne faut pas qu’on se lie à notre propre bourgeoisie mais qu’on doit au contraire refuser de renforcer le discours dominant de la nation française face aux agressions étrangères et rappeler la solidarité internationale entre les travailleurs et les travailleuses.
Est-ce que tu sais déjà quel écho a eu ce cortège auprès des milliers de personnes qui ont pris la rue en cette journée de mobilisation traditionnelle ?
Vanina : Moi, j’ai vraiment le sentiment maintenant depuis quelques mois – et je pense que ça s’est intensifié avec la campagne municipale – que de plus en plus, malgré tout, les gens sont à la fois préoccupés par la situation internationale avec les guerres aux quatre coins du monde et les offensives impérialistes vraiment prédatrices, et parallèlement à ça, par la montée des organisations fascistes, la campagne très agressive de Reconquête sur Paris par exemple, qui a été menée notamment dans des quartiers populaires. Je pense qu’il y a à la fois cette inquiétude et en même temps, on sent dans cette manifestation les suites de tout ce qui a été incroyable dans les manifestations féministes du 8 mars : ce qui a réussi à mettre en échec Nemesis, qui n’a pas pu manifester alors que ça faisait trois manifestations qu’elles se pointaient sous escorte policière et qu’on était obligé·es de subir leur présence ; ce qui a fait que des dizaines de milliers de personnes venues à la manifestation du 8 mars ont aussi empêché le cortège de Nous Vivrons – qui se dit fièrement sioniste – de marcher avec nous. Suite au 8 mars, on a retrouvé une bonne partie de ces personnes à la manifestation du 14 mars sur des revendications antiracistes et antifascistes à la veille du premier tour des Municipales, et moi j’ai vraiment eu le sentiment dans cette manifestation du 1er mai, qu’on ait été dans ce pôle-là ou qu’on ait été dans un pôle syndical ou autre, qu’on retrouvait un peu la même ambiance de contestation globale de la société dans laquelle on est et de ce qui se prépare si jamais on ne s’y oppose pas. Une ambiance aussi très joyeuse et très offensive car on est plus nombreuses et nombreux que les fachos donc on peut reprendre la main sur la situation.
Hugo : C’était une belle mobilisation et une belle date qui, à Toulouse, doit s’inscrire dans la continuité du mouvement anti-impérialiste qui est en train de se construire. Il se construit à Toulouse comme il devrait se construire partout mais à Toulouse, il y a des enjeux locaux qui sont importants : récemment il y a eu une nouvelle base militaire, le Commandement de l’Espace qui a été inauguré et il y a aussi un centre d’excellence spatiale de l’OTAN qui s’est installé. Toulouse est devenue la capitale du complexe militaro-industriel français et c’est pour ça que c’est particulièrement important qu’on se lutte ici contre cette course à l’armement. C’était donc dans cette logique-là que s’inscrivait la mobilisation du 1er mai, qui a mobilisé beaucoup de gens dans toute la ville, que ce soit des gens qui travaillent dans l’aérospatial ou l’armement, mais aussi le reste des habitant·es de Toulouse. C’était pour ça, entre autres choses, que c’était particulièrement important d’être présent·es ce 1er mai.
Anouk : Je me suis quand même questionnée sur l’écho de ce cortège. Il faut dire que les prises de parole des directions syndicales qui ont organisé la manifestation du 1er mai c’était finalement des discours anti-guerre, pour la paix, contre l’austérité et contre le fascisme. Donc, sur les mots d’ordre, on ne se distinguait pas tant que ça des appels et des prises de parole qui ont été faites après la manifestation par l’UD CGT, Solidaires etc. Cela m’a questionnée sur ce que c’était l’apport de notre cortège finalement. Et en même temps je pense que l’apport ça a été celui de la présence des cortèges Palestine, parce que les directions n’ont pas du tout été abordé la question du génocide. Au final, j’ai l’impression que la question de la guerre, depuis les syndicats, elle est abordée uniquement du point de vue de ce que ça fait aux travailleurs français. Notre cortège avait pour objectif de réussir à rompre avec ça pour aborder la question du point de vue de ce que ça fait aux peuples du monde entier. Je pense qu’il fallait vraiment renforcer la dimension antiraciste du 1er mai et ça, on n’a pas réussi à le faire totalement et je pense que ça a été une erreur.
Et du coup, après la démonstration d’aujourd’hui, comment on continue à construire largement nos luttes ? Comment on continue à construire les liens nécessaires ? C’est quoi les suites pour s’organiser ?
Vanina : Alors là, en tout cas sur Paris, on a une prochaine grosse échéance – et moi j’étais très contente de voir que dans beaucoup de cortèges, cette date était dans les têtes – : c’est la manifestation contre la parade des nazis, qui maintenant depuis quelques années prennent les rues de Paris et manifestent. Le Collectif antifasciste du 20ème – qui avait déjà pris l’initiative l’année dernière de proposer une contre-manifestation, en partant de l’idée que c’est inacceptable que des nazis puissent manifester tranquillement dans les rues de Paris – a relancé un appel, rejoint par un certain nombre d’organisations. Et donc le prochain gros rendez-vous, c’est la semaine prochaine, le 9 mai, pour contre-manifester face à la manifestation des fascistes. Et ce rendez-vous là, il a quand même pas mal circulé. Il y a eu beaucoup de militants et de militantes qui l’ont tracté dans la manifestation et moi j’ai vu qu’effectivement, non seulement pas mal de gens étaient déjà au courant, mais en plus pas mal de gens disaient qu’ils allaient participer à cette manif. C’est vraiment une avancée incroyable quand on sait qu’il y a deux ans encore, il n’y avait pas eu de riposte à cette initiative des fachos. Mais maintenant, pour revenir sur la question que tu poses, j’ai vraiment le sentiment qu’il y a des situations où on sent que l’atmosphère change, notamment à travers le caractère assez jeune de cette manifestation aujourd’hui. On sent de la disponibilité de la part de milliers de personnes et c’est aussi le moment, à mon avis, pour nos collectifs respectifs et nos luttes, d’arriver à penser des façons de militer qui soient ouvertes et inclusives. C’est aussi en faisant ça qu’on sortira plus fort de ces séquences-là, qu’on sera plus en capacité à la fois de faire des démonstrations et de redonner confiance à notre camp social, mais aussi de poser justement les questions de la globalité du monde auquel on s’affronte et de débattre un peu des stratégies pour gagner.
Anouk : Pendant la manifestation, on a tracté pour appeler à une assemblée générale pour la Palestine, pour la flottille et contre la guerre mardi à la Bourse du travail avec le cadre Guerre à la guerre. L’idée c’est d’avoir des prises de parole de camarades militants dockers en Italie qui organisent une rencontre internationale des dockers les 16 et 17 mai à Istanbul et après, d’avoir aussi une prise de parole lycéenne et de l’éducation sur le mouvement qui a secoué ce secteur là et qui s’est opposé aux conséquences de l’économie de guerre, aux coupes budgétaires etc. Donc on va voir un peu si ça a pris de l’écho, quelles possibilités il y a de construire des ripostes, des solidarités avec les travailleurs qui s’organisent contre le génocide, contre l’économie de guerre dans le monde entier. L’idée c’est de réussir à inscrire des réflexes internationalistes dans le monde du travail. On espère toucher les syndiqué·es qui veulent pousser pour qu’il y ait ces mots d’ordre dans leurs lieux de travail. À part ça, on doit continuer à essayer de dialoguer avec les bases des syndicats sur ces mots d’ordre là, que ce soit les mots d’ordre anti-impérialistes mais aussi antiracistes et antifascistes. Parce que je pense que la question de la guerre finalement, si on ne la prend que du côté du lien avec l’austérité, on peut vite tomber dans la logique de construire le nationalisme pour lutter contre la guerre et c’est vraiment pas ce qu’on doit défendre en tant que révolutionnaires.
Propos recueillis par Milig (Paris 19e) et Alice (Paris 18e)