En 2019 au Chili, la hausse du ticket de métro déclenche “spontanément” une explosion sociale. Grèves et émeutes testent leur puissance face à l’État. Ce rapport de force gagné par la rue débouche sur l’accord ouvrant vers un processus de constituante. Pourtant en 2022, les deux projets de constitutions sont rejetés par référendum et le reflux du mouvement aboutit à l’élection du nostalgique de Pinochet, José Antonio Kast, à la présidence de la république à l’automne 2025.
Ce que nous voyons ici est clair : si un mouvement ne gagne pas une direction, une direction gagne le mouvement, en l’occurrence, une direction réformiste, institutionnelle et qui aboutit à au retour du camp réactionnaire au pouvoir. C’est de cette tension entre mouvement et direction dont on va discuter dans cet article.
Deux impasses : substitutisme et spontanéisme
Il y a donc une dialectique entre deux pôles : le mouvement de masse auto-organisé et la direction stratégique d’une organisation. On a donc, d’une part, l’auto-organisation « spontanée » de masse, qui va se traduire par les assemblées générales, les conseils ouvriers et d’autres cadres spontanés. D’autre part, on a la nécessité d’une direction stratégique capable de pérenniser cette puissance politique, c’est à dire l’organisation révolutionnaire ou le parti.
De ces deux pôles naissent deux impasses possibles. La première c’est le substitutisme : quand l’organisation révolutionnaire ou le parti prétendent remplacer la classe et le mouvement. La seconde impasse c’est le spontanéisme : le fétichisme de la forme spontanée de l’organisation au détriment de son contenu politique. On ne peut dépasser la tension entre les deux pôles en prenant parti soit pour l’un, soit pour l’autre. On veut défendre ici qu’on doit à la fois investir les cadres spontanés et en même temps assumer d’avoir une organisation où élaborer des boussoles politiques et des analyses mais aussi trancher des débats.
Derrière cela, il y a une question très concrète. Comment on intervient dans ces cadres spontanés qui fonctionnent comme des outils qui rassemblent notre classe et qui contestent profondément et par en bas le pouvoir ? L’enjeu n’est pas de trancher entre mouvement ou organisation mais de se demander comment on se prépare collectivement à intervenir quand il y a des mouvements qui surgissent et comment on oriente ces cadres spontanés en des organes capables de décider, d’exécuter et de contrôler par en bas sans fétichiser la forme ni la laisser aux directions adverses.
Conseil ouvrier, conseillisme, spontanéisme ?
Les conseils ouvriers sont des formes d’organisation qui surgissent des nécessités matérielles de la lutte des classes. Ce sont des structures qui émergent pour répondre à des besoins concrets, organiser la grève, assurer l’autodéfense face à la répression et gérer la production et la redistribution quand l’État vacille. Ces conseils ouvriers sont déjà une forme de délégation : l’ensemble des grévistes va se rassembler et déléguer du pouvoir à des représentant·es qui vont se coordonner dans un conseil. Les conseils ouvriers et plus généralement les cadres spontanés du mouvement doivent être considérés comme des champs de bataille. Dans ces cadres, des idées et des positionnements politiques circulent et il faut batailler pour pouvoir y faire adopter ses propositions. Les conseils ouvriers rassemblent notre classe telle qu’elle est, non telle qu’on voudrait qu’elle soit. Un conseil va donc regrouper des révolutionnaires, des réformistes, des conservateurs radicalisés par la crise et parfois même des éléments réactionnaires. Le conseil reflète l’état de conscience de classe à un instant donné, dans toute son hétérogénéité et avec toutes ses contradictions, ses avancées, ses reculs. Les conseils sont des formes organisationnelles : leur orientation politique dépend avant tout du contenu politique qui y devient hégémonique. L’intérêt politique du conseil n’est pas dans la forme qu’il a en soi, mais bien dans ce qui y est porté en termes de mots d’ordre et d’actions et cela est le résultat d’une bataille politique menée dedans. La forme conseil est donc nécessaire mais elle ne garantit en rien l’aboutissement du processus révolutionnaire.
Le conseillisme apparaît en Allemagne et aux Pays-Bas après l’échec de la révolution allemande entre 1918 et 1923. La révolution débute en 1918 par des mutineries dans la marine allemande et se propage très rapidement. Les ouvriers, les soldats, les marins et même des paysans vont se constituer en conseils qui rassemblent l’entièreté de la classe. Les conseils, à ce moment-là, ce ne sont pas des assemblées générales, ce sont des comités composés de délégués issus de différentes assemblées, de casernes, d’usines, etc. Ils vont faire craindre au pouvoir bourgeois et aristocratique une révolution socialiste. Cependant, à ce moment-là, les conseils sont dominés par des délégués du SPD, donc le parti social-démocrate réformiste, et des syndicats réformistes. Cela produit une direction où les conseils vont accepter la paix avec la bourgeoisie et des élections dans une république bourgeoise. C’est une expérience amère pour une fraction conséquente du mouvement révolutionnaire : le mouvement peut être capturé, retourné et le pouvoir rendu à la bourgeoisie.
Le courant conseilliste va naître de la critique de la politique réformiste des conseils. Cette critique repose sur deux postulats : l’auto-émancipation de la classe, la classe ouvrière ne peut être libérée que par elle-même, et l’auto-organisation absolue de la classe, les conseillistes se méfient radicalement des partis et surtout des partis de masse. Selon eux, le parti tend à habituer les membres de notre classe à être discipliné.es par lui et à lui déléguer le pouvoir : cela fait que même quand les conseils existent, ils sont dominés par des militant·es et des délégué·es syndicaux·les et non par la base ouvrière en lutte.
Une situation relativement similaire a lieu dans l’Italie des années 70 avec l’émergence de l’Autonomie. Face au frein d’un Parti communiste italien définitivement réformiste et incapable de renverser la table, en miroir se développe la volonté de ne plus dépendre d’une organisation révolutionnaire et de ne compter que sur l’auto-organisation spontanée. L’Autonomie va donc affirmer que la clé de la révolution ce n’est pas une direction proposée par un parti mais c’est l’auto-activité de notre classe. Cette approche est spontanéiste car elle va juger qu’un parti va nous éloigner d’une solution par en bas, qui elle apparaîtrait d’elle-même dans la lutte.
La nécessité de l’organisation pour
clarifier la direction
Il y a une contradiction inhérente au marxisme et que Marx avait déjà repérée : d’une part l’émancipation des travailleur·ses est l’œuvre des travailleur·ses elles et eux-mêmes, d’autre part les idées dominantes dans la classe sont les idées de la classe dominante. C’est à ce stade qu’intervient la nécessité de l’organisation révolutionnaire. Elle permet de trancher les débats internes à notre classe et au mouvement et de s’extraire de l’idéologie bourgeoise dominante. Penser que l’organisation ou le parti révolutionnaire sont destinés à trahir le mouvement est une impasse car cela conduit à refuser de débattre des directions proposées par les révolutionnaires. On doit bien absolument critiquer la vision du socialisme par en haut, du substitutisme : l’idée qui veut que ce soit le parti qui fasse la révolution et non la classe dans son ensemble ; mais on ne peut pas refuser la possibilité que des partis révolutionnaires fassent des propositions de direction au mouvement. Sinon, c’est une direction intrinsèquement forgée par l’idéologie dominante qui va prendre le dessus dans les cadres d’auto-organisation. Le refus de l’organisation amène souvent à fétichiser la forme spontanée du mouvement et ainsi poser l’assemblée générale et le conseil comme sa forme la plus pure. Mais ce n’est pas en refusant l’organisation que les directions détachées du mouvement disparaissent. S’il n’y a pas de batailles pour la direction, la seule direction sera celle de l’idéologie dominante : on assiste alors au retour du réformisme, voire pire. Ça ne veut pas dire qu’un mouvement spontané n’a aucune potentialité révolutionnaire dans les formes d’organisation qu’il propose, mais que le mouvement ne se suffit pas à lui-même et que pour qu’il atteigne son véritable potentiel, les organisations révolutionnaires doivent pouvoir y proposer des stratégies.
Les boussoles :
ce que donne l’organisation au mouvement
L’organisation donne à ses membres des boussoles, ce ne sont pas des recettes toutes prêtes ou des analyses qui seraient systématiquement valides mais plutôt des clés qui permettent de se poser la question : comment intervenir dans le mouvement pour lui proposer une direction ? La forme spontanée du mouvement permet de rassembler notre classe ; ce qui est décisif pour nous en tant que révolutionnaires c’est d’y intervenir et d’y tester et défendre nos boussoles.
Une première condition à cela doit être de faire en sorte que les assemblées générales soient les assemblées de notre classe. Mais affirmer que tout le pouvoir doit revenir aux AG peut être trompeur à certains égards. Déjà c’est un mot d’ordre qui doit être choisi dans des moments où la situation politique le permet, c’est à dire quand dans le mouvement il y a un effort de masse d’auto-organisation. Mais surtout, selon une mauvaise lecture aujourd’hui, ce mot d’ordre signifierait qu’il n’y a pas d’espace de coordination à plus grande échelle qui nécessite obligatoirement des formes de délégations. À l’origine, ce mot d’ordre veut dire que les AG de travailleur·ses délèguent des représentant·es à des conseils plus vastes mais que le pouvoir doit rester à la base : le pouvoir est certes délégué mais les représentant.e.s sont révocables et doivent rendre des comptes à n’importe quel moment devant l’AG.
En 2023, à Marseille, il y a eu une AG Interpro qui a réuni des centaines de personnes. Elle a réuni sur le fait d’être d’appartenir à la même classe et elle a permis de coordonner des grévistes, de coordonner des actions, des mobilisations et même des ravitaillements. C’est très bien mais c’est pas suffisant : il faut que l’assemblée ou le conseil réunissent la classe mais il faudrait aussi qu’ils la réunissent sur la base du lieu de travail car, de fait, en se réunissant sur cette base, en reprenant le contrôle de la production, on conteste le pouvoir bourgeois là où il se fonde. En luttant depuis la production, on conteste l’organisation par la bourgeoisie de la vie économique et sociale au sens le plus large. Évidemment, des assemblées de ce genre n’existent pas toujours, mais ce qu’on doit surtout en retenir c’est qu’il faut revendiquer que nos espaces d’auto-organisation soient explicitement des espaces d’organisation de notre classe. Pour cela, il faut déjà défendre la centralité de la classe dans l’analyse et convaincre qu’on a toustes intérêt à renverser l’ordre politique et économique de la bourgeoisie.
Un second élément essentiel à avoir en tête est qu’on ne doit pas être timides quant à notre intervention dans les cadres d’auto-organisation du mouvement. Si on n’intervient pas aujourd’hui, on ne sera pas prêt·e à intervenir dans des moments de tempête révolutionnaire. Et c’est dès aujourd’hui qu’on doit être prêt·e à donner des caps à suivre au mouvement. La coordination des assemblées est essentielle, car c’est en elle que se trouve l’embryon de l’État ouvrier capable de bâtir une société débarrassée du capitalisme. Mais aussi il ne faut pas négliger la subordination des conseils de représentant·es aux assemblées de toute la classe.
Les assemblées doivent naître des rapports de force autour de la lutte des classes, mais si on veut transformer ces rapports de force en victoires révolutionnaires, il faut y proposer une direction de manière coordonnée. Et la première victoire à y remporter est la non-délégation du pouvoir de l’assemblée à une autorité extérieure qui n’en émanerait pas.
Tout cela pose la nécessité d’une organisation préexistante au mouvement et à ses assemblées, une organisation révolutionnaire qui doit être en capacité de proposer à la classe d’assumer ses affaires et ses luttes par elle-même. Il ne s’agit pas de propagande individuelle par des militant·es qui se ramèneraient dans une assemblée pour réciter ce qu’on leur a demandé de réciter mais d’une intervention des révolutionnaires pour construire les cadres du mouvement. Mais pour savoir que construire comme cadres et savoir quoi y défendre, il est nécessaire d’avoir des débats au préalable, d’avoir construit ses arguments pour ensuite les tester dans le mouvement, les affûter ou parfois les abandonner. L’organisation révolutionnaire n’est pas le préalable à l’existence du mouvement mais elle est nécessaire pour que la direction qu’il prenne puisse aboutir à toutes ses potentialités révolutionnaires.
Léon (Marseille)