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L’impérialisme et la guerre en Ukraine

par Alex Callinicos

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Les médias dominants présentent la guerre en Ukraine comme un combat entre la « démocratie », représentée par l’Ukraine et ses soutiens occidentaux et l’« autoritarisme » sous la forme du régime de Vladimir Poutine. Mais cela est bien trop simpliste. Ainsi le plus fervent soutien de l’Ukraine est le gouvernement d’extrême droite en Pologne visé par une enquête de l’Union européenne pour ses tendances autoritaires. Alors est-ce qu’il existe un meilleur cadre théorique pour comprendre le conflit ? Une ressource est celle de l’idée d’impérialisme. Après tout Poutine semble vouloir restaurer le vieil empire tsariste qui avait été détruit par la révolution russe d’Octobre 1917.
Les Cahiers d’A2C #03 – MaI 2022

Mais il est important d’être clairs sur ce que nous entendons par impérialisme. Une approche large est que c’est un phénomène traversant les époques historiques, la manière dont des États puissants dominent, conquièrent et exploitent des sociétés voisines.

Cela a été un aspect des sociétés de classe pendant des milliers d’années remontant aux empires perses, chinois et romains.

La Russie agit clairement aujourd’hui comme un pouvoir impérialiste en ce sens, cherchant à soumettre l’État ukrainien et à dépecer son territoire. Mais cela suffit-il pour comprendre le conflit ?

Le marxiste libanais Gilbert Achcar1Gilbert Achcar est un théoricien influent dans la gauche radicale internationale au travers de ses écrits sur l’impérialisme et le Moyen-Orient, notamment en France où il a longtemps vécu. Il a été un soutien important dans la construction d’un mouvement de lutte contre la guerre en Afghanistan et en Irak entre 2001 et 2004. le pense. Il a défendu ce qu’il nomme une « position anti-impérialiste radicale » qui se centre exclusivement sur le combat entre la Russie et l’Ukraine :

« Une prise de contrôle russe de l’Ukraine encouragerait les États-Unis à revenir à la voie de la conquête du monde par la force dans un contexte d’exacerbation de la nouvelle partition coloniale du monde et d’aggravation des antagonismes globaux, tandis qu’un échec russe – s’ajoutant aux échecs US en Irak et en Afghanistan – renforcerait ce que l’on appelle à Washington le « syndrome du Vietnam ».

De plus il me semble assez évident qu’une victoire russe renforcerait considérablement le bellicisme et la pression vers l’augmentation des dépenses militaires dans les pays de l’Otan, qui ont déjà grimpé en flèche, alors qu’une défaite russe offrirait de bien meilleures conditions pour notre combat en faveur d’un désarmement général et de la dissolution de l’Otan. »

Ce serait bien sûr positif si le peuple ukrainien réussissait à repousser les envahisseurs russes. Mais il y a un petit problème dans l’argument d’Achcar selon lequel cela affaiblirait les États-Unis et l’Otan. Ceux-ci soutiennent fortement les Ukrainien·nes, les inondant d’armes tout en gonflant leurs propres budgets militaires.

Si, grâce à ces efforts et au courage des combattant·es ukrainien·nes, la Russie était battue, est-ce que les États-Unis et leurs alliés réagiraient en désarmant et en dissolvant l’Otan ? Bien sûr que non. Ils célébreraient cette issue comme leur victoire et élargiraient l’Otan. Les États-Unis se sentiraient encouragés dans leur concurrence globale avec le pays qui représente le véritable défi à leur hégémonie, la Chine.

Une théorie plus précise de l’impérialisme

Ce qui manque dans l’approche d’Achcar comme dans celle d’autres à gauche qui esquivent la question de l’Otan, c’est l’analyse historiquement plus précise de l’impérialisme qu’offre le marxisme.

Cette théorie émerge d’abord dans Le Capital de Marx dans les années 1860. Mais elle sera développée plus systématiquement au début du 20e siècle au moment de la Première Guerre mondiale.

Les marxistes étaient confronté·es à une réalité proche de la nôtre. L’économiste radical libéral Hobson écrivait : « La nouveauté de l’impérialisme récent (…) tient principalement à son adoption par plusieurs nations. La notion de plusieurs empires se concurrençant est essentiellement moderne. »

Cette concurrence géopolitique s’exprimait par des conflits de territoires – les colonies et semi-colonies que les plus grands États cherchaient à dominer – et une course à l’armement. La théorie marxiste de l’impérialisme fut développée pour expliquer ces rivalités qui aboutirent aux deux guerres mondiales de 1914-1918 et 1939-1945 plongeant le monde dans le sang.

C’était une théorie de l’impérialisme capitaliste. Le révolutionnaire russe Vladimir Lénine appelait l’impérialisme le plus haut stade du capitalisme. Sa camarade germano-polonaise Rosa Luxemburg écrivait : « L’essence de l’impérialisme consiste précisément dans l’expansion du capital des vieux pays capitalistes vers de nouvelles régions et dans la bataille économique et politique qu’ils se livrent pour ces nouvelles zones. »

Pour le dire d’une autre manière, l’impérialisme capitaliste représente l’articulation entre concurrence économique et géopolitique. La compétition économique est la force motrice du capitalisme – des entreprises rivales luttent les unes contre les autres, investissant pour améliorer et étendre la production afin de s’emparer d’une part plus grande du marché.

À la fin du 19e siècle le combat géopolitique entre États s’intégra dans la logique capitaliste de l’accumulation du capital.

Cela reflétait des modifications à la fois dans la guerre et dans le capitalisme. La guerre fut industrialisée, le pouvoir militaire se mettant à dépendre de la production de masse pour armer, entretenir et déplacer d’énormes armées. Les États devaient dès lors promouvoir le capitalisme industriel.

En même temps les entreprises capitalistes augmentaient en taille et commençaient à fonctionner à l’échelle globale. Elles dépendaient du soutien de l’État contre leurs rivales. Pendant la crise de la fin du 19e siècle prendre le contrôle de colonies compensait une rentabilité en baisse.

Ainsi l’impérialisme capitaliste ce n’est pas seulement de gros États dominant et conquérant de plus petits même s’il y a beaucoup de ça. C’est un système global de compétition inter-capitaliste. Tout comme avant la Première Guerre mondiale, l’impérialisme contemporain consiste en une concurrence géopolitique sur fond d’intégration économique mondiale.

Le pouvoir des États belligérants dépend de leur position dans l’économie capitaliste mondiale. Les États-Unis dominent la finance et le numérique, la Chine a un vaste complexe manufacturier et la Russie s’appuie sur l’exportation d’énergie. Aujourd’hui on peut identifier peut-être six puissances impérialistes dominantes, les États-Unis, la Chine, la Russie, l’Angleterre, la France et l’Allemagne.

L’antagonisme le plus important est celui entre les États-Unis et la Chine dont les dirigeants visent à remplacer l’hégémonie de Washington à commencer par la région indo-pacifique. Mais l’impérialisme russe, manoeuvrant pour retrouver sa puissance crée un conflit à trois bandes.

Les grandes puissances européennes sont tiraillées entre différentes directions. Elles dépendent de l’énergie russe et sont attirées par l’énorme marché chinois mais, comme en ce moment, s’alignent finalement sur les États-Unis.

Pas un conflit inter-impérialiste ?

Cette compréhension de l’impérialisme capitaliste qui implique un système de rivalités entre États est totalement absente de l’analyse d’Achcar.

Il refuse l’idée que la guerre en Ukraine implique un conflit entre puissances impérialistes. « Si toutes le guerres où chaque camp est soutenu par des impérialismes rivaux devaient être caractérisées comme des guerres inter-impérialistes alors toutes les guerres de notre temps seraient inter-impérialistes puisqu’il suffit qu’un des impérialismes rivaux soutiennent un camp pour que l’autre soutienne le camp opposé.

Une guerre inter-impérialiste ce n’est pas ça. C’est une guerre directe, et pas par procuration, entre deux puissances, chacune tentant d’envahir le domaine territorial et (néo)colonial de l’autre. »

C’est une définition trop étroite. Les États-Unis ont mené une guerre par procuration contre l’Union soviétique quand cette dernière a essayé de s’emparer de l’Afghanistan fin 1979. Aux côtés d’alliés comme l’Angleterre, l’Arabie saoudite et le Pakistan ils ont armé et entraîné les moudjahidines qui résistèrent à l’occupation soviétique. Le conflit a contribué à drainer les ressources et le moral soviétiques dans la dernière décennie de la guerre froide. Bien entendu les moudjahidines avaient leur propres objectifs politiques. Cela devint clair lorsque les forces soviétiques se retirèrent en 1989 culminant avec le soutien des Talibans pour Al-Qaïda et leur résistance à l’occupation US après les attaques du 11 septembre à New York et Washington.

Mais les États-Unis ont joué un rôle décisif dans un épisode final important de la guerre froide.

Il y a bien sûr des différences énormes entre l’Ukraine aujourd’hui et l’Afghanistan dans les années 1980.

Mais la similitude importante est que les puissances impérialistes occidentales instrumentalisent la lutte nationale ukrainienne contre l’impérialisme russe pour leurs propres intérêts.

Les conflits inter-impérialistes et les guerres de défense nationale sont souvent imbriqués. La Première Guerre mondiale débuta quand l’empire austro-hongrois attaqua la Serbie qu’il accusait de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand. La Russie soutint ensuite la Serbie conduisant à une escalade de mobilisations militaires qui finit en une terrible guerre générale.

Le marxiste allemande Karl Kautsky défendit que le rôle joué par la lutte serbe pour l’auto-détermination nationale signifiait que le conflit n’était pas simplement une guerre impérialiste. Lénine répondit, « Pour la Serbie, c’est-à-dire pour peut-être un pour cent des participants à la guerre actuelle, la guerre est une « continuation de la politique » du mouvement bourgeois de libération. Pour les autres 99 pour cent, la guerre est la continuation de la politique de l’impérialisme. »

Bien sûr l’équilibre est différent dans le cas présent puisque l’affrontement direct implique uniquement l’Ukraine et la Russie. Cependant les efforts des puissances de l’Otan pour rester en dehors des combats – surtout pour éviter une confrontation nucléaire – n’empêche pas qu’elles font tout leur possible pour infliger une défaite à la Russie. Cela aussi est « une continuation de la politique de l’impérialisme ».

La théorie marxiste de l’impérialisme est importante politiquement. Sans elle nous nous retrouvons seulement dans un combat entre deux États rivaux. Mais une fois qu’on voit le rôle de l’impérialisme on peut identifier l’influence de l’antagonisme de classe. On peut tirer le fil des intérêts de classe qui ne relient pas seulement les conscrits russes mourant dans la guerre de Poutine et leurs familles accablées économiquement par les conséquences des sanctions occidentales.

Ce fil relie aussi les travailleurs et travailleuses dans le monde entier, frappé·es, via la guerre, par l’inflation des prix de la nourriture et de l’énergie et menacé·es par la destruction nucléaire. Il les unit contre les classes dirigeantes rivales occupées à alimenter cette terrible guerre.

Alex Callinicos

Paru initialement en anglais sur Socialist Worker

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