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Macron au pouvoir, les fascistes en embuscade, et maintenant on fait quoi ?

Editorial

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Il faut prendre à bras-le-corps les résultats de l’élection présidentielle et l’image qu’ils donnent de la société en France, sans complaisance. C’est à ce prix qu’on peut élaborer nos stratégies.
Les Cahiers d’A2C #04 – SEPTEMBRE 2022

Le fascisme n’est pas un simple spectre.

1 – 13 millions d’électeurs et électrices ont voté pour une fasciste1Voir l’article exceptionnel de Lucie Delaporte dans Médiapart. Exceptionnel car il brise les théories de la dédiabolisation., ils et elles sont dans nos quartiers, nos lieux de travail. Cette audience va peser sur le climat politique mais elle donne surtout un réservoir de masse pour le développement d’un mouvement organisé.

2 – Dès le premier tour 10 millions d’entre eux et elles avaient déjà voté pour Le Pen ou Zemmour alors que la colère contre Macron pouvait notamment s’exprimer par le vote Mélenchon. N’esquivons pas : le déterminant essentiel de leur vote a donc été le racisme et le nationalisme.

3 – Dans un contexte de naufrage des organisations politiques traditionnelles qui servaient de médiation avec l’ensemble de la société, les élections ont démontré que le seul candidat « crédible » pour la classe dirigeante n’avait plus aucune légitimité au-delà de la bourgeoisie et des fractions les plus aisées des couches intermédiaires de la société. Sur fond de crise économique et internationale profonde, les bases même de domination capitaliste par l’intermédiaire de la démocratie parlementaire sont en voie d’effondrement.

4 – Et cela mène au quatrième aspect : l’incroyable homogénéité sociologique du vote, surtout au second tour. Là où les analystes ont mis en avant la cristallisation de trois blocs politiques, la réalité est surtout celle de blocs sociologiques. Il y a eu un clair vote de classe dont les frontières sont celles du revenu (3 000 euros), des catégories socio-professionnelles, de la géographie sociale (centres-villes contre périphéries), des diplômes… Surtout si on met de côté le vote « barrage », le vote Macron a été un vote de la bourgeoisie et des couches sociales supérieures du salariat. Le vote des couches moyennes du salariat et de la petite bourgeoisie est allé vers Le Pen tandis que le vote de la classe ouvrière s’est partagé entre Le Pen et l’abstention.

5 – Le dernier aspect est déterminant pour les prochains mois. Loin de l’analyse dominante de la situation justifiant beaucoup d’abdications, il n’y a pas d’uniforme « droitisation » de la société. Les millions de voix pour Mélenchon, sa mainmise électorale sur la « gauche », reflètent aussi une évolution vers la gauche. Ces élections ont confirmé la polarisation à la fois politique et de classe de la société.

Qu’est-ce qu’on en tire ?

1 – Ça ne tiendra pas. Il n’y aura pas de stabilisation politique de la situation. La République n’est pas un ensemble de supposées valeurs, c’est une forme de gouvernement du capitalisme. L’histoire a montré qu’elle n’était pas ce qui barre la route au fascisme. Si nous ne sommes pas maîtres des rythmes et des formes, il n’en reste pas moins que le temps est désormais compté. Mais il ne sera pas vide, de crises et de confrontations, de dangers et d’opportunités.

2 – Pour le fascisme la voie du développement n’est plus, à cette phase, principalement sur le terrain électoral. La sociologie du vote a démontré l’impasse des théories qui en font un simple courant du Capital. Il faut absolument lire les analyses de Vanina Giudicelli qui expliquent cela2Notamment le texte Existe-t-il un danger fasciste en France ?. Dans une synthèse élégante et lumineuse de Paxton et Gramsci elle a notamment mis en lumière un aspect essentiel. Pour prétendre au pouvoir le fascisme doit organiser et mobiliser activement une masse de membres. Or son audience est aujourd’hui principalement électorale et donc passive. Cela ouvre une période dangereuse et violente. Mais aussi beaucoup de contradictions pour les fascistes et détermine un des axes de combat pour nous. Dans chaque quartier, chaque lieu de travail, il faut construire les formes d’organisation et de combat qui empêcheront les fascistes de construire leurs organisations, leurs apparitions.

3 – De notre côté les forces existent. La dynamique autour de Mélenchon, l’espoir même suscité par l’union des forces de gauche, le refus, malgré la rage contre Macron, d’une majorité de notre classe de voter pour Le Pen montrent le potentiel qui existe pour lutter contre le fascisme par les deux bouts. Défensivement pour lui disputer le terrain et offensivement pour construire les luttes qui donnent une alternative. Entre les deux tours des graines pour cela ont été semées, grâce notamment à la Campagne Antiracisme et Solidarité. C’est ce qui a permis un début de riposte avec les manifestations du 16 avril. Mais cela nécessite de lever des hypothèques.

Lever des hypothèques

D’abord la lutte contre le fascisme tout comme le développement d’une alternative ne se joueront pas sur le terrain électoral.

Alors que l’exemple historique du Front populaire est abondamment mobilisé autour de l’Union populaire et en vue des élections législatives, il est utile de rappeler plusieurs choses. C’est la riposte de rue et de grèves contre les fascistes en février 1934 qui a créé une dynamique vers la gauche aboutissant à la victoire électorale de mai 1936. Ce sont les grèves de juin 1936 qui ont paniqué la bourgeoisie française et obtenu toutes les avancées attribuées au Front populaire. Mais c’est l’argument tenu par les dirigeants socialistes et communistes de cette époque selon lequel les luttes devaient s’arrêter pour laisser le gouvernement agir qui ont brisé cette dynamique et mené alors à tous les reculs aboutissant finalement à ce que le Parlement élu en juin 1936… laisse les pleins pouvoirs à Pétain.

Il n’y a qu’une seule leçon qui devrait en être tirée. La dynamique actuelle qui existe vers la gauche doit être utilisée pour dynamiser les luttes. Et sur cette base construire et renforcer toutes les formes d’organisation de notre classe.

Ensuite cela nécessite d’armer le mouvement de conceptions solides qui permettent de construire une véritable autonomie de classe plutôt que de le désarmer à chaque crise en le faisant se ranger derrière les solutions de la classe dirigeante sous prétexte d’urgence.

La guerre en Ukraine n’est ainsi pas un accident, dramatique, détaché de la dynamique globale. Il ne s’agit pas d’un conflit isolé reflétant uniquement la soif de pouvoir d’un dictateur face auquel il faudrait défendre « la démocratie ». Elle est la cristallisation de toute une situation marquée par le développement de tensions inter-impérialistes où la concurrence capitaliste prend et prendra de plus en plus la forme de conflits géopolitiques et militaires entre États et blocs d’États. D’où le renforcement de gouvernements plus autoritaires et militarisés, l’importance du nationalisme et de la question des frontières. Le renforcement de l’Otan et du militarisme légitimés actuellement par la guerre en Ukraine doivent être combattus au même titre que l’agression russe. Et la lutte contre les frontières, contre le racisme et le nationalisme, la solidarité avec les sans-papiers et migrantEs, sont un enjeu pour toute la société, incontournable pour construire une conscience de classe.

Impérialisme et fascisme sont historiquement liés. Ce n’est pas le fascisme qui entraîne la société vers la guerre, le nationalisme, le racisme et des formes plus autoritaires et militarisées du pouvoir. C’est la trajectoire impérialiste du Capital qui crée les conditions propices pour le développement du fascisme. Il n’y aura pas de lutte conséquente contre le développement d’un mouvement fasciste si celle-ci ne s’accompagne pas de luttes contre l’impérialisme dans toutes ses dimensions, sociale et politique, nationaliste et raciste, policière et militaire.

Denis Godard

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