Flottille pour gaza : des bateaux à la grève générale ?

Sous un ciel bleu, une cinquantaine de personnes sont à quai devant une dizaine de voiliers dont les mâts et gréements sont ornés de drapeaux et fanions aux couleurs palestiniennes.
Départ de la flottille pour Gaza, le 04 avril 2026 à Marseille

Alors que le Liban est pilonné, que la crise à Gaza s’empire, des millions de personnes se soulèvent et s’organisent partout dans le monde, contre les guerres de nos dirigeants impérialistes. En France, le mouvement de solidarité à la Palestine subit une tentative de criminalisation et la riposte à la guerre en Iran et au Liban peine à exister. D’un autre côté, une pétition contre la loi Yadan a réuni plus de 600 000 signatures et le départ de la flottille internationale pour Gaza capte l’attention de centaines de milliers de personnes. Comment convertir ces soutiens passifs en une mobilisation active pour la Palestine et contre la guerre ? Nous nous sommes entretenu·es avec 2 camarades d’A2C, Anouk, militante à la CGT éducation à Marseille et qui a appareillé avec la flottille samedi dernier, et Sana, militante à Urgence Palestine dans le 18e arrondissement parisien et à la CGT librairie.

1 – Pouvez-vous revenir sur la situation actuelle à Gaza et au Moyen-Orient ? 

(A lire : le communiqué d’A2C sur la situation au Moyen-Orient après le cessez-le-feu entre US et Iran)

Anouk : La situation au Moyen-Orient, à Gaza, est assez changeante, surtout ces derniers temps et ces derniers jours, avec d’abord les annonces de cessez-le-feu entre l’Iran et les États-Unis, la continuation des bombardements de l’État sioniste au Liban et les dernières annonces de Trump aussi, hier ou avant-hier, qui disaient : « Je vais en finir avec la civilisation tout entière iranienne ».

Tous ces éléments, ça me semble être les signaux d’une puissance américaine qui a du mal à savoir comment mener la guerre en Iran. D’abord parce qu’elle fait face à un État qui résiste militairement et qui se maintient malgré les attaques qui ont été menées et les tentatives de décapitation du régime, mais aussi parce que la guerre qu’elle mène avec Israël en Iran et au Liban commence à être contestée à l’échelle mondiale. On voit qu’il y a de plus en plus une opposition à cette guerre au niveau mondial, aussi parce que ça a des conséquences sur la hausse des prix et sur le prix du pétrole. On a notamment vu le 28 mars aux États-Unis, avec plus de 8 millions de personnes dans la rue qui se sont opposées à la politique de Trump, à la fois la politique intérieure, contre l’ICE, et la politique extérieure, contre ces guerres impérialistes qu’il mène au Moyen-Orient.

Donc, on voit que ce cessez-le-feu est celui d’une guerre qui met en difficulté les États-Unis ces derniers temps et qui montre qu’il y a une possibilité de riposte et d’organisation par en bas.

Sana : Je pense que sur la situation en Palestine et au Liban, la colonisation en Cisjordanie s’est accélérée de ouf, le nombre de prisonniers ne cesse d’augmenter. Avec l’instauration de la peine de mort en Palestine la semaine dernière, toutes les exécutions qui avaient déjà lieu de manière extrajudiciaire vont avoir lieu de légalement ce qui va démultiplier le nombre de résistant’es qui vont mourir de la main de l’État sioniste.

Mais aussi, on voit qu’ils continuent de bombarder Gaza, que la situation y est toujours plus dramatique. Les raids se multiplient dans les bastions de la résistance en Cisjordanie, il y a eu des attaques sur les territoires syriens. En réalité, Israël va de plus en plus vers le projet de Grand Israël.
Donc voilà, on ne peut pas penser la politique de l’État sioniste sans penser la politique impérialiste américaine, mais on voit qu’il a quand même une certaine « forme d’autonomie », a ses propres plans aussi dans la région, et notamment celui d’étendre ses frontières encore et toujours plus.

2 – En France, malgré les mobilisations des années passées pour la Palestine nous n’avons pas réussi à faire exister une riposte à la guerre en Iran et au Liban. Comment expliquez-vous cela ?

Sana : Déjà, on peut se dire qu’il y a eu des mobilisations plus ou moins importantes en solidarité avec la résistance palestinienne, mais malgré tout, très en deçà de ce qui aurait été nécessaire. Les manifestations n’ont jamais dépassé les dizaines de milliers de personnes. On n’a pas atteint des mobilisations comme ont pu les vivre le Royaume-Uni ou encore le Pakistan, l’Indonésie, etc. On est donc quand même très loin du niveau de mobilisation nécessaire face à un génocide. Mais face à la guerre contre l’Iran, c’est encore plus difficile de mobiliser.

Je pense qu’il faut analyser cette difficulté dans le cadre de la situation politique française où la question de l’islamophobie est centrale. Je pense qu’on ne peut pas comprendre la faiblesse du mouvement contre la guerre en Iran, contre le génocide, contre la colonisation en Palestine si on n’analyse pas cette islamophobie qui est ultra-présente dans la société française et notamment dans les organisations de gauche, qui ne permettent pas une compréhension de la situation et de s’affronter aux guerres impérialistes. Il y a une posture très coloniale d’aller libérer : nous, les Blancs, on va libérer le Moyen-Orient des méchants islamistes.
Cette islamophobie rend difficiles les mobilisations du fait qu’on est obligé d’argumenter pour relégitimer la résistance face à l’impérialisme et aux colonialistes. En fait, peu importe les organisations qui mènent cette résistance, que ce soit le Hamas ou le Hezbollah. Bien sûr qu’il y a un contenu religieux à leur politique, mais ces organisations font face à l’impérialisme et au colonialisme de manière très concrète et organisent massivement la résistance sur place. On ne peut pas se passer de les soutenir, elles qui, dans la réalité, permettent d’organiser et le peuple libanais et le peuple palestinien. Et il faut quand même se rappeler qu’en 2006, c’est grâce au Hezbollah que le Sud-Liban n’a pas été colonisé et que c’est aussi grâce au Hamas que Gaza a tenu pendant toutes ces années face au colonialisme israélien.

En fait, c’est une réelle difficulté dans la situation de dépasser la question religieuse, qui est en fait une question raciste et qui juge selon vision très occidentale ce qui est une organisation progressiste ou non. 

Sur la question de l’Iran, il y a une forme d’hypocrisie totale. C’est un gouvernement qui opprime son peuple sur un milliard d’aspects. Mais en fait, on n’est pas allés bombarder les États-Unis et pourtant Trump a envoyé l’ICE et a enfermé massivement toute une partie de la population. On pourrait dire la même chose du gouvernement français.
On est à des degrés d’oppression qui sont peut-être différents, mais en réalité les bombes n’ont jamais libéré personne et on est solidaires de l’Iran qui fait face à une intervention impérialiste.

Anouk : À la suite de la grève générale, je suis partie en Italie pour essayer de comprendre un peu comment ça s’était mis en place. Des camarades étudiant’es m’y ont raconté que dès le 7-octobre, iels avaient bloqué l’université en caractérisant l’attaque du 7-octobre comme un acte de résistance. Imaginer ça en France, c’est complètement impossible. 

Sur la difficulté à convertir les forces de lutte pour la Palestine en forces de lutte contre la guerre au Moyen-Orient, je pense qu’il y a aussi des problèmes dans le mouvement de solidarité à la Palestine, qui cloisonne la lutte du peuple palestinien simplement à la libération de la Palestine, sans prendre en compte aujourd’hui le fait que, par exemple, pour permettre cette libération, il faut le retrait des troupes américaines et lutter contre Israël dans toute la région. Car, tu l’as rappelé Sana, le projet génocidaire d’Israël en Palestine, est lié au projet d’extension d’Israël sur toute la région, et donc à la guerre en Iran et au Liban. Du coup, pour imaginer la libération de la Palestine, il faut s’opposer à cette guerre impérialiste en Iran, au Liban.
Et depuis les cadres Palestine, même si ça commence à être fait, c’est toujours difficile d’amener cette question et d’impulser un vrai mouvement anti-impérialiste global depuis les cadres Palestine.

3 – Dans ce contexte, le mouvement de solidarité avec la Palestine subit une vague de criminalisation qui prend en France la forme de la Loi Yadan. Pensez-vous que le départ de la flotille puisse impulser un élan de mobilisation ? 

Anouk : Je pense qu’il y a un élan des forces réactionnaires, par exemple Israël, qui est en train de bombarder 100 bombes par jour au Liban, qui a voté la loi qui autorisait la peine de mort pour les Palestiniens et Palestiniennes. On voit qu’ils sont prêts à aller jusqu’au bout.
En France aussi, cette loi qui est proposée, elle anticipe un retour de la mobilisation, et s’inscrit dans tout un contexte ultra-répressif en France sur la solidarité au peuple palestinien. La flottille arrive dans ce contexte-là, particulièrement dur mais où, de fait, il y a un peu un regain d’intérêt sur les initiatives de solidarité à la Palestine.

On l’a vu en partant de Marseille : il y avait énormément de monde qui était là pour nous soutenir. J’ai reçu énormément de messages de soutien. J’ai réussi à mobiliser un peu dans mon collège.Je pense qu’en plus ça peut permettre de rappeler qu’on peut toujours se mobiliser pour la Palestine. 

Mais ça a ses limites. On ne peut pas simplement se cantonner à une action démonstrative et assez symbolique de bateau qui brise le blocus. Il faut que ça puisse initier un mouvement massif de la population à terre. Et ça, ça va se décider dans les prochains temps, les prochains jours, les prochaines semaines.
Ca va dépendre de l’intervention de militants et militantes à terre, qui doivent convertir un soutien à la flottille en quelque chose où tout le monde se bat là où il est, dans son collectif, sur son lieu de travail.

Sana : On voit aussi une mobilisation très forte sur les réseaux. La pétition contre la loi Yadan a fait des bonds énormes en une seule journée. Et il y a maintenant, plus de 600 000 personnes qui l’ont signée, ce qui démontre quand même que, massivement dans la population, il y une position nette sur cette question-là. Le texte de cette pétition est très clair. Il est pour l’égalité de la mer au Jourdain. Il est en soutien à la résistance du peuple palestinien, etc. Mais pour l’instant, tout ça ne se traduit pas par des mobilisations. Et c’est un peu toute la difficulté.

On va voir un peu si la flottille permet ça, si elle permet de remettre un peu des gens dans la rue aussi, avec un soutien concret à la Palestine. Dimanche, à Paris, il y a un rassemblement appelé par Urgence Palestine contre la loi Yadan. Il y a un enjeu à ce qu’il permette de sortir du soutien sur les réseaux pour repasser à une organisation massive des gens.

Il y a un enjeu car ce qui permet de mettre des stops, c’est la mobilisation concrète dans la rue. Urgence Palestine, l’an dernier, était en voie d’être dissoute. Et c’est le contexte des énormes mobilisations en soutien à la première flottille, qui a empêché politiquement de dissoudre la plus grosse organisation de soutien au peuple palestinien. Le gouvernement n’aurait pas pu l’assumer. Donc voilà, il faut remettre la mobilisation de rue au centre. 

Je pense qu’on doit aussi réussir à convaincre, dans les syndicats, qu’une de nos armes principales face à la guerre et face au génocide, c’est la grève. C’est une arme politique qu’il faut réussir à organiser. Moi, dans la CGT librairie, j’ai proposé que la question de la solidarité avec la flottille soit posée à la prochaine réunion syndicale. Alors, on va voir ce que ça va donner. Rien n’est gagné d’avance. Mais il faut, en permanence et sans relâche, mener ces arguments-là et essayer de convaincre déjà nos sections syndicales, puis nos fédés… Il faut donc, à la fois, participer massivement aux événements et aux mobilisations construites par Urgence Palestine et par les collectifs locaux, mais aussi dans nos syndicats, de mener cette bataille-là.

Anouk : Pour te compléter sur l’aspect lieu de travail et syndicalistes, ce n’est pas sans raison aussi que je suis montée à bord de la flottille en tant que CGT Éducation. Dans certains pays, comme en Grande-Bretagne, dans les mobilisations de solidarité à la Palestine, il y a une présence massive des syndicats. Nous, ce n’est pas du tout le cas en France.

Je pense qu’il y a aussi un saut à passer dans le mouvement de solidarité à la Palestine et du mouvement contre l’impérialisme : poser ces questions-là sur nos lieux de travail. Il y a tout un travail qui doit être fait. On doit donc reconstruire une visée internationaliste dans nos syndicats. Et ça, ça passe par des trucs concrets, comme tu l’as dit, Sana, de se positionner dans son syndicat en solidarité avec la flottille, contre le génocide, de participer aux manifestations, aux rassemblements qui sont organisés…

Moi, dans mon syndicat, à Marseille, ce qui est assez intéressant, c’est qu’il y a une large mobilisation contre les budgets de guerre, contre les coupures budgétaires dans l’éducation. On a essayé de faire un travail pour politiser un maximum cette mobilisation.

Ce qui nous a permis aussi, ce qui m’a permis d’être en lien avec les lycéen’nes, qui ont depuis sorti un texte sur le fait que si la flottille allait être touchée, ils allaient bloquer les lycées, en reprenant un peu le slogan des dockers de Gênes. Pour l’instant, c’est très déclaratif, mais ça montre quand même une position claire des lycéens et des lycéennes contre le génocide, après un mouvement plusieurs semaines à lutter contre la guerre et contre la militarisation de la jeunesse.

Et nous, ce qu’on va essayer de faire aussi, c’est d’arriver à construire un 1er mai à Marseille qui soit assez combatif, avec des mots d’ordre, si on le peut, contre la guerre, avec un gros cortège éducation. Et ça, c’est le début aussi de ce que tu dis, Sana, de comment, en fait, on crée un rapport de force dans nos syndicats pour qu’ils se battent et pour qu’on se batte contre la guerre sur notre travail, pour arriver un jour à construire cette grève générale comme il y a eu en Italie l’année dernière.

Pour rencontrer des camarades des États-Unis qui ont participé à construire les mobilisations du 28 mars, pour rencontrer des camarades d’Italie qui ont construit la grève générale pour la Palestine, des camarades d’Égypte qui luttent pour la libération de la Palestine, rendez-vous les 16&17 mai à Paris, à Boussoles, notre festival de débats révolutionnaires !

Propos recueillis par Milig (Paris 19), Hmed (Toulouse) et Alice (Paris 18e)