De l’accumulation de capital à l’affrontement impérialiste
« Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage » écrivait le dirigeant socialiste français Jean Jaurès juste avant la grande boucherie impérialiste de la première guerre mondiale. Si cette affirmation est bien vraie, il faut tout de même essayer de comprendre pourquoi l’origine des conflits armés se trouve dans les rapports économiques de la société capitaliste.
Marx fait débuter Le Capital, son œuvre la plus vaste et dans laquelle il va le plus loin pour dévoiler et critiquer le système économique capitaliste, par la phrase suivante : « la richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste apparaît comme une gigantesque collection de marchandises »1. Pourquoi un tel point de départ ? Les marchandises, c’est-à-dire (presque) tout ce qu’on peut acheter ou vendre, sont l’unité de base fondamentale du capitalisme, c’est au travers d’elles que se jouent tous les autres processus économiques. Sans marchandises, pas d’argent, pas d’échanges sur les marchés, pas de croissance mesurable, pas de bourse ou de finance etc. L’échange de marchandises n’a rien d’arbitraire mais est régi par des phénomènes complexes qui se fondent sur ce que toutes les marchandises ont en commun : elles sont (presque) toutes des produits du travail d’humain·es exploité·es en échange d’un salaire, ce qui leur donne une valeur qui se voit de façon déformée dans le prix qu’elles ont quand on les échange contre de l’argent. La théorie de la valeur de Marx a cela de spécifique et de supérieur à toutes les autres théories économiques qu’elle est une théorie de l’exploitation du prolétariat par la bourgeoisie et par extension une théorie de la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie. Pour plus de détails à ce sujet, nous avons inclus un extrait sur la théorie de la valeur d’une brochure de Chris Harman dans un numéro précédent des Cahiers2. Mais à ce stade, quel peut être le rapport entre les marchandises et les guerres ?
Qu’est-ce que l’accumulation du capital ?
Les marchandises ne sont pas que des valeurs qui s’échangent, elles ont aussi une utilité (une valeur d’usage), elles permettent de satisfaire un besoin pour la personne qui en achète une3. Mais cet aspect de la marchandise est secondaire dans le mode de production capitaliste : la bourgeoisie, la classe qui tire profit de l’exploitation et la dirige, ne cherche pas à satisfaire les besoins de la population mais à accumuler du capital. Au quotidien, nous sommes toustes dépendant·es des marchandises pour survivre, nous en mangeons, nous nous en habillons, nous nous en servons pour communiquer et pour nous divertir, et surtout nous consacrons une majeure partie de notre temps éveillé à un travail dont le salaire nous permet de les acheter. Pour nous, la valeur de la marchandise ne nous concerne que dans la mesure où elle détermine la quantité et la qualité du produit que l’on pourra acheter. Je peux remplir un besoin de base – me nourrir par exemple – de plusieurs façons : je peux faire mes courses dans un supermarché ou je peux aller dans un restaurant. Dans les deux cas, l’usage sera le même, je serai nourri mais les deux produits, les ingrédients du supermarché et le plat du restaurant, n’ont pas la même valeur car ils n’ont pas nécessité la même quantité de travail, le plat coûte logiquement plus cher, a une valeur supérieure, car en plus de la production des ingrédients, il comprend le travail des cuisinier·es et des serveur·ses. Mais in fine, le plus important pour moi est d’avoir eu l’usage de la marchandise : quand bien même j’en aurais les moyens, je n’irais pas au restaurant dix fois par jour.
Pour la plupart d’entre-nous, si nous pouvons consommer (un peu), c’est parce que nous travaillons (beaucoup) : nous détenons chacun·e une marchandise très particulière, notre force de travail, nous en cédons l’usage à notre patron pour une partie de notre journée en échange d’un salaire. Ce salaire nous sert à consommer les marchandises nécessaires à l’entretien de notre force de travail (un toit, de la nourriture, des habits, éventuellement quelques loisirs)4. Pour résumer : nous avons une marchandise (M), nous l’échangeons contre un salaire sous forme d’argent (A), que nous dépensons ensuite pour acheter les marchandises qui nous permettent de conserver notre force de travail. Cela peut se traduire par le schéma suivant : Marchandise – Argent – Marchandise ou M – A – M.
Tout cela s’inverse du point de vue de la classe capitaliste, la valeur d’usage d’une marchandise ne la préoccupe que dans la mesure où celle-ci s’insère dans un processus de production qui lui permet d’obtenir ensuite des marchandises d’une plus grande valeur. Pour le restaurateur, les ingrédients n’ont d’intérêt que dans la mesure où, grâce au travail des cuisinier·es et des serveur·es, ils seront transformés en un plat dont il tirera profit à la vente. Pour les capitalistes, l’objectif est de s’enrichir, le schéma qu’ils suivent est l’inverse du précédent : Argent – Marchandise – Plus d’argent, soit A – M – A’. C’est précisément cela le capital, pas un objet particulier, mais un usage particulier de la valeur, qu’elle soit sous forme d’argent ou de marchandise : de la valeur utilisée pour produire plus de valeur, de la valeur qui s’accumule. L’accumulation du capital c’est ce processus A – M – A’ sur lequel tout le reste de l’économie capitaliste se fonde.
De l’accumulation à la crise de surproduction
Ce processus A – M – A’ est pour la bourgeoisie une fin en soi ; ce mouvement de la valeur vers plus de valeur doit continuer coûte que coûte, rien ne doit entraver la production de nouvelles marchandises et leur circulation (achat et vente en échange d’argent). Mais l’accumulation n’est évidemment pas un processus régulier et harmonieux. Déjà, les capitalistes sont en concurrence entre eux et ceux qui peuvent générer un profit plus élevé laissent sur le carreau ceux qui ne peuvent pas le faire. Le capital tend à se concentrer dans des mains de moins en moins nombreuses ; les petites entreprises sont avalées par les grosses.
Mais si ce processus A – M – A’ est sans fin, le plus important n’est pas de le réaliser une seule fois mais de pouvoir le poursuivre à une plus grande échelle, passer de A – M – A’ à A’ – M’ – A’’ etc. La poursuite de ce processus ne dépend pas tant de la quantité d’argent obtenu à la fin que de la possibilité de réemployer cet argent pour poursuivre l’accumulation. Là où le bât blesse, c’est que produire puis accumuler le maximum de capital ne dépend donc pas du capitaliste individuel mais de la capacité de tous les capitalistes et même de la société dans son ensemble à absorber les marchandises produites. Supposons qu’un capitaliste possède une usine de machines à laver capable de produire plusieurs millions de machines par an alors que le marché ne peut en absorber que dix fois moins5 ; ce capitaliste sera donc en situation de surproduction, une étape du processus A – M – A’ ne sera pas réalisée et l’accumulation ne pourra donc avoir lieu. C’est le même danger qui guette la classe capitaliste dans son ensemble : trop de capital = du capital qui ne peut s’accumuler, il y a donc une crise : la production ralentit et pour nous cela signifie chômage, misère, expulsions… Ces crises ne sont pas de malheureuses exceptions à ce qui serait le déroulement normal de l’accumulation, elles en sont la conséquence nécessaire !6
L’impérialisme
À un certain stade de développement du capitalisme, la concentration du capital conduit quelques entreprises à former des blocs de capitaux rattachés à quelques États qui occupent une position dominante sur la scène internationale. La concentration et le risque de surproduction exacerbent la concurrence : il faut que les capitalistes trouvent à tout prix des débouchés pour leur capital, c’est pour eux une question de vie ou de mort. Un premier moyen de résoudre cette contradiction se trouve dans le colonialisme : un État impérialiste arrive sur un nouveau territoire, le soumet militairement, en réorganise l’économie selon ses besoins propres (par exemple en réorientant l’agriculture vers une monoculture à destination des marchés européens : café, thé, chocolat, sucre, caoutchouc etc.) mais surtout cet État s’octroie le monopole du commerce dans le territoire vaincu. Par exemple : au XIXe siècle, quand l’Empire chinois des Qing refusa que les impérialistes britanniques déciment leur population en y exportant de l’opium, les puissances impérialistes coalisées soumirent militairement la Chine pour s’assurer qu’ils puissent y écouler tout le capital qu’ils désirent. Le cortège d’horreurs et de massacres sans précédent qui accompagne nécessairement la colonisation n’importe que peu à la bourgeoisie qui la commandite depuis sa métropole : l’important pour elle est de maintenir ses débouchés.
La concurrence exacerbée entre blocs de capitaux devient une concurrence entre États : c’est d’abord une course pour le contrôle de nouveaux territoires et de nouveaux marchés mais, sous la pression du risque de surproduction et du manque de débouchés pour les capitaux, les impérialistes en viennent à s’affronter pour ces territoires. Les impérialistes s’affrontent d’abord dans leur périphérie coloniale, puis ouvertement sur leur territoire métropolitain. Par exemple, dans les années qui précédent la Première guerre mondiale, les empires français et allemand manquent de s’affronter plusieurs fois pour le contrôle du Maroc7.
La guerre comme issue de la crise
La bourgeoisie se retrouve donc face à un paradoxe insurmontable : en même temps elle doit poursuivre l’accumulation mais en même temps plus cette accumulation se poursuit plus elle devient difficile à mener. La bourgeoisie cherche à amasser toujours plus de capital mais en même temps elle en a déjà trop. Cela l’amène à chercher un moyen de poursuivre l’accumulation tout en liquidant le surplus de capital : une manière de résoudre ce problème pour elle est de développer une marchandise particulière, une marchandise dont la valeur peut fonctionner comme capital mais dont la propriété concrète, sa valeur d’usage, serait aussi de détruire du capital. Cette marchandise particulière est l’armement : canons, missiles, navires, avions et autres outils de mort en tout genre. Les armes ont cela de spécifique qu’il n’y en a jamais trop sur le marché ; leur acheteur privilégié, l’État, a toujours les moyens de payer et la course à l’armement est un excellent moyen de s’assurer de la croissance économique dans un contexte peu propice aux affaires8. En cas d’affrontement, l’armement permet de détruire le capital du voisin tout en continuant d’en accumuler à domicile. La ruine d’un des belligérants permet de relancer l’accumulation à l’échelle globale. Après la Deuxième guerre mondiale, les pays qui enregistrent la plus forte croissance économique sont les trois pays de l’axe vaincus militairement et désormais intégrés à la sphère d’influence économique des États-Unis : l’Allemagne, l’Italie et le Japon.
C’est ainsi que l’on glisse de la marchandise et de la valeur à l’affrontement militaire entre États. La guerre est la conséquence ultime de l’accumulation du capital. Revenir sur l’analyse critique de l’économie par Marx et ses continuateur·ices nous permet de comprendre la dynamique globale de la société capitaliste : les grands massacres des XIXe et XXe siècles n’étaient que la conclusion logique d’un système d’exploitation, de prédation et d’oppressions qui perdure encore aujourd’hui. L’alternative est toujours la même depuis plus d’un siècle : socialisme ou barbarie !
Barnabé Bouchard (Paris 18e)
1. Karl Marx, Le Capital Livre 1, traduction révisée sous la direction de Jean-Pierre Lefebvre, Les Editions sociales, 2016.
2. Chris Harman, « La Théorie de la valeur », Les Cahiers d’A2C, n°19.
3. Marx précise bien que « la nature de ces besoins, qu’ils surgissent dans l’estomac ou dans l’imagination ne change rien à l’affaire ».
4. Pour de plus amples développement sur l’exploitation et le salaire voir l’article « Luttes des classes : les bases de l’antagonisme » dans le n°15 des Cahiers d’A2C ou pour les plus courageux·ses, le livre 1 du Capital en particulier la troisième section « La production de la survaleur absolue et la sixième : le salaire ».
5. Autant du point de vue financier que de l’usage : quand bien même j’en aurais les moyens, je n’achèterais pas dix machines à laver par an.
6. La crise économique de 2008 dont le capitalisme ne s’est jamais véritablement sorti correspond bien à ce modèle : un excès de capital financier sans débouché provoque faillites et récessions économiques.
7. Pour un développement plus étayé, on peut se référer à notre brochure Impérialisme : la trajectoire du capital et en particulier à l’article « Se préparer aux guerres qui (re)viennent ».
8. Voir l’article « Le Capitalisme en France et la place particulière du militaire » toujours dans la brochure Impérialisme : la trajectoire du capital.