Dans la France de Macron, une seule solution : l’organisation. 

Retour sur les balbutiements d’une activité syndicale pérenne en librairie.

Être salarié·e de librairie c’est souvent travailler dans des toutes petites structures, de moins de 11 salarié·e·s. C’est parfois avoir un·e ou deux collègues maximum, c’est travailler avec son, sa patron·ne au quotidien, souvent coincé·e dans des espaces physiques de vente assez réduits. Être libraire en 2026, c’est aussi souvent travailler pour un patron de « gauche », qui brouille les frontières de classe, qui fait appel à l’affect et à la passion de vendre des livres de gauche et de diffuser des idées progressistes, pour justifier des conditions de travail souvent épuisantes, démultiplier les tâches et les heures sans que cela ne se traduise sur nos fiches de paie à la fin du mois. 

Dans ce secteur atomisé, où nous sommes souvent isolés les un·e·s des autres, l’organisation collective – et d’autant plus syndicale – n’est pas une évidence : c’est une tradition à construire. 

L’enjeu pour nous a été de réussir à s’organiser de manière autonome de nos patrons ; cet enjeu peut sembler une évidence dans nos milieux militants, mais ça a dû être gagné en librairie car bon nombre de nos patrons avaient défilé avec nous en 2023 lors de la lutte contre la réforme des retraites. Nous devons avoir nos propres espaces de lutte, nos intérêts ne sont pas ceux de nos patrons, qui en dernière instance vont toujours défendre leurs moyens de production. 

Nous avons à quelques un·es relancé la CGT Librairie en septembre 2022, construction qui s’est accélérée grâce au mouvement contre la réforme des retraites. Lors de la mobilisation nous avons cherché à organiser une assemblée de lutte des libraires, en lien avec le collectif Carton Plein mais aussi avec le syndicat Solidaires. Cette assemblée a permis d’organiser des libraires, de faire des tournées de différentes librairies, des diffusions de tract devant l’École de la librairie et l’IUT Métiers du livre et d’organiser des gros cortèges lors des manifestations. Nous nous sommes réuni·es non seulement sur la réforme des retraites, mais aussi contre son monde, celui de Macron et de la classe dirigeante, ce monde raciste et sexiste. C’est aussi cette force qui nous a permis de nous adresser largement et de maintenir des niveaux de mobilisation assez importants dans notre secteur, et d’être l’un des seuls cortèges de secteur de travailleur·euses lors de la manifestation contre la Loi Darmanin, loi raciste par excellence, ou encore de participer à la mobilisation contre le RN au Havre avec les collectifs de la Marche des Solidarités. Nous avions en effet pensé cette AG comme un lieu de contestation globale de la politique autoritaire et néolibérale du gouvernement. Tout cela nous a amené·es à penser nos conditions de travail à travers ce prisme. 

Le harcèlement en librairie (sexiste, raciste…) n’est pas un simple fait isolé d’un patron, mais bien le reflet de tendances plus globales de la situation politique. Il faut donc s’affronter aux systèmes d’oppressions aussi bien face à son patron qu’être solidaire avec l’ensemble de notre classe dans la rue contre le racisme et le sexisme, pour gagner ensemble. 

 Le bilan de cette mobilisation où des patrons « de gauche » se sont incrusté·es dans nos espaces de luttes a bien montré la divergence irréconciliable entre ces dernièr·es et leurs salarié·es : les patrons peuvent être contre la réforme des retraites, s’opposer à Macron et même voter LFI. Mais quand il s’agit de payer l’ensemble de nos heures supplémentaires, de mettre en place des tickets restaurants, d’augmenter nos salaires ou même de respecter le niveau minimum de la convention collective, pourtant pas très généreuse, les prétextes surgissent : il faut se souvenir que nous faisons un métier « passion », que nous devons accepter d’être en difficulté financière pour que le patron ne le soit pas… et en plus faut bien faire un petit effort face au grand méchant Amazon. 

Après le mouvement de 2023, nous avons eu du mal à convaincre de l’importance de se syndiquer et le Bookbloc (l’AG des libraires) a peu été actif en l’absence de mobilisation. Mais depuis 2024, le génocide en Palestine et les législatives, les libraires sont la cible d’attaques des fachos et des sionistes. En effet, les libraires ne vivant pas en dehors du monde, proposent des assortiments de livres et prennent position. Position contre le fascisme, contre le RN et le racisme mais aussi contre la colonisation et le génocide en Palestine. 

Le Bookbloc a repris son activité à l’initiative de camarades de la CGT pour organiser la riposte antifasciste et antisioniste, ce qui a permis de convaincre pas mal de libraires de rejoindre le syndicat.

Les positions claires défendues par la CGT – librairie (que ce soit sur la Palestine, les fachos ou les patrons) a permis de convaincre de s’organiser. Après l’organisation de plusieurs rassemblements et AGs, mais aussi d’une table ronde avec Culture en lutte et Solidaires Métiers du livre, nous avons eu une petite vague d’adhésion de libraires voulant activement construire le syndicat sur des bases militantes. 

L’activité syndicale se met en place avec grâce à des relais avec d’autres camarades, qui ont acquis un peu d’expérience syndicale dans d’autres villes. Nos élu·es en branche librairie sont en lien avec les mobilisations à la base et nous essayons de tenir une équipe militante en région parisienne avec une réunion et une permanence syndicale mensuelles. Au fil des mois, de plus en plus de collègues se tournent vers la CGT lorsqu’ils ou elles ont une question ou un problème, preuve que l’activité syndicale paye et qu’on gagne en notoriété et en confiance dans notre milieu. 

Au travers de cette activité syndicale se sont développées des positions politiques qui font émerger des débats entre les différentes stratégies syndicales. Pendant la lutte contre la réforme des retraites en 2023, nous pouvions discuter avec certains camarades du collectif Cartons pleins de la meilleure manière de concentrer nos forces : bloquer les flux dans la chaîne du livre ou alors partir de notre moyen d’action qu’est la grève en convaincant massivement notre milieu de s’impliquer dans le mouvement (cette position était plutôt défendue par la CGT). 

Aujourd’hui avec la constitution de Sud métiers du livre, d’autres débats se posent à nous et nous ont permis de nous renforcer dans les choix d’orientation politique pour notre section syndicale. En effet, Sud fait le choix de se construire au travers de la chaîne du livre plutôt que du commerce. Nous avons fait le choix inverse car nous pensons justement que nos conditions de travail, en tant que libraires, sont plus proches du reste de celles des autres commerçants de nos quartiers, que d’éditeur·ices. 

Défendre des frontières claires et imperméables avec nos patrons nous semble impératif si l’on veut construire un outil syndical efficace, qui nous permette de renforcer le rapport de force général de notre classe pour les batailles qui arrivent. 

Ces différents choix reflètent des visions contrastées du rôle d’une organisation syndicale, ce qui s’est reflété dans les réactions différentes aux attaques contre les librairies. Nous pensons qu’il faut résolument être derrière les salarié·e·s et s’organiser en autonomie de nos patrons même si à certains endroits nous pouvons nous retrouver ciblé·es par les mêmes attaques des fascistes et sionistes. Cependant, il ne faut pas oublier les collègues qui subissent la pression en interne de leurs patrons sur leurs assortiments, et enfin ne pas oublier qu’en dernier recours un patron défendra son commerce plutôt qu’une position politique radicalement antifasciste ou antisioniste. 

Défendre des frontières claires et imperméables avec nos patrons nous semble impératif si l’on veut construire un outil syndical efficace, qui nous permette de renforcer le rapport de force général de notre classe pour les batailles qui arrivent. 

Toutes ces expériences nous ont permis de mettre une pierre après l’autre de la reconstruction d’un outil syndical efficace en librairie, travail de fourmis qui parfois permet de grosses réussites quand l’étincelle arrive, comme pendant la réforme ou face aux attaques fascistes, sionistes, mais permet aussi aux quotidiens d’avoir un outil d’organisation et de défense collective face à Macron et son monde. 

Sana (Paris 18e)