Nécessaire, possible, mais pas automatique… l’autonomie de classe est un combat !

Éditorial

Il y a eu au moins un développement du mouvement depuis l’an dernier et la bataille contre la réforme des retraites : des assemblées de grévistes et l’auto-organisation se développent en de multiples points. Alors que des directions syndicales pouvaient penser qu’il ne fallait pas élargir le champ de la lutte au-delà de la question des retraites en 2023, de nombreuses mobilisations actuelles montrent que la conscience de classe n’est pas figée.

Le 8 mars a été une journée bien plus forte politiquement cette année. À Rennes, il y a cette faim de politique qu’on ne voyait pas tant s’exprimer le 8 mars 2023, au cœur de la mobilisation contre la réforme des retraites. Cette année, nous avons vu beaucoup plus de cortèges auto-organisés, de slogans, de banderoles… qui portaient des revendications économiques, mais aussi plus largement pour une autre société. « Patriarcat au feu et les patrons au milieu » est devenu l’hymne du mouvement féministe à Rennes.

Par en-bas, ça grouille ! Rien n’est mécanique. L’auto-organisation peut se comprendre comme le fait de ne pas dépendre de subventions, de ne pas attendre d’ordre, de discuter à l’échelle la plus petite qui soit de nos mots d’ordres, de nos actions. Car la tentation nous guette de déléguer à d’autres nos affaires, de vouloir « faire pression » par l’intermédiaires d’élu·es en se focalisant sur les élections, en pensant que d’autres savent mieux que nous, ou qu’il n’y a pas de lien entre le racisme, l’exploitation capitaliste et le manque de moyens dans les écoles du 93.

L’autonomie de classe est nécessaire : à propos de grève féministe et antiraciste

Trois mois après la réaction au vote de la loi Darmanin-Ciotti-Le Pen, quelques jours après un nouvel homicide commis par la BAC sur Wanys R., un jeune homme arabe qui aurait 19 ans aujourd’hui, quelques mois après l’interdiction des abayas et des qamis, au moment où on interdit en France à des footballeurs le jeûne pendant le Ramadan et où les fascistes sont crédités du plus haut score aux élections européennes dans les sondages… Que faire pour être à la hauteur ?

Ce 23 mars 2024, il y a eu moins de manifestations et elles étaient moins fournies qu’en mars 2023. L’année dernière avait vu le mot d’ordre de grève antiraciste évoqué à différents moments (par exemple suite au meurtre de Nahel) et même concrétisé par les travailleurs sans-papiers d’un chantier des JO et de boîtes d’intérim. Des manifestations suite au vote de la loi Darmanin avaient porté un espoir en termes de nombre de réactions et de villes mobilisées. Les syndicats et les grosses organisations avaient beau appeler à une mobilisation d’ampleur, et même la CGT à la désobéissance civile, la construction de ce mouvement voulu large et fort contre le racisme n’a pas eu lieu, alors que les actes antisémites et islamophobes augmentent, alors que le sionisme déploie son potentiel génocidaire en Palestine et contribue au pourrissement raciste ici. 

L’autonomie de classe est possible : chaque embryon de lutte est un début d’organisation qualitative

Lutte féministe et lutte antiraciste n’en sont pas au même point, et leurs enjeux ne sont pas compris de la même manière. L’unité de notre classe contre les inégalités de genre commence à convaincre. L’unité face au racisme, facteur majeur de division en son sein, n’en est pas là. 

Cependant, un groupe convaincu, aussi faible qu’il soit numériquement, peut convaincre à son échelle tout en testant ses arguments dans le mouvement. On ne doit pas être effrayé de commencer par « tout petit », faire des tests, affiner nos positions, se laisser convaincre… La (re)construction militante de la date du 8 mars sous l’angle de la grève féministe a pris du temps localement. On peut espérer que cette grève permette de rendre d’autant plus accessible la grève antiraciste. C’est possible car la conscience de classe évolue. 

Les obstacles qui se posent au mouvement deviennent des défis et des promesses de progrès si on prend le temps de les affronter. La terre est nourrie des expériences vécues. Les mouvements passés forment un terreau sur lequel poussent nos luttes et notre pouvoir, à l’image des AG de centaines de grévistes dans l’éducation en Île-de-France, qui organisent leur mouvement.

L’autonomie de classe passera par le mouvement, au sein des laboratoires de lutte

Il faut être dans le mouvement pour élargir notre camp, confronter les stratégies, répondre aux obstacles qui nous sont posés. Réseaux de parents et assemblée de profs grévistes contre la politique du choc des savoirs dans le 93 ; réseaux d’habitant·es antifascistes à Fougères ou au Pré-Saint-Gervais ; collectifs de mineurs sans-papiers qui s’entourent de syndicalistes, de soignant·es, ou de profs. L’échelle relativement réduite de ces cadres permet de se connaître, se reconnaître, se faire confiance, agir et élargir. Ce qu’on nomme le mouvement, c’est l’endroit où notre classe se forge, se confronte au réel. Les inter-organisations ne suffisent donc pas, les réseaux par en-haut non plus.

Dans le mouvement, notre intervention est portée par ce qu’on peut appeler la générosité révolutionnaire : transmettre, être à l’écoute, apporter des éléments de réponses issus des luttes passées et de l’analyse du présent, aller au plus profond des arguments sans faire fuir les nouveaux·elles venue·s, laisser du vide pour permettre à de nombreuses personnes de s’emparer de la lutte.

Un mouvement à la base est généralement difficile à suivre quand il vit pleinement. Pour tenir sur le temps long, il nous faut de la conviction, une compréhension générale de la situation, et savoir où on va (ou du moins, où on veut aller). Quand on s’organise à A2C — ou ailleurs, on doit faire l’effort de la transparence la plus aboutie en expliquant où avons-nous l’impression d’aller. Ce qui nous fait tenir peut en aider d’autres.

Dans la mobilisation qui a lieu dans le 93 et à Paris, au-delà du manque de moyens alloués à l’éducation, des camarades portent une critique de l’école, notamment antiraciste et antivalidiste. C’est une tâche qu’iels se donnent du fait de la compréhension de la situation dans les établissements scolaires : le manque d’AESH ou les menaces d’expulsions de familles sans papier ne sont pas séparés de la rénovation des écoles ou de la mise en place des groupes de niveaux. Dans le même sens, porter la revendication de l’abrogation de la loi de 2004 interdisant le port du foulard à l’école nécessite de comprendre pourquoi la lutte contre l’islamophobie en France est cruciale.

L’autonomie de classe n’est pas automatique 

Poser ces débats partout où nous sommes, c’est gagner du temps et du terrain pour la lutte antifasciste. Il y a un combat à mener dans notre classe pour que ces idées se concrétisent par des actions. Les prises de position antiracistes ne suffisent plus. Elles n’ont jamais suffi d’ailleurs. Il faut se compter, prendre en main nos cadres de lutte pour les renforcer. 

Si on pense l’urgence de l’antifascisme et de l’antiracisme en lien avec l’utilité des frontières et de l’impérialisme pour le capital, alors il est nécessaire de se regrouper. S’organiser politiquement permet d’avoir une cohérence. On ne peut avoir la prétention de conserver la patate si l’on ne prend pas le temps de discuter des liens entre nos fronts et de ce qui fait obstacle à leur unité. 

Aussi souhaitable soit l’autonomie de notre classe, elle n’est pas automatique. D’où l’idée qu’elle constitue un combat, une attention quotidienne à résister à l’idéologie dominante. Celle qui peut jusque dans nos rangs nous faire croire que nous aurions un intérêt à ne pas trop lier les problèmes entre eux et à prendre des raccourcis pour gagner. Au contraire, il n’y a pas de raccourci possible : tout le monde doit et devra mouiller le maillot, renforcer sa confiance à agir, relever la tête, et proposer à sa voisine ou son voisin de se serrer les coudes pour faire face et prendre de la place. C’est audacieux ? C’est le plus raisonnable.

Solen (Rennes)
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