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Les fascistes, Macron, l’État… C’est pas la classe

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Plus de 13 millions de voix. C’est le score à peine croyable qu’une candidate fasciste a réussi à obtenir au second tour de l’élection présidentielle. Le vote massif pour son projet, intégralement basé sur la préférence nationale, en dit long sur la pénétration des idées racistes dans la société et la banalisation de l’extrême droite. Quant au rejet de ce projet, s’il reste numériquement plus important, il est beaucoup moins homogène. Ce qui a dominé, c’est la nécessité de voter au second tour pour mieux passer à autre chose. Pourtant, loin d’avoir écarté le danger, Macron ne fera que le renforcer.
Les Cahiers d’A2C #04 – SEPTEMBRE 2022

Dans Le fascisme en action, Paxton présente les deux éléments qui ont permis aux fascistes d’accéder au pouvoir en Italie en 1922 comme en Allemagne en 1933 : le fait que la bourgeoisie se sente menacée au point d’accepter de collaborer avec eux, et un enracinement suffisamment important des organisations fascistes pour s’imposer comme partenaires.

Le fascisme n’est pas un instrument créé par la bourgeoisie, il a un projet politique autonome (l’extermination des juifs n’était pas le projet de la bourgeoisie allemande, mais celui des nazis). Celui-ci, que l’on pourrait définir par la volonté de créer un renouveau de la société à travers le combat pour la pureté et la grandeur nationale, n’est pas un projet un peu plus radical que celui de candidat·es de la bourgeoisie. Le fascisme a pour spécificité de chercher à mobiliser activement de larges couches de la société – là où la bourgeoisie cherche plutôt à s’assurer de leur passivité. Le cœur de ce mouvement est la petite bourgeoisie, classe sociale qui hait à la fois la grande bourgeoisie au pouvoir qui les mène à la faillite et la classe ouvrière qui réclame davantage d’acquis sociaux et politiques. En cherchant à imposer un ordre qui semble permettre à ses membres d’avoir la place qu’ils estiment leur revenir au sein de la nation, de la famille, des institutions, et en rejetant la lutte des classes, la petite bourgeoisie impuissante devant le grand capital espère reconquérir sa dignité sociale en s’en prenant aux immigré·es, aux musulman·es, aux organisations de la classe ouvrière. Mais les mouvements fascistes cherchent également à souder d’autres forces sociales autour des ennemis qu’il faut écraser. La stratégie du fascisme est donc de débaucher une partie de notre classe pour l’amener à s’en prendre à l’autre (en s’adressant prioritairement à la frange la plus marginalisée, chômeur·euses, précaires, ou travailleur·euses démoralisés). En ce sens, le fascisme peut intéresser la bourgeoisie, s’il réussit à construire ce mouvement d’ampleur auquel il aspire, offrant des troupes et une détermination capables de « régler » les blocages auxquels la bourgeoisie doit faire face.

C’est là une des conditions pour accéder au pouvoir. Le Pen ne dispose pas pour l’instant d’une armée, même si on peut entrevoir les possibilités rapides de sa constitution. Les meetings organisés par Zemmour, rassemblant des dizaines de milliers de personnes, sonnent l’alarme. L’appareil d’État est également infesté de partisans du fascisme : déclaration l’an dernier de généraux à la retraite affirmant que « notre honneur aujourd’hui tient dans la dénonciation du délitement qui frappe notre patrie », sondage réalisé par le CEVIPOF auprès de la police qui révélait que 60 % d’entre eux avaient l’intention de voter pour le RN. 

De son côté, tant qu’elles suffisent, la majorité de la bourgeoisie préfèrera utiliser les méthodes traditionnelles, y compris les plus autoritaires, pour se maintenir au pouvoir, car ces méthodes s’exercent par le biais de l’État et des institutions de coercition dont elle a le contrôle. Elle n’envisage de faire des compromis avec les fascistes que lorsque ses outils s’avèrent insuffisants face au besoin d’écraser la résistance ne serait-ce que potentielle de la classe ouvrière, car elle privilégiera toujours une solution lui permettant de maintenir sa domination. En Allemagne et en Italie, cette situation ne s’est pas produite contre une vague révolutionnaire, mais pour tenter de résoudre une crise économique d’ampleur telle qu’elle nécessitait des mesures décisives contre la classe ouvrière, alors que le poids des organisations ouvrières conduisait à un blocage politique qui empêchait d’y parvenir. Historiquement, c’est donc toujours la bourgeoisie qui a décidé de confier le pouvoir aux fascistes, sans attendre une (improbable) victoire électorale de leur part. Rappelons qu’en Italie, Mussolini est nommé Premier ministre le 30 octobre 1922 alors qu’aux élections précédentes les fascistes emportaient seulement 35 sièges sur 535. En Allemagne, les pleins pouvoirs sont accordés le 24 mars 1933 à Hitler – qui avait été préalablement nommé chancelier par la bourgeoisie – alors que malgré la pression énorme exercée par les SA (groupe paramilitaire des nazis) la majorité de la population avait voté pour d’autres partis.

Les liens entre la bourgeoisie et les mouvements fascistes sont donc loin d’être prédéterminés. Des deux éléments soulignés par Paxton permettant la conquête du pouvoir par des formations fascistes, nous n’avons pas la main sur les rythmes auxquels la bourgeoisie se tournera vers elles. Disons en tout cas que Macron reste le président préféré de la majorité de la bourgeoisie. Mais pour combien de temps ? La polarisation politique que révèle le résultat de l’élection présidentielle nous donne une indication sur la grande difficulté à gouverner dans les mois et années à venir, tandis que les signaux d’une nouvelle crise économique liée à l’inflation sont au rouge. Par contre, nous pouvons agir sur la capacité des fascistes à construire un mouvement de masse, de même que nous pouvons renforcer les luttes qui peuvent mettre fin à la domination de la bourgeoisie.

R comme racistes, N comme Nazis

Sur le premier champ, faire de l’antifascisme une priorité commence par affirmer que le RN porte un projet fasciste. Que le danger n’est pas écarté, mais plutôt qu’il a augmenté. Même en additionnant les voix au premier tour pour Le Pen, Zemmour et Dupont-Aignan, on constate que deux millions de personnes supplémentaires sont allées voter pour une candidate d’extrême droite au second tour. Tous les individus ou organisations qui ont fait du vote Macron la question essentielle dans l’entre-deux-tours sont passés à côté de cet enjeu essentiel : nous devons donner la priorité au fait de faire reculer le vote pour le RN, et casser pour cela la banalisation de ce vote. Si l’enjeu est d’empêcher les fascistes de construire leur mouvement de masse avec ses milices, il faut parvenir à casser l’attrait qu’ils opèrent grâce à leur stratégie de dédiabolisation, à détacher du noyau fasciste les éléments qui sont influencés, en dénonçant systématiquement la nature réelle de ces organisations. Or, en acceptant de débattre avec eux, on contribue à leur banalisation. Laisser aux fascistes la possibilité de s’exprimer, de se présenter à des élections, de s’organiser, c’est leur laisser le pouvoir de s’en prendre aux personnes racisées, de mettre fin à nos grèves et mobilisations, de tuer. Toutes les organisations qui disent défendre les intérêts de notre classe devraient donc s’unir et agir pour construire des mobilisations à même d’empêcher ce mouvement de nuire : pas de démocratie pour les ennemis de la démocratie, pas une affiche, pas un tract, pas une apparition publique !

Comment faire ? Le résultat des élections a montré que c’est le RN qui est aujourd’hui central dans la perspective de construction d’une organisation fasciste de masse. Ce parti a réussi sa stratégie de dédiabolisation, visant à casser le cordon sanitaire qui s’était établi autour de lui pendant des années, au point qu’il est devenu de plus en plus difficile d’argumenter sur le danger que représente cette organisation par rapport à un pouvoir autoritaire incarné par Macron. Mais la candidature de Zemmour a rouvert le débat sur la nature du fascisme. C’est d’ailleurs ce que lui reprochait Le Pen. Gramsci parlait de « fascismes en tension » pour exposer la contradiction dans laquelle les fascistes sont : ils ont à la fois besoin d’organiser des troupes déterminées à écraser tous leurs ennemis, et d’apparaître respectables pour gagner de nouvelles franges de la population et apparaître comme un partenaire pour la bourgeoisie. La candidature de Zemmour a libéré les digues de la violence verbale comme physique, en apparence maîtrisées dans la stratégie du RN. Et si les milices fascistes auront probablement pour consigne de ne pas attaquer durant la période électorale des législatives, il est fort probable que cela s’intensifiera de toute façon ensuite. Les attaques des étudiant·es qui avaient décidé de bloquer leur lieu d’étude à Sciences Po ou La Sorbonne durant l’entre-deux-tours sonnent l’alarme.

Manifestation contre le meeting d’Eric Zemmour a Paris. Photographie de Martin Noda / Hans Lucas

Enfin, parvenir à reconstruire une tradition antifasciste ne pourra se faire qu’en la liant aux luttes antiracistes. Elles en sont par ailleurs le meilleur levier, et ce n’est pas un hasard si c’est la Campagne unitaire antiracisme et solidarité qui a essayé de réunir les collectifs et organisations en alertant sur la situation plusieurs mois avant les élections. Le racisme est l’élément décisif de l’attraction qu’opère le RN (ou Zemmour évidemment). Tant que les gens dénoncent les inégalités et souhaitent davantage de justice sociale, ils votent à gauche (ou s’abstiennent !). Le basculement vers le vote RN indique que la question raciale a pris le pas sur la question de classe : ce sont les immigré·es et les musulman·es (ou supposé·es tel·les) qui sont perçu·es comme le problème. Et si Le Pen n’a pas eu besoin de faire focaliser le débat sur ces questions, et que les médias l’ont fait apparaître comme une candidate du pouvoir d’achat, c’est grâce au développement des politiques anti-migrant·es et islamophobes de Macron et au tapis rouge déroulé à Zemmour, qui lui ont permis de récolter les fruits : comme disait son père, le peuple préfèrera toujours l’original à la copie. Il est donc illusoire de croire que le mouvement social se suffit à lui seul pour contenir ou faire régresser le vote fasciste. En 2016, l’exemplaire mobilisation sociale contre la loi travail et son monde a permis de faire taire Marine Le Pen, mais elle n’a pas suffi à faire régresser les intentions de vote, puis le nombre de voix, pour ce parti quelques mois plus tard. Il suffit également de voir la pénétration du vote RN au sein des personnes qui se disent proches des syndicats pour s’en convaincre (22 % de sympathisant·es CGT pour le RN par exemple). C’est donc l’inverse qui devient maintenant vrai : il n’y aura plus de mobilisations sociales d’ampleur, car il n’y aura plus d’unité possible de notre classe, si nous ne parvenons pas à faire reculer le racisme qui l’a gangrénée. Il est donc urgent de mener les arguments au sein des syndicats et des mobilisations sociales, pour y gagner la nécessité d’une implication concrète dans des luttes antiracistes.

L’État contre notre classe

La montée du danger fasciste prend place comme un des éléments des catastrophes en cours : gestion calamiteuse de la pandémie, guerre en Ukraine, rapport du GIEC qui donne trois ans pour réduire les émissions de CO2, perspective d’une nouvelle crise économique… Dans ce contexte, les méthodes traditionnelles de gestion du système sont massivement rejetées, comme l’indique l’effondrement des partis traditionnels, PS et LR. La bourgeoisie doit faire face à une énorme crise d’hégémonie. La victoire de Macron est donc davantage le signe d’une très grande instabilité que d’une continuité des politiques menées depuis des décennies : depuis 2017, les scores de Marcon montrent la faible adhésion à son projet, et il est par ailleurs loin d’avoir réussi à consolider un bloc autour de lui à même de remplacer l’effondrement des partis traditionnels. 

Dans cette situation d’instabilité, les initiatives proposées ont un impact d’autant plus important. Il y a le sens qu’elles auront au regard de la nécessité d’amplifier la combativité, mais aussi leur portée, c’est-à-dire leur capacité à entraîner une partie significative de notre classe. 

En position de faiblesse, Macron va devoir défaire notre classe de façon de plus en plus autoritaire. Mais ce serait une erreur d’attendre la bataille qui mettra des millions de personnes dans la rue. Il est peu probable qu’il commence par exemple par attaquer le système des retraites, qui par le passé, en 2010 ou 2019, a conduit à des mobilisations d’ampleur. Il s’emploiera d’abord à affaiblir notre classe par des attaques qui divisent davantage : la mise au travail forcé des bénéficiaires du RSA ou le changement du statut des enseignant·es, sans oublier celles analysées plus haut, qui cimentent une adhésion à l’ordre capitaliste, c’est-à-dire les politiques nationalistes et racistes.

Alors que JL Mélenchon – qui a cristallisé le rejet du RN comme de Macron – a la main sur les propositions à faire à des millions de personnes, la seule qu’il fait est d’appeler les électeurs et électrices à le nommer Premier ministre lors des élections législatives de juin. Toutes les organisations qui mettent actuellement leurs énergies dans les prochaines élections nous mènent dans le mur. Lorsque Mélenchon nous dit que voter pour lui nous épargnera les grèves, cela traduit un double désaccord : le fait que des élu·es pourraient faire ce que des mobilisations échouent à obtenir, mais aussi la négation du fait qu’au cours de ces grèves, les travailleur·euses impliqué·es ne font pas que contester l’ordre établi, elles et ils rompent avec les idées dominantes acceptées durant les périodes de passivité, transforment leur vision de la société et leurs relations entre elles et eux. Pour le dire autrement, c’est donc avant tout grâce aux mobilisations sociales, antiracistes, féministes, écologiques, que Mélenchon a pu apparaître comme une alternative crédible.

L’enjeu est donc maintenant de parvenir à transformer le vote de millions de personnes pour Mélenchon, en nouvelles mobilisations. Cette situation ouvre des possibilités, à condition de rompre avec le pessimisme sur l’état des rapports de forces, et de contribuer à l’auto-organisation de notre classe. Nous devons nous appuyer sur le sentiment partagé d’une urgence à changer le monde pour pousser à agir, tout en argumentant sur le fait que seule notre classe a collectivement la capacité de le faire. Durant son précédent mandat, Macron a pu regagner en légitimité à la faveur de crises face auxquelles le mouvement ouvrier n’avait aucune solution de classe à proposer, ce qui revenait peu ou prou à renforcer le sentiment d’impuissance et à soutenir les solutions étatiques : acceptation du confinement avec le coronavirus, acceptation d’ingérence de l’Otan dans la guerre en Ukraine, acceptation de l’idée que Macron serait un rempart contre le fascisme. Or, la défiance systématique vis-à-vis de l’État est le corollaire nécessaire à l’autonomie de notre classe.

Pousser à s’organiser pour agir rouvrira inévitablement les discussions stratégiques sur la possibilité d’une voie parlementaire à la transformation de la société, ou la nécessité d’une révolution. Il nous faut donc également ouvrir davantage d’espaces de débats (réunions, débats publics, utilisation de la revue) pour argumenter et favoriser le rassemblement de celles et ceux qui pensent que l’émancipation des travailleur·euses ne peut être que l’œuvre des travailleur·euses elles et eux-mêmes. La portée de ce qu’un petit groupe comme A2C peut entreprendre est forcément extrêmement limitée. Mais en agissant pour transformer la situation et en argumentant sur les voies à emprunter, nous voulons et nous pouvons nous lier à beaucoup d’autres !

Vanina Giudicelli