Depuis 3 semaines, la cité phocéenne est secouée par une mobilisation pour des moyens pour l’éducation et contre la guerre, initiée par les lycéen·nes et rejointe par les profs et AED. Anouk et Yassine, militant·es d’A2C et membres de la CGT éducation à Marseille, nous racontent.
Nous allons commencer par une question assez large pour poser le contexte. Est-ce que vous pouvez nous dire pourquoi vous avez décidé de vous mobiliser sur vos lieux de travail contre la guerre ?
Anouk – En février, le nouveau budget Lecornu, avant même ce qu’il se passe au Moyen-Orient aujourd’hui, nous est apparu comme un budget de guerre, financé par des coupes dans les moyens alloués aux services publics. On a directement appelé à construire une date qui allie à la fois la question des besoins de moyens pour l’éducation, et la question de la guerre. Pour nous, c’était important de faire ce lien-là, déjà en premier lieu dans la CGT.
Après, à la rentrée des vacances scolaires, la première action qui s’est passée, c’était une action des lycéen·nes contre la guerre. Cela s’est lancé aussi après dans les établissements qui ont reçu leur coupe budgétaire. Ils se sont mobilisés direct. La combinaison de la mobilisation des lycéen·nes contre la militarisation et de l’appel qu’on a lancé dans la CGT, a permis aux enseignant·es de se mobiliser pour les moyens et de le relier à la question du budget de guerre.
Yassine – Je diviserais la réponse en deux parties. Une partie sur l’actualité et une partie sur le rôle qu’on peut avoir en tant que militant·es révolutionnaires dans nos syndicats. En ce qui concerne l’actualité, c’est celle qu’on connaît, cette montée des tensions entre États impérialistes, ces attaques répétées notamment des États-Unis envers le Venezuela, puis l’Iran. C’est quelque chose de très ancré actuellement dans la tête de tout le monde, et bien évidemment dans celle de nos collègues, des lycéen·nes, des étudiant·es. Je pense qu’il y a une première porte d’entrée dans le fait d’arriver à élaborer à partir de ce qui est dans la tête de tout le monde et d’avoir des propositions politiques, syndicales, d’action vis-à-vis de ça.
Ensuite, notre rôle en tant que militant·es révolutionnaires dans des syndicats ou dans d’autres collectifs, c’est d’arriver à lier les mobilisations qui pourraient n’être par exemple que sur la question de la dotation horaire, sur ce qui permet ou non un bon fonctionnement de l’éducation… D’arriver à lier ces sujets à ce qui fait cette politique d’austérité : à savoir une politique guerrière de plus en plus présente en France. Y’a une détestation des États-Unis, qui font figure de « grands méchants loups ». Il faut remettre un peu ce qui se passe en France au centre, remettre le combat contre notre propre impérialisme au cœur aussi des mobilisations.
Du coup, il y a un peu les deux à la fois : un fait d’actualité et en dessous, une nécessité en tant que militant·es révolutionnaires d’aborder ces questions-là le plus possible au sein des syndicats.
Anouk – Bien sûr, on a discuté dans le syndicat pour essayer de l’anticiper, mais ça reste quand même un mouvement qui part de la base, et je pense que c’est important de le dire. Des gens se sont mobilisés sur la question des moyens, en la liant de façon des fois très directe, des fois de façon un peu moins directe à la question de la guerre. C’est intéressant de voir aussi les niveaux de politisation sur ces questions qui varient selon des statuts qui sont très différents. Nous, chez les AED, c’était quand même assez fort, chez les profs un peu moins. La mobilisation des lycéen·nes par contre, c’était très clairement contre la guerre, avec des pancartes « plus d’argent pour l’éducation, moins pour la guerre », « on ne veut pas aller à l’armée », aussi en réponse à la grève qui était portée en Allemagne le 5 mars, contre la militarisation. Et du coup, la question, c’était moins « est-ce qu’on se mobilise ou pas ? », mais « comment on soutient cette mobilisation, qu’est-ce qu’on y apporte ? ».
À Marseille, le mouvement du secteur de l’éducation, il côtoie justement le mouvement lycéen qui secoue la ville depuis plus de deux semaines. Est-ce que vous pouvez nous dire quels liens existent entre les deux ?
Yassine – Entre les mouvements lycéens et ceux des travailleur·euses de l’éducation il y a des liens qui existent depuis pas mal d’années, depuis au moins 2016 et les différentes réformes des retraites. Par exemple, la mobilisation des lycées à Marseille, elle part du lycée Saint-Charles, sur des mots d’ordre directs et clairs contre la guerre. Du point de vue des travailleur·euses, c’est aussi ce lycée qui depuis des années arrive à mobiliser contre les budgets de guerre, contre les lois restrictives et répressives envers les élèves, notamment sur l’abaya. Il y a toute une histoire qui fait qu’on arrive à ces deux semaines, où le mouvement lycéen et le mouvement du secteur de l’éducation se rencontrent un peu plus.
Et je pense que c’est parce qu’en dehors du budget de guerre, les mouvements lycéens posent aussi fermement – lorsqu’ils entrent en lutte – la nécessité de rompre les séparations qui existent avec les enseignant·es ou les personnels. C’est dans la lutte que les idées changent, en tout cas que la possibilité de les changer est fortement ouverte. Les barrières tombent un petit peu, profs et lycéen·nes entrent dans un rapport qui petit à petit se rapproche de la camaraderie. Ce sont des liens qui se modifient dans ces moments de lutte et je pense qu’on a beaucoup à gagner à les renforcer, notamment en multipliant les possibilités de rencontres, AGs, réunions, moments de convivialité, que ce soit entre les personnels et les lycéen·nes, mais aussi avec les parents d’élèves.
Anouk – Je pense que c’est le même mouvement en réalité. Je pense que les lycéen·nes, quand iels bloquent le 5 mars [début de la mobilisation], c’est ça qui pousse les profs à partir en grève et ça permet aussi de maintenir un niveau de politique. Je pense que ça a été un élément déclencheur, que ça a donné de la motivation aussi aux professeur·es. Ce qui a été dit souvent c’est « il faut qu’on les soutienne, ils sont en train de bloquer aussi pour nous, contre les coupes budgétaires ».
Il y a eu une très forte répression qui s’est déchargée sur les lycéen·nes avec les blocages. Des CRS venaient systématiquement, il y a eu des élèves mineurs qui ont été arrêtés chez eux sans que les parents soient au courant. Tout ça a permis aussi de politiser les profs face aux récits nationalistes, face aux classes dirigeants qui disent qu’il faut armer la France contre les attaques extérieures et qui, en même temps, sont en train de s’armer pour mater les mobilisations contre la guerre. Je pense que c’est ce lien avec les lycéen·ne·s et la force qu’iels ont eu qui donnent le caractère un peu élevé de la mobilisation à Marseille aujourd’hui, et que c’est très important de continuer à le renforcer.
Effectivement, la lutte permet de changer les rapports qu’on a entre nous, comme disait Yassine. De se demander : c’est quoi nos rapports aux lycéen·nes quand on est AED ? Parce que de fait, notre travail, il a une dimension de surveillance, une dimension un peu de flicage. On nous a demandé de dénoncer les lycéen·nes qui bloquaient. Mais là, on est en mobilisation et il y avait un truc très clair qui s’est affirmé dans la réunion avec les AED de « jamais on va faire ça ».
Aujourd’hui, jeudi 26 mars, c’est une journée de grève. Est-ce que vous pouvez nous raconter ce qu’il s’est produit aujourd’hui ? Est-ce qu’il y a eu des expériences, dans le sens de ce que vous évoquiez, de la barrière qui tombe un peu entre profs et élèves ? Parce qu’à A2C, on dit que la grève, ce n’est pas juste faire mal au capital, c’est aussi intéressant parce que c’est de l’auto-organisation, ça permet de faire émerger des discussions, etc. notamment entre collègues, montrer notre force collective, parce que c’est dans ce genre de moment qu’on construit l’unité de notre classe dans la lutte… Est-ce que vous pouvez revenir sur ce que cette journée de grève a permis en ce sens ? Si vous avez des chiffres, une idée de qui s’est mobilisé, ça peut aussi être intéressant d’avoir une vision là-dessus.
Anouk – Il y a déjà des lycées qui sont en grève de façon reconduite ou qui font au moins deux, voire trois journées de grève par semaine. Ce sont les bahuts qui sont les plus touchés par les coupes budgétaires. Ces bahuts-là sont à l’avant-garde de cette mobilisation. Ce qui est intéressant, c’est l’arrivée des parents d’élèves qui se mobilisent aussi. Ce sont aussi des travailleur·euses qui sont en train de se politiser dans ce mouvement-là. Le fait d’aller les chercher, ça permet d’élargir la mobilisation et donc de sortir de quelque chose de corporatiste. Cela rejoint la question de l’interpro qui est une stratégie de lutte qu’on défend à A2C. Hier et avant-hier, des AGs dans des lycées ont réuni 100 personnes avec des parents d’élèves, des élèves et des profs.
Pour aujourd’hui en particulier, ce qui est à noter, c’est l’entrée massive en grève des vies scolaires. Il y a eu entre 40 et 60 vies scolaires totalement fermées à Marseille et dans les environs. Et quand une vie scolaire est fermée, ça fait que l’établissement il galère à fonctionner. La grève, je crois qu’elle a été plus massive. Mais par contre, il y a moins de personnes qui sont venues à la manifestation. Par rapport à l’élargissement de la grève, il n’y a pas eu un saut massif de monde dans la rue. Mais je pense qu’il faut se dire que c’est aussi le fruit d’un mouvement qui dure depuis déjà trois semaines, qui compte plusieurs journées de grève.
Pour aussi parler un peu des perspectives. Ce mouvement-là, c’est une réponse au budget austéritaire de Macron. Encore aujourd’hui en AG, il s’est dit qu’il fallait continuer à se battre contre la guerre mais il faut continuer à batailler contre des dynamiques qui tendent à dire « si on est pas touché·es par les coupes on se mobilise pas ». Donc il faut continuer le travail d’aller politiser, convaincre de se mobiliser toustes. Mais pour ça, on a besoin de plus de militant·es qui font ce travail dans chaque bahut, de revenir, de rediscuter, de demander « pourquoi tu ne veux pas te mobiliser ? » etc.
Les perspectives, c’est aussi de se dire que ce budget-là, la question de la guerre, ça ne touche pas que les profs, ça ne touche pas que l’éducation. Ce qui a été voté en AG c’est d’appeler à un élargissement de la grève au niveau d’autres secteurs, notamment le social et la santé. Et aussi de dire que le mouvement doit être national et qu’il doit y avoir des AGs de préparation dans toutes les villes, pour préparer la prochaine date qui est le 31 mars.
Yassine – Cette journée du 26 mars a été ponctuée de divers moments de lutte notamment portés par les lycéen·nes qui, très tôt, ont tenté de faire un sit-in devant l’inspection académique. Iels ont été rapidement dégagé·es par les flics mais iels avaient aussi un autre rassemblement à 9h, devant le tribunal administratif, accompagné·es de plusieurs enseignant·es, pour soutenir l’un de leurs camarades sous OQTF, avec un mot d’ordre très clair qu’aucun·e lycéen·ne n’a à être sorti·e ni de son lycée, ni de France, pour aucune raison.
Je pense que les AED, à Marseille notamment, sont en confiance de l’acquis et des gains des différentes luttes des dernières années. Des luttes qui ont été basées, si ce n’est sur une auto-organisation totale, en tout cas, sur une élaboration d’un plan et d’un programme de lutte indépendants des inter-syndicales nationales. Je pense qu’il y a cette culture de la lutte chez les lycéen·nes aussi, là où, je pense, du côté enseignant, on est plutôt sur une longue série de défaites, celles des grandes grèves portées par l’intersyndicale nationale (les retraites, les différents plans de réforme) et qui ont brisé, pour pas mal de collectifs, de lieux de travail, la confiance en la possibilité d’agir, de changer les choses. Et du coup, comment on fait ? Pour moi, c’est là la nécessité, de pousser à l’auto-organisation des lieux de travail, que chaque lieu de travail décide aussi des moyens de sa lutte et de ses journées de grève, tout ça en se coordonnant, bien sûr, à l’échelle de la ville et à l’échelle nationale, si le mouvement se répand.

Sit-in des lycéen·nes devant la DSDEN le 26 mars
Le 28 mars, c’est la commémoration de la Journée de la Terre. Il y a des appels à manifester qui sont internationaux, notamment contre le fascisme et la guerre. Une manifestation se profile à Marseille pour la Palestine et contre la guerre. Est-ce que le milieu de l’éducation va y participer ?
Anouk – La question centrale c’est comment on arrive à politiser dans nos secteurs et je trouve que c’est plus facile actuellement que les derniers mois. Quand les gens sont en mouvement, ils sont beaucoup plus en capacité d’entendre. Il faut que de plus en plus de personnes implantées cassent les réflexes strictement corporatistes des professeur·es, arrivent à faire faire le lien entre ce qui se passe dans l’éducation et les autres initiatives politiques, comme le 28 mars, qui à Marseille est porté par les collectifs Palestine et Guerre à la guerre. On a appelé à un cortège de l’éducation dans cette manifestation. Cela permettrait de donner une autre force au 28, de montrer que le mouvement de l’éducation qui se met en grève depuis trois semaines est aussi présent pour lutter frontalement contre la guerre.
À Marseille, les directions syndicales critiquent le texte d’appel à la manifestation de l’après-midi qui, pour elles, n’impliquent pas assez les travailleur·euses. Elles organisent donc un rassemblement le matin alors qu’on sait que la manifestation de l’après-midi sera beaucoup plus massive. Il y a un enjeu à arriver à rompre ce rapport-là.
Yassine – La principale raison de participer à la manifestation du 28 c’est de continuer à maintenir la pression sur l’État français, de dénoncer l’armement d’Israël, la dynamique va-t-en-guerre de Macron. En tant que syndicalistes dans l’éducation je pense que l’un des rôles qu’on peut avoir, c’est de tout faire pour participer à l’unité du mouvement social et à sa transformation en mouvement politique le plus puissant possible. Dans ce but, on doit argumenter auprès de nos collègues de travail, dans nos syndicats, sur la nécessité de descendre, tous et toutes, dans la rue, aux côtés des différentes organisations de lutte de soutien à la Palestine. Mais à l’inverse, c’est aussi à ces différentes organisations de convaincre en interne du fait d’impliquer les lieux de travail, les syndicats, de travailler à la jonction sur des lignes claires contre le génocide, contre la guerre, pour une Palestine libre.
Propos recueillis par Alice (Paris 18), Emil (Paris 20), Mathilde (Marseille)