Syrie : l’avenir du Rojava en jeu

Au terme d’un accord signé le 29 janvier dernier et de plusieurs semaines d’offensives meurtrières menées par les troupes du nouveau régime syrien sur le nord et le nord-est du pays, le Rojava tel qu’il s’est construit en tant qu’entité politique et territoriale autonome – devenue centrale pour la lutte du peuple kurde dans son ensemble – est sur le point de disparaître. Si dans cette séquence, nous devons réaffirmer une solidarité inconditionnelle avec la résistance kurde,le résultat des alliances nouées par le mouvement avec les puissances impérialistes pendant la guerre civile syrienne pose des questions stratégiques qu’il semble aujourd’hui nécessaire d’analyser.

Au début du XXe siècle, le partage de l’Empire ottoman par les puissances occidentales balaie les aspirations des populations kurdes à la constitution d’un État propre et les divisent entre plusieurs pays : la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran.

En Syrie, les Kurdes sont intégré·es au tissu social et politique jusqu’au début des années 60 quand le gouvernement baasiste, à son arrivée au pouvoir, lance une campagne « d’arabisation » qui les prive de leurs droits, pour certain·es de leurs terres et proscrit l’usage de leur langue. Face à ces oppressions, c’est dans les années 80 et 90 que se renforcent localement les revendications nationalistes kurdes, principalement sous l’influence du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Le PKK s’est formé en 1978 autour du projet de création d’un État indépendant réunissant tous les territoires du Kurdistan avant de concentrer particulièrement son intervention au sein de l’État turc. En Syrie, il collabore longtemps avec le président Hafez al-Assad, alors en conflit avec la Turquie. Assad laisse volontiers le PKK opérer à la frontière entre les deux pays jusqu’en 1998 et l’extradition imposée par le pouvoir turc de son leader Abdullah Öcalan. Le relai sera pris en 2003 par le Parti démocratique kurde (PYD), lié au PKK et populaire auprès des communautés du nord et du nord-est de la Syrie.

Lorsqu’en mars 2011 la révolution syrienne éclate, dans les rues de Hassaké et Qamishli, des milliers de Kurdes sortent manifester. L’évolution rapide de la situation à l’échelle du pays conduit en 2012 au retrait de l’armée de cette région pour se consacrer au contrôle de l’Ouest (la côte et l’axe Alep-Damas) où se concentre l’essentiel de la population et de l’économie. Ce retrait permet aux YPG, la branche armée du PYD, de prendre le contrôle de la région. Ne projetant pas la possibilité de trouver leur place aux côtés d’une opposition fragmentée, les Kurdes construisent ainsi une troisième voie.

L’écrasement de la révolution par Assad permet à Daech d’étendre ses positions en Syrie. Les unités kurdes apparaissent comme des alliées idéales pour les impérialistes occidentaux qui cherchent à combattre Daech et à maintenir une présence stratégique dans le pays sans avoir à engager leurs propres soldats sur le terrain. En septembre 2014, une coalition menée par les USA soutient ainsi les YPG dans la bataille de Kobané. Les combattant·es kurdes et leurs allié·es arabes reprennent la ville en juin 2015. Les USA les arment et les forment, favorisant la structuration de ce qui devient les Forces démocratiques syriennes (FDS).

Ainsi renforcé, en 2016, le PYD déclare la création du Rojava, reliant les localités de Kobané, Afrin et Al-Jazira. Se méfiant des relations entre les USA et la Turquie qui n’a pas intérêt à son émergence, le Rojava ouvre immédiatement un bureau à Moscou pour s’assurer un soutien russe.

Au fil de leurs victoires contre l’État Islamique, les FDS se retrouvent en contrôle de 30% du territoire syrien dont des champs pétroliers qui aident à financer le fonctionnement de la zone autonome. Le PYD, les YPG et les YPJ (Unités de protection de la femme) concrétisent un projet politique fondé sur le communalisme, la démocratie directe, l’écologie et les droits des femmes – un modèle unique dans la région mais dont la construction et les processus de décision par en haut tranchent avec ses discours socialistes voire anarchistes.

Mais dès le début de la révolution syrienne, le PYD cherche à centraliser le mouvement autour de sa direction par des manœuvres coercitives, afin d’affaiblir toute activité politique indépendante de ses structures. On lui attribue notamment l’arrestation, la disparition ou l’assassinat de leaders assyrien·nes, kurdes ou arabes, de militant·es des partis d’opposition et de manifestant·es, dans de nombreuses villes et pendant toute la durée de son contrôle du Rojava1.

D’un point de vue idéologique, le projet de confédéralisme démocratique développé par Öcalan est fortement influencé par Murray Bookchin, qui avance une notion de « double pouvoir ». Mais le fonctionnement de l’Administration autonome diffère du « double pouvoir » de Bookchin. Il n’a pas émergé d’un mouvement par en-bas mais du succès militaire de groupes armés coordonnés autour d’un parti préexistant ; il n’est pas issu d’un conflit avec l’État mais d’un vide du pouvoir provoqué par la guerre civile. Par ailleurs, les deux parties qui administrent le Rojava  – le Conseil démocratique syrien et le TEV-DEM  – sont construites depuis le même mouvement, voire par les mêmes individus2. Les conditions d’émergence d’une véritable alternative politique révolutionnaire à l’État et de plein exercice de la démocratie directe ne sont donc pas réunies.

L’alliance du mouvement kurde avec les armées impérialistes

Pour sécuriser les intérêts du mouvement, les directions kurdes ont misé sur l’alliance militaire avec les États impérialistes occidentaux et les négociations politiques avec des puissances régionales concurrentes. Mais le renversement de Bachar al-Assad fin 2024 et la prise du pouvoir d’Ahmed al-Charaa ont mis les Kurdes face aux contradictions de ces stratégies. 

En mars 2025, les FDS négocient un premier accord avec le nouveau régime sous l’égide des USA. Le texte engage le gouvernement à préserver une certaine autonomie des organisations kurdes ainsi qu’à instaurer une égalité de représentation des groupes ethniques et religieux dans le processus politique de refonte du pays.

Mais en mars et à l’été 2025 notamment, des massacres commis dans les communautés alaouites et druzes sont attribués aux forces de sécurité et à des groupes alliés d’HTS (Hay’at Tahrir al-Sham, Organisation de libération du Levant, dirigée par al-Charaa) qui savent que l’exacerbation des tensions sectaires peuvent leur permettre de recruter.

Al-Charaa tente publiquement de se dissocier de ces violences. Il sait que le contrôle qu’il a sur ses bases armées reste limité et que son maintien au pouvoir dépend de ses relations avec les classes dirigeantes impérialistes régionales ou occidentales. 

Al-Charaa essaie de se rapprocher des USA, notamment par l’intermédiaire des pays du Golfe. Il rencontre Trump pour la première fois à Riyadh en Arabie Saoudite en mai 2025, au lendemain de la levée des sanctions états-uniennes, avant d’être invité à la Maison Blanche en novembre. Il montre en parallèle qu’il n’a pas l’intention de gêner Israël dans sa progression au sud de la Syrie, où l’armée sioniste a construit de nouvelles bases militaires dans et au-delà de la région du Golan. 

En janvier 2026 à Paris, une rencontre entre Israël et le régime syrien aboutit à une décision de collaboration sécuritaire. Ce n’est pas un hasard si quelques jours plus tard, l’armée syrienne lance une offensive d’ampleur contre les quartiers kurdes d’Alep. Elle peut compter sur l’appui de la Turquie et l’acquiescement des USA. Le régime syrien regagne de nombreux territoires.

Pendant ces attaques, ni les USA, ni la France, avec lesquels les Kurdes avaient combattu Daech au prix de 13 000 vies ne les soutiennent. Achevant d’afficher leur instrumentalisation, l’envoyé états-unien Tom Barrack acte la fin du « partenariat », estimant que le rôle des FDS avait « largement expiré » et que le gouvernement syrien est prêt à « assumer les responsabilités en matière de sécurité »3. Maintenant que Daech est réduit à de petites cellules dispersées, que le pouvoir central a démontré sa puissance de frappe et son alignement sur les intérêts des États impérialistes, ces derniers ne voient plus d’utilité à soutenir les Kurdes.

Un accord de cessez-le-feu est signé le 29 janvier. Il prévoit le retour des populations déplacées, la reconnaissance de la langue et des droits culturels kurdes, l’inclusion des FDS dans l’armée et la fusion des organes kurdes avec les institutions de l’État ; institutions cependant composées d’anciens djihadistes et rebelles hostiles aux Kurdes et où les femmes risquent de voir leur rôle politique diminuer.

Le démantèlement en cours du Rojava porte un coup dur au mouvement de libération du peuple kurde. Il témoigne que les négociations et alliances avec les puissances locales ou internationales, si elles peuvent protéger un temps de la répression, menacent « toujours d’entraîner l’appropriation du mouvement kurde à des fins impérialistes et comportent de plus en plus le risque que les partis kurdes deviennent eux-mêmes complices de l’oppression des populations vulnérables »4.

C’est pourquoi la préservation des acquis de l’expérience politique menée au Rojava et la lutte légitime pour l’autodétermination du peuple kurde ne pourront se poursuivre en Syrie qu’en prenant part activement au mouvement social qui s’y développe.

Perspectives de luttes communes ?

À son arrivée au pouvoir, Ahmed al-Charaa affirme : « La révolution s’est terminée avec la chute du régime et nous ne permettrons pas qu’elle se propage ailleurs »5. En réalité, la chute de Bashar al-Assad – dont l’État contrôlait notamment les syndicats – a rouvert en Syrie des possibilités pour l’organisation indépendante des travailleur·ses, des pauvres et des opprimé·es. Face aux politiques agressives du gouvernement, une résistance émerge.

Des rassemblements simultanés dans de nombreuses villes ont eu lieu à plusieurs reprises en 2025, pour dénoncer la flambée du coût de la vie, les privatisations et les licenciements arbitraires, et ce à l’appel de coordinations de travailleur·euses6.

En parallèle, la gauche radicale essaie de se réimplanter après avoir longtemps opéré en secret ou depuis l’exil. Elle travaille à construire des fronts unitaires larges avec des organisations de femmes, de jeunesse et de lutte pour les droits humains. 

Après les massacres de minorités alaouites en mars 2025, la contestation s’organise aussi dans la rue, à Damas, à Soueïda et en novembre dans plusieurs villes de la côte, rassemblant des milliers de personnes. Des mobilisations se multiplient aussi contre l’expansion militaire israélienne et en soutien à la Palestine.

Pour le militant socialiste syrien Ghayath Naisse, ces initiatives – même si elles ne sont pas encore unifiées – « convoient la possibilité du changement par en bas »7.

Le bilan de l’expérience du Rojava et les dynamiques actuelles montrent la voie : seules les alliances par en bas avec toustes les exploité·es et toustes les opprimé·es en Syrie, en Irak, en Iran et en Turquie, pourront ouvrir pour les Kurdes la perspective d’une authentique libération.

Mathilde (Marseille)

1. Rena Netjes, Erwin van Veen (2021, avril), Henchman, Rebel, Democrat, Terrorist : The YPG/PYD during the Syrian conflict, Clingendael – Netherlands Institute of International Relations. 

2. Anne Alexander (2022), Revolution Is The Choice Of The People : Crisis and Revolt in the Middle East & North Africa. 

3. Al Jazeera (2026, 20 janvier) « US envoy says SDF’s role in Syria has ‘largely expired’ after ISIL » sur aljazeera.com. 

4. Anne Alexander (2025, avril), « The making and breaking of state power in Syria », International Socialism n°186.

5. Bissane El Cheikh (2024, 20 décembre), « Al-Charaa to Asharq Al-Awsat : Revolution Ended with Regime’s Fall, Will Not Be Exported », Asharq Al-Awsat sur aawsat.com

6. Le Réseau syndical international de solidarité et de luttes (2025, 21 février), « De nouveaux comités de travailleurs syriens lancent des protestations coordonnées contre les licenciements massifs d’employés du gouvernement », Republication de MENA Solidarity Network sur laboursolidarity.org

7. Arthur Townend (2026, 14 janvier), « What triggered new fighting in Syria ? Interview with Syrian socialist », Socialist Worker sur socialistworker.co.uk.