À propos de « Nouveau Peuple, nouvelle gauche » : des arguments… pas si nouveaux.

Dans son livre Nouveau peuple, nouvelle gauche publié par l’institut la Boétie, La France Insoumise (LFI) propose une analyse des « classes populaires », à partir de travaux universitaires, pour en tirer des pistes stratégiques. Elle met au centre un nouvel acteur politique : le peuple, qui remplacerait la classe ouvrière

Peuple contre classe ? 

Plusieurs arguments sont avancés : d’abord, une diminution du nombre d’ouvriers. Mais ces chiffres utilisent les catégories floues de l’INSEE qui décrivent des statuts professionnels, pas des positions dans la production 1Pour une critique des catégories de l’INSEE : voir Ross Harrold (2024), La lutte des classes au 21e siècle. Disponible sur le site d’a2c ou dans la revue #14. La « classe ouvrière » ne désigne pas qu’un ouvrier blanc à l’usine, figure mythifiée que le livre cherche à déconstruire. Selon nous, elle renvoie à la classe travailleuse, celle qui ne possède que sa force de travail pour vivre, et qui existe encore aujourd’hui. Peu importe la forme juridique que prend son exploitation : même si les travailleurs uberisés ont le statut d’auto-entrepreneur et non de salarié, il y a toujours des capitalistes qui extraient une plus-value de leur travail. 

La prétendue « atomisation »de la classe ouvrière défendue dans le livre est contredite par la tendance à la concentration des capitaux et aux monopoles : des millions de travailleur·euses sur la planète ont le même employeur, et donc, le même ennemi commun 2Voir Vic Michel (2025), Dans quelle classe es-tu et pourquoi c’est important ?. Disponible sur le site d’a2c ou dans la revue #17. C’est aussi là l’écueil d’arguments sociologiques qui prétendent décrire une mutation globale du capitalisme en n’analysant que la situation en France. 

Pour LFI, la catégorie « classe ouvrière » serait peu pertinente car hétérogène et marquée par des dominations de genre et de race. Certes, notre classe est traversée par de multiples oppressions qu’il nous faut absolument combattre pour construire notre unité. Mais aucune forme d’oppression ne remet en cause l’existence d’un antagonisme de classe. Répéter que ces classes populaires sont « plurielles », « fragmentées », tend à nier l’antagonisme des rapports entre classe travailleuse et classe capitaliste. Et en effet, pour la FI, l’exploitation par le travail n’est plus le rapport social qui structure en premier lieu le capitalisme : c’est la dépendance et l’accès aux “réseaux” (internet, services publics, électricité, centres-villes), tout ce qui ne concerne pas le travail. 

LFI propose ainsi de remplacer la classe par le peuple, car « les mouvements insurrectionnels » se seraient auto-désignés de la sorte. Mais ce manque de conscience de classe n’est pas figé : c’est le travail des révolutionnaires de la renforcer. Ici, LFI nous propose de l’abandonner ? Ce nouveau peuple est présenté de manière assez floue pour ne fermer aucune porte électorale. Ce que le livre ne mentionne pas, c’est la dimension nationaliste du mot « peuple ». Ce n’est pourtant pas un hasard : la même FI propose de redonner sa grandeur à la « puissance maritime » (coloniale) de la France, d’instaurer un service militaire pour contrer « l’érosion du lien armée-nation » 3Voir Le Programme de la France Insoumise (2024). Défense : une défense au service de la souveraineté populaire. Disponible sur le site de LFI.… Des mesures qui défendent les intérêts de la nation, pas des travailleur·euses. 

« Révolution » électorale

Malgré une FI qui veut souvent se présenter comme liée aux luttes, ce livre met surtout en avant la stratégie électorale pour convaincre ce « nouveau peuple » de voter. Aucune autre stratégie n’est sérieusement développée. La question de la grève n’est quasiment pas évoquée.

Et pour cause. Marx décrivait la classe ouvrière non pas seulement comme une réalité sociologique, mais comme étant la seule ayant le pouvoir de renverser le capitalisme. Dire qu’elle n’existe plus, c’est penser que la révolution socialiste n’aura plus lieu, que les exploité·es n’ont plus cette capacité révolutionnaire. Pour LFI, la solution viendrait alors d’en haut, par la révolution citoyenne, par les urnes. 

Au contraire, même si des reconfigurations du capitalisme ont lieu régulièrement, nous vivons toujours dans un système où une minorité de capitalistes s’accapare le fruit du travail d’une majorité d’exploité·es. Et c’est toujours cette classe qui est la seule à pouvoir renverser le capitalisme. 

Tiffa (Marseille)

Notes

Notes
1 Pour une critique des catégories de l’INSEE : voir Ross Harrold (2024), La lutte des classes au 21e siècle. Disponible sur le site d’a2c ou dans la revue #14
2 Voir Vic Michel (2025), Dans quelle classe es-tu et pourquoi c’est important ?. Disponible sur le site d’a2c ou dans la revue #17
3 Voir Le Programme de la France Insoumise (2024). Défense : une défense au service de la souveraineté populaire. Disponible sur le site de LFI.