Dangers et défis après les élections en Espagne

par David Karvala

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Les élections ont fait la une de plusieurs journaux. Les titres variaient : « La victoire du Parti socialiste de type travailliste », « Entrée au Congrès espagnol de l’extrême droite VOX »,  « L’importance persistante de la lutte catalane »…
David Karvala, militant de Marx 21 à Barcelone, revient sur ces titres et analyse les résultats de ces élections.


Une victoire pour Pedro Sánchez

Le Parti socialiste (PSOE), parti de l’actuel Premier ministre, Pedro Sánchez, a remporté une impressionnante victoire, passant de 85 sièges et 5,4 millions de voix en 2016 à 123 sièges et 7,5 millions de voix aux élections de 2019.

Sánchez est beaucoup plus modéré que Jeremy Corbyn, mais il existe quelques analogies. Il y a à peine deux ans, la vieille garde de droite du PSOE l’avait démis de ses fonctions, après qu’il eût utilisé les votes socialistes au Congrès pour empêcher la droite (PP) de prendre le pouvoir. Mais Sánchez a riposté et a de nouveau remporté la direction. Ce résultat électoral, basé sur une opposition à la droite, est donc une gifle pour cette vieille garde.

Cela dit, sous Sánchez, de nombreuses politiques du PSOE capitulent toujours face aux arguments de la droite, voire de l’extrême droite. Pour ne donner que quelques exemples, il a fait incarcérer les prisonnierEs politiques catalanEs (qui n’ont encore été condamnéEs pour aucun crime) ; après une brève séance de photos accueillant des réfugiéEs il a interdit aux navires de sauvetage d’opérer ; il poursuit les principaux axes des politiques économiques néolibérales.

Pedro Sánchez est actuellement le seul chef en position de former un gouvernement ; la grande question est de savoir s’il va chercher les partenaires dont il a besoin pour obtenir une majorité parlementaire à sa gauche ou à sa droite.

Podemos

Podemos et ses différentes coalitions sont passées de 71 à 42 sièges. Cette défaite est le résultat de plusieurs facteurs.

Lors de son lancement en 2014, Podemos s’était présenté comme le nouvel espoir de la gauche. Maintenant, il ne s’agit en réalité que d’un parti réformiste de plus. Lui qui se voulait l’opposition au régime de 1978 (date de l’actuelle constitution espagnole), est finalement devenu le grand défenseur de cette constitution. Dans l’un de ses principaux discours électoraux, Pablo Iglesias a insisté sur sa fierté de l’Espagne, sans faire des distinctions : il a rendu hommage aux luttes des travailleuses du secteur du nettoyage au même titre qu’aux forces armées.

En outre, Podemos a subi des tensions internes et des scissions massives. Celles-ci sont principalement le résultat des méthodes d’un leadership vertical, qui vont de pair avec la conception « marketing de  la politique » selon laquelle une organisation démocratique de militantEs est un obstacle à l’obsession de tweeter les « bons messages » et de faire des « phrases choc » à la télévision.

Le principal objectif de Podemos lors de ces élections était d’obtenir suffisamment de sièges pour former un gouvernement avec le PSOE. Beaucoup de gens se sont dit que si ce qui était nécessaire était un gouvernement  PSOE, alors  ils devraient plutôt voter pour le PSOE lui-même.

Si Sánchez accepte l’offre de Podemos de former une coalition, cela signifiera un gouvernement plus à gauche, mais ça serait un suicide politique pour Podemos. Mais en fin de compte, Podemos a été formé pour entrer dans les institutions, pas pour lutter par en bas.

Dans tous les cas, il est plus qu’évident qu’il nous faut une alternative anticapitaliste à Podemos, et cela reste à construire.

La droite : blessée et dangereuse

Beaucoup de gens craignaient une répétition de l’alliance de droite – entre PP, Ciudadanos et le nouveau parti d’extrême droite, VOX – qui a pris le pouvoir en Andalousie en décembre dernier, en remplaçant le PSOE au sein du gouvernement régional. Le fait que la droite n’ait pas gagné est quelque chose de très positif et important.

David Kervala (au centre) intervenant à un rassemblement contre VOX au lendemain des élections européennes.

Le principal parti conservateur, le PP, a chuté de façon désastreuse, passant de 7,9 millions de voix et 137 députés à 4,4 millions et 66 sièges. C’est une défaite sérieuse pour le nouveau chef du parti, Pablo Casado, et sa stratégie consistant à tenter de faire face à la montée de l’extrême droite en la copiant. On verra si la grande partie des dirigeants du PP réagira à la défaite en changeant de direction ou en allant encore plus à droite.

Une grande partie de voix perdues par le PP revient au parti de centre-droit Ciudadanos (Cs), qui est passé de 3,1 millions de voix et 32 ​​sièges à 4,1 millions de voix et 57 députés. Bien que Cs ait signé un pacte avec le PP et le VOX en Andalousie, il a tenté, contrairement au PP, de conserver certaines apparences de « libéralisme ».

Cependant l’élément le plus important concernant la droite, c’est la montée de VOX, qui entre au Congrès avec 24 députés et 2,7 millions de voix.

VOX est passé de presque rien à plus de 10% en moins d’un an. Il s’agit d’une scission de droite du PP en 2013. La crise actuelle du PP – sa corruption, son incapacité à résoudre le problème catalan et d’autres facteurs – a entraîné une hémorragie. Des membres qui étaient le plus de droite ont choisi d’aller vers le VOX. Mais VOX a également séduit des fascistes, tels que d’anciens membres de  Plataforma per Catalunya, un parti de type Front national qui s’est dissout en février, après des années de défaites et de scissions causées essentiellement par les campagnes de Unité contre le racisme et le fascisme (UCFR).

Donc, un peu comme l’UKIP en Grande-Bretagne et l’AfD en Allemagne, VOX comprend à la fois des éléments populistes de droite et des fascistes ; il est trop tôt pour dire quel composante prévaudra.

Un point très important à propos de VOX est qu’il n’obtient pas ses gains électoraux  principalement dans les quartiers pauvres de la classe ouvrière, mais plutôt dans les anciens bastions du PP. À titre d’exemple, les deux villes ayant le revenu le plus élevé par habitant dans l’ensemble de l’État espagnol – les deux situées à la périphérie de Madrid – ont voté massivement en faveur de l’extrême droite. Dans la plus riche, Pozuelo de Alarcón, VOX a obtenu 19,8% ; dans la deuxième plus riche, Majadahonda, 18,8%.

Mais ce ne sont pas que les facteurs économiques qui comptent. La troisième ville la plus riche est Sant Cugat del Vallès qui se trouve en Catalogne, près de Barcelone. Ici, VOX a obtenu « seulement » 4,1% des voix ; plus que la moyenne de la région de Barcelone, mais rien comparé aux riches banlieues de Madrid.

Néanmoins, même si les pires prévisions qui lui donnaient 30, 40 sièges ou même plus, n’ont pas été confirmées, la présence de 24 députés d’extrême droite est une très mauvaise nouvelle. Il est donc d’autant plus important de continuer à construire des mouvements comme l’UCFR dans l’ensemble de l’État espagnol.

La question catalane ne va pas disparaître

La grande nouvelle est que le parti indépendantiste Esquerra Republicana de Catalunya (ERC), parti de centre-gauche, a remporté les élections en Catalogne avec 24,6% des voix, contre 23,2% pour le Parti socialiste. ERC a même battu les socialistes dans la ville de Barcelone.

Face à l’impasse dans la lutte pour l’indépendance, ERC a opté pour une stratégie d’élargissement du mouvement associant la question nationale aux questions sociales. Lors de ces élections, ERC a formé une coalition avec les Sobiranistes, une scission de l’espace autour de Podemos de personnes favorables au droit de l’autodétermination – par opposition à la position officielle  de Podemos, qui était ambiguë, quand elle n’était pas hostile à l’indépendance. Le Parti communiste catalan est un élément clé des Sobiranistes et son dirigeant, Joan Jose Nuet, qui doit être jugé pour son rôle lors du référendum, est l’un des nouveaux députés de l’ERC.

L’ERC a ses contradictions et ses limites, mais son succès lors de ces élections est un bon signe.

Tout cela – et les votes importants pour deux autres partis explicitement pro-indépendantistes – montre que la question catalane ne va pas disparaître, comme le souhaiterait la majorité des partis espagnols. Il n’existe pas d’alternative au respect du droit démocratique des Catalans de décider de leur avenir.

La seule alternative pour l’état serait de réprimer plus et de bafouer la démocratie. Ces élections en Catalogne ont été exceptionnelles, non seulement de par leurs résultats, mais également par le fait que plusieurs des principaux candidats (pour l’ERC, Oriol Junqueras pour le Congrès et Raül Romeva pour le Sénat ; pour le centre-droit, Junts Per Catalunya, Jordi Sánchez) sont des prisonniers politiques et sont actuellement jugés par la Cour suprême de Madrid. Ils ont tous été élus et il reste à voir comment les autorités espagnoles vont réagir.

Défis

Il est urgent de créer des mouvements unitaires contre le racisme et l’extrême droite. Cela signifie qu’on doit surmonter les idées dominantes sur comment faire face au fascisme, qui se sont révélées inefficaces.

La question catalane est une question clé pour la gauche et les forces progressistes à travers l’État espagnol, mais la majorité de la gauche n’est pas en mesure d’adopter une position de principe.

Enfin, la crise de Podemos confirme l’urgente nécessité de construire une gauche anticapitaliste cohérente. C’est en fait un facteur clé pour pouvoir se confronter aux problèmes mentionnés.

Sans une gauche engagée à lutter pour ses principes tout en travaillant avec d’autres personnes dans des luttes concrètes, nous ne verrons jamais les grands mouvements dont nous avons besoin pour faire face aux nombreux grands défis qui nous attendent.

David Karvala