Mouvement agricole
Retour sur le mouvement des agriculteur·ices avec Maxim, camarade d’Autonomie de Classe (A2C), impliqué en Bretagne dans Campagnes Ouvertes et Solidaires et une assemblée ‘Indignons-nous’ intercommunale, composée de nombreux paysan.nes.
Pour commencer, tu peux nous expliquer un peu les raisons de la mobilisation agricole de ces dernières semaines ?
Cette mobilisation, elle part de la question des abattages sanitaires totaux face à la maladie de la dermatose nodulaire contagieuse. Les « abattages totaux », c’est une mesure sanitaire imposée par l’État quand une maladie animale est détectée dans un élevage. Concrètement, ça veut dire : on tue tout le troupeau, y compris les animaux sains dès le premier animal touché. Pour une petite ferme, ça signifie la perte de plusieurs années de travail et un redémarrage à zéro.
En Ariège notamment, il y a eu des scènes où face aux refus des abattages, il y a eu des sièges de fermes par la police, avec des images de répression très dures qui ont circulé largement. À partir de là, on a vu une solidarité paysanne spontanée se construire : des voisins, des collègues, des gens qui ne sont pas forcément encartés dans un syndicat, qui se mobilisent pour empêcher l’abattage d’une ferme.
Quelles organisations étaient présentes dans ces mobilisations ?
La mobilisation était soutenue par la Confédération paysanne (CONF) et la Coordination rurale (CR), ce qui peut surprendre. En effet, la Coordination Rurale a une direction très liée au Rassemblement Nationale, tandis que la Confédération Paysanne émerge d’un mouvement de paysans de gauche. Le bloc FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) et JA (Jeunes Agriculteurs, qui sont en gros les jeunes de la FNSEA), syndicats majoritaires, n’ont pas soutenu la mobilisation contre les abattages totaux.
Et ce n’est pas un hasard : l’abattage total et la non-vaccination permettent de conserver un passeport sanitaire français, indispensable pour exporter de la viande à prix élevé. Ce sont surtout les grosses exploitations agro-industrielles, tournées vers l’export, qui ont intérêt à ce système. La FNSEA défend ces intérêts-là. Les petits et moyens éleveurs, eux, en sont les victimes directes.
Est-ce que cette mobilisation a contribué à affaiblir la FNSEA ? De montrer les contradictions qu’elle portait pour les petits agriculteurs ?
Oui, clairement, la séquence a rendu plus visible il me semble les intérêts divergents au sein du monde agricole. La FNSEA, en ne soutenant pas ces mobilisations (qui a changé d’avis après en voyant son erreur stratégique) a montré que sa politique soutenait les intérêts des grands capitalistes agricoles. La CONF’ et la CR qui elles se sont mobilisées dès le début défendent davantage les petites fermes, la CONF’ plutôt en bio et la CR plutôt conventionnel qui demande un allégement des normes environnementales et des politiques protectionnistes.
Cette clarification accélère la fissuration par la base de l’hégémonie de la FNSEA. Dans la séquence beaucoup d’agriculteurs ont rejoint la CR, qui apparaît comme plus offensive, plus prête à des actions de blocage, plus en phase avec la colère qui s’exprime dans la mobilisation. Phénomène que l’on avait pu déjà constaté aux élections pour les chambres d’agriculture de 2025 où la CR est passé de 3 à 14 départements et la CONF de 1 à 3.
Et c’est pas pour rien que c’est la Coordination Rurale en particulier qui se renforce. C’est que dans un contexte de crise, les idées d’extrême droite, de protectionnisme teinté de nationalisme se diffusent d’autant plus dans les couches intermédiaires comme les petits propriétaires agricoles.
Cette situation permet de montrer les contradictions du mouvement paysan, qui comporte trois bases de classes : les gros exploitants, les petits exploitants et les ouvriers agricoles. Si l’organisation auprès des premiers est sans perspective, les deuxièmes oscillent de part leur position de classe petite-bourgeoise entre progressisme et réaction. C’est ce qu’on voit avec la Coordination Rurale et la Conf’ aujourd’hui qui polarisent le mouvement agricole actuel.
Et du côté des travailleurs agricoles salariés, où en est la mobilisation ?
Les ouvriers agricoles, très souvent des travailleurs étrangers, extrêmement précarisés, sont absents de cette séquence. Du fait de la saisonnalité du travail, du turn-over, de la précarité des contrats (les TESA: Titre emploi service agricole simplifié peuvent être rompu très facilement), de la précarité des salarié.es et de leur isolement géographique et social en milieu rural.
Pire : si ces travailleurs se mettaient en grève, ils se heurteraient directement aux exploitants y compris ceux de la CR ou de la Conf’. Là, les antagonismes éclateraient immédiatement.
La FNSEA pousse d’ailleurs à fond les plateformes de travailleurs détachés, avec une mise en concurrence internationale de la main-d’œuvre agricole. C’est un processus de salarisation, de précarisation et de concentration capitaliste accélérée.
Comment comprendre la Coordination rurale politiquement ?
La direction de la CR a des liens très clairs avec l’extrême droite, notamment le RN (voir enquête streetpress 2025 : La Coordination rurale, un syndicat à l’extrême droite du monde agricole). Et une partie de son discours est nationaliste : défense de « l’agriculture française », rejet des importations par protectionnisme, parfois une articuléation avec des discours anti-immigration et racistes… Les accusations d’un de ses représentants Alain Aunac, pour trafic d’être humain ou la banderole “Les blindés dans les cités pas dans nos fermes” dressée fièrement sur un pont tenu par la CR la semaine passé en sont des manifestations concrètes.
Et en même temps, sur certaines luttes concrètes comme l’abattage total, l’alliance avec la Confédération Paysanne se fait sur une base matérielle : la défense des petites fermes face à un État qui protège les intérêts de l’agro-industrie. Et c’est dans ces mobilisations qu’ils arrivent aussi à se renforcer.
Mais la conscience politique au sein de la CR n’est pas homogène. Il y a un exemple assez révélateur : une vidéo où un militant de la CR défend publiquement une députée la France Insoumise venue soutenir la mobilisation contre les abattages, face à un militant Rassemblement National qui l’insultait. Le militant de la CR reproche au Rassemblement National de parler à la FNSEA alors que la FI défend la cause des agriculteurs contre l’abattage. Ça montre encore une fois que les petits agriculteurs peuvent osciller d’une conscience à une autre, selon la situation.
Par contre leur lien avec le RN est inquiétant et leur mode d’action montrent qu’il peuvent mettre en mouvement sur des bases réactionnaires.
Par exemple, dans les Deux-Sèvres, au cœur de la mobilisation contre les abattages totaux, des militants de la CR ont attaqué le local de militants contre les méga-bassines.
Dans ce contexte là, l’alliance de la Confédération Paysanne avec eux pose vraiment question. Mais en même temps, elle révèle la réalité du monde agricole et de ses bases de classe. Les petites fermes, ça reste des petits exploitants, qui galèrent, mais qui restent des petits propriétaires et avec une conscience politique ambiguë. Elle oscille entre positionnements progressistes (CONF’) et discours réactionnaire (CR).
Dans ce contexte, comment penser les perspectives stratégiques du mouvement ?
Le mouvement agricole montre à la fois sa force et ses limites. Il y a une auto-organisation réelle, des solidarités locales, des blocages. Mais il n’y a pas de débouché politique cohérent clair. Notamment à cause de ses bases de classe.
Comme le disait Lénine, les paysans ne forment pas une classe homogène, mais un groupe social traversé par des intérêts antagonistes. Sans alliance avec le mouvement ouvrier, sans organisation des travailleurs agricoles eux-mêmes, le mouvement reste instable, récupérable, et en partie aspiré par des forces réactionnaires comme la CR.
L’enjeu, pour nous, révolutionnaires, c’est de soutenir l’organisation de notre classe, celle des travailleur.euses agricoles, pour permettre de porter ses propres revendications : l’amélioration des conditions de travail, la nationalisation des terres agricoles, la solidarité internationaliste des salarié.es agricoles et agro-alimentaires du monde entier,…
Mais aussi et de penser les points de jonction possibles avec la classe intermédiaire des petits exploitants pour affaiblir la classe capitaliste : contre l’abattage total, contre l’accaparement des terres par les société de spéculations foncières et par l’agro-industrie, sur une base internationaliste lutter contre les politiques libérales de mise en compétition des agricultures du monde entier (lutte contre le MERCOSUR), contre les politiques protectionnistes qui renforcent des formes de nationalisme et d’impérialisme. Il devrait y avoir également des positions des grosses organisations syndicales, comme la CGT ou Solidaires contre les abattages, pour une agriculture au profit des travailleur·euses et non des intérêts des capitalistes. Ces ponts n’existent quasiment pas mais la séquence montre aussi pourquoi ils sont nécessaires.