Syndicalisme : les directions contre la base

La séquence du 10 septembre au 2 octobre, autour du mouvement « Bloquons tout », déclenché après la tentative de Bayrou de faire adopter un nouveau budget en plein été, a été un révélateur de la situation politique actuelle. Il a mis en lumière à la fois l’extrême fragilité du gouvernement, la combativité persistante de notre classe, mais aussi le rôle central des directions syndicales dans la temporisation de la colère sociale pour laisser le temps aux classes dirigeantes de trouver une issue à la crise.

Malgré deux journées combatives mi-septembre (10 et 18) et un pouvoir affaibli, le gouvernement parvient en février 2026 à faire adopter un budget austéritaire et de guerre, grâce au 49.3 et au soutien du PS. Pour comprendre cette séquence, il faut analyser le rôle joué par les directions syndicales dans les mobilisations sociales et en tirer des conclusions stratégiques si nous voulons gagner dans la période qui s’ouvre.

Le rôle des directions syndicales

Chaque passage en force alimente la colère. Pour éviter un affrontement généralisé, la classe dirigeante s’appuie sur les directions syndicales, qui jouent un rôle central dans la canalisation de la mobilisation. Encore une fois, la séquence du 10 au 18 septembre l’a montré de manière très claire. La journée du 10 septembre a été marquée par une réelle dynamique combative et c’est en lien direct avec le fait qu’elle a été appelée par la base (forte présence de la jeunesse rejointe par des sections syndicales combatives). À la suite de cette journée, les directions syndicales ont appelé à un nouveau temps fort le 18 septembre.

Mais au lieu de renforcer la mobilisation, les directions syndicales professionnelles ont limité la mobilisation du 18 septembre à une journée isolée, sans perspective de reconduction et sans volonté d’unifier réellement les secteurs en lutte. Entre ultimatum et reconduction d’une journée le 2 octobre puis le 5 décembre, les directions syndicales ont joué, dans un moment de fragilité du pouvoir, un rôle de canalisation permettant à l’exécutif de se stabiliser. Aujourd’hui, c’est donc avec l’appui des directions syndicales et du Parti Socialiste que Lecornu a pu faire passer sans contestation massive un budget avec l’usage du 49.3.

Pourtant, si de nombreux·ses militant·es sont critiques des directions syndicales, il nous faut nous doter d’une stratégie pour y faire face. Pour cela il faut comprendre le processus de construction d’un syndicat et des logiques de bureaucratisation auxquelles il fait face pour pouvoir combattre les politiques des directions syndicales. 

La bureaucratie, un phénomène inhérent à l’évolution des syndicats

Un premier écueil dans lequel tomber serait de penser qu’il y aurait juste de mauvais·es dirigeant·es à la tête du syndicat. Les directions syndicales ne sont pas simplement le produit de trahisons individuelles. Pour qu’un syndicat se massifie et se stabilise, il se dote de moyens permanents : financements, structures, militant·es dédié·es aux négociations. Une partie des militant·es se professionnalise et son activité se déplace progressivement des lieux de travail vers les instances institutionnelles.

Nous ne disons pas que les bureaucrates « défendent consciemment le capitalisme ». Si une couche des travailleur·euses se professionnalise dans l’appareil syndical qu’elle s’attelle à maintenir, elle n’a plus les mêmes conditions d’existence. Son activité quotidienne ne consiste plus principalement à travailler côte-à-côte avec ses collègues sous l’autorité directe d’un patron, mais à gérer une organisation, négocier, siéger dans des instances, maintenir des relations institutionnelles. Lorsque l’on est dans la gestion d’un syndicat, l’appareil syndical devient la fin, et non plus un moyen pour renforcer la lutte. Et plus on monte dans l’appareil syndical, plus la distance avec les conditions immédiates de travail s’accroît, plus son statut dépend du cadre de négociation avec l’État et le patronat et donc du cadre de l’exploitation.

Dans les moments de forte intensité de lutte, ces contradictions sont d’autant plus visibles, comme nous avons pu le voir durant les deux dernières séquences des mouvements contre les réformes retraites où étaient beaucoup plus discutées les stratégies des directions syndicales nationales. La base peut pousser à l’extension du conflit, tandis que la bureaucratie cherche une issue négociée pour maintenir son rôle d’intermédiaire. Aussi, plus la crise politique s’approfondit, plus la nécessité de garantir la stabilisation du gouvernement implique de freiner la mobilisation et de canaliser la colère s’intensifie, et plus les directions syndicales jouent leur rôle de frein de la mobilisation.

Les divergences internes à la bureaucratie, entre sa gauche et sa droite, sont secondaires par rapport à la différence fondamentale entre les directions insérées dans les mécanismes institutionnels et les travailleur·euses directement confronté·es à l’exploitation. 

La question n’est donc pas d’abord celle des personnes à la tête du syndicat mais de sa structure même. Une direction plus à gauche peut, dans certaines séquences, favoriser la mobilisation. Mais sans développement d’un courant combatif dans les bases, elle subira à son tour la pression à la modération ou ne permettra pas une dynamique sur du long terme. Il faut aussi distinguer les directions locales des directions nationales. Les équipes locales : unions locales, sections d’entreprises, syndicats départementaux restent en général plus directement ancrées dans les lieux de travail. Cette proximité peut maintenir une tension plus forte avec les attentes de la base et laisser davantage de place à des dynamiques combatives.

Les divergences internes à la bureaucratie existent entre sa gauche et sa droite, entre les directions locales et nationales. Elles restent toutefois secondaires par rapport à la différence fondamentale entre une couche insérée dans les mécanismes institutionnels (direction) et des travailleur·euses directement confronté·es à l’exploitation (base).

La bureaucratie, produit du recul de l’auto-activité des masses

Mais si la bureaucratie a une base matérielle, elle n’est pas pour autant toute-puissante. Son poids dépend du niveau d’auto-activité des bases. La bureaucratie se renforce d’autant plus lorsque l’auto-activité des travailleur·euses s’affaiblit et que les décisions stratégiques se concentrent entre les mains de ceux qui ont le temps et les moyens de les prendre.

Dans les périodes de mouvements sociaux, on observe souvent un développement des assemblées générales de travailleur·euses, qui constituent un espace essentiel de débat et de critique des orientations des directions. C’est souvent dans ces espaces qu’on entend parler de stratégie de reconduction. Pendant la séquence des retraites de 2019, notamment à la RATP à Paris se déroulaient des AGs intersyndicales qui votaient démocratiquement la reconduction de la grève, confrontant parfois leurs propres directions (UNSA, CGT) qui préconisaient la trêve de Noël. Or pendant la séquence de la réforme des retraites 2023, malgré des manifestations immenses, le trop peu d’assemblées générales à la base n’a pas permis de proposer une alternative aux directions syndicales.

La bataille politique dans les syndicats

Un problème majeur est que, sur les lieux de travail, les bases ne trouvent souvent ni la force ni la confiance nécessaires pour se battre sans appels des directions syndicales. Il est donc prioritaire de penser la construction d’une direction « par en bas », réappropriée par les travailleur·euses elles et eux-mêmes, qui renforce leur combativité et leur confiance dans leur propre force. Mais cela nécessite un travail conscient de militant·es syndicalistes qui veulent développer le syndicat de façon combative, élargir sa base et défendre l’auto-organisation. Aussi, cela implique d’assumer et de porter des conflits avec les directions syndicales même locales quand elles limitent l’action et la force collective. Ainsi, il ne suffit pas uniquement d’être syndiqué·e lorsque l’on est révolutionnaire, mais de mener les batailles dans son syndicat pour pousser pour l’auto-organisation de la base.

Quelle politique défendre à la base ? Renforcer les espaces démocratiques

Une politique pour et par les bases elles-mêmes est une politique qui pousse à l’auto-organisation sur les lieux de travail. Dans le secteur de l’éducation, lors du mouvement de septembre, on a vu des AGs de travailleur·euses fleurir dans les bourses du travail pour décider collectivement de la reconduction ou non de la grève. Ces espaces démocratiques sont généralement peu investis par les travailleur·euses mais profondément nécessaires pour que la grève leur appartienne. Notre tâche est de les renforcer et de faire en sorte qu’un maximum de travailleur·euses y participent. De la même façon, cette politique doit se renforcer régulièrement sur les lieux de travail où nous devons renforcer les AGs pour permettre de s’habituer à se réunir pour discuter politique.

Ces pratiques permettent de rappeler que les travailleur·euses doivent et peuvent diriger par elleux-mêmes. Les moments de lutte syndicale nationale sont l’opportunité pour favoriser ces pratiques. C’est à partir de ces moments d’intensité de lutte que nous pouvons tenter de pérenniser ces moments démocratiques dans le temps.

Le syndicat peut être cet outil en permettant d’organiser des AGs de toustes les syndiqué·es assez régulièrement. C’est dans cet espace qu’on doit pouvoir tirer des perspectives de lutte, des combats politiques à mener, notre organisation face aux attaques de la classe dirigeante.

Politiser les luttes syndicales 

L’un des problèmes centraux du syndicalisme dominant est la séparation entre luttes économiques et luttes politiques. Cette distinction, qui semble naturelle, repose pourtant sur une division artificielle : les conditions d’exploitation dans l’entreprise et les décisions politiques de l’État sont profondément imbriquées.

Dans la pratique syndicale dominante, la mobilisation est souvent cantonnée à un registre revendicatif limité : défendre des acquis, négocier des compensations, peser sur un projet de loi, mais sans ouvrir la possibilité d’un affrontement plus large sur l’organisation même du travail, sur le contrôle de la production et sur l’État.

Politiser les luttes ne signifie pas les subordonner à un agenda parlementaire, mais partir de ce qui se joue dans les bases, de politiser les conflits pour poser la question du pouvoir patronal et du rôle de l’État. Dans l’éducation nationale, nous avons poussé pour articuler une mobilisation contre la suppression de postes et de moyens avec le refus du nouveau budget de guerre. Plus de moyens dans l’éducation, moins pour l’armement et la guerre. Cette campagne permet de politiser les raisons pour lesquelles il y a ces coupes budgétaires dans l’éducation nationale et de comprendre que cela ne va pas s’améliorer dans les prochaines années sans une riposte. Ces réflexes permettent de renforcer la conscience des travailleur.euses que les attaques sont cohérentes et organisées contre la classe ouvrière dans son ensemble. 

Mais les questions politiques viennent souvent de l’extérieur des luttes concrètes syndicales. En Italie, les grèves de solidarité avec la Palestine ont été rendues possibles par l’existence de liens entre syndicalistes et organisations palestiniennes, capables d’ancrer concrètement la question de la guerre au transport de marchandises ou d’armes dans les lieux de travail. La grève générale en Italie pour la Palestine a été le fruit de plusieurs actions préalables de prise de confiance des travailleur·euses à la base des syndicats pour agir en faveur de la Palestine, loin de l’immobilisation des directions majoritaires.

Toutes ces expériences permettent de renforcer ce que doit devenir le syndicat : un outil de lutte des travailleur·euses contre l’État et le patronat sur toutes les questions politiques.

Lutte interprofessionnelle

La grève dans une entreprise, sur un lieu de travail permet d’affirmer l’antagonisme travailleur·euses/patrons et de supprimer la concurrence entre les travailleur·euses. Mais cette conscience doit être étendue à l’ensemble de la classe. C’est pourquoi les luttes interprofessionnelles sont décisives. Les assemblées générales interprofessionnelles permettent de coordonner les mobilisations, d’élaborer des perspectives communes et de rompre l’isolement organisé par les directions. Pour favoriser cette construction interprofessionnelle, l’outil syndical des unions locales permet de réunir toustes les syndiqué·es d’une zone géographique et d’y discuter politique. Ces espaces peuvent jouer un rôle décisif dans les mobilisations à venir.

Ces politiques menées aux bases des syndicats permettent d’effectuer un travail de conscientisation et de solidifier des expériences de combat sur son lieu de travail qui vont être nécessaires dans la séquence à venir. Mais ces batailles politiques ne peuvent être menées seules. Elles nécessitent le regroupement des militant·es convaincu·es de cette stratégie pour une action commune dans les syndicats majoritaires. Une organisation révolutionnaire doit permettre ce regroupement et cette intervention commune. Sans construction consciente d’un courant combatif organisé dans les syndicats majoritaires, la critique de la bureaucratie restera impuissante.

Anouk (Marseille)