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C’est en bas que ça se passe !

Retour sur les interpros 18è et 20è

Crédit photo : O Phil Des Contrastes
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Des militant.e.s d’A2C sont impliqué.e.s dans la construction d’assemblées interpros dans les quartiers où nous militons. Sans prétendre parler au nom des interpros et de leurs membres, nous avons écrit cet article pour transmettre ce qui est à notre avis une expérience précieuse pour notre classe.

Le mouvement que nous connaissons actuellement est exceptionnel par sa durée, son enracinement profond dans les secteurs qui portent ou ont porté la grève reconductible et le soutien grandissant dont il bénéficie dans la population. Le marathon préparé par les militant.e.s de la SNCF et de la RATP dès cet été s’est muté en courses de relais. L’un des ressort de cette fantastique vivacité est son ancrage territorial grâce aux nombreuses assemblées  interprofessionnelles qui se sont développées sur tout le territoire, inventant un lien inédit entre AG de grévistes en reconductible, coordination au niveau d’un secteur et interventions des activistes de la grève sur un territoire. 

Une interpro pour toute la classe !

Dans le 20è, c’est à l’appel de la coordination du 1er degré de l’Education nationale que s’est tenue, le 12 décembre dans une école de la rue des Pyrénées, une première Assemblée interpro. Elle a réuni plus d’une centaine de personnes avec des représentants des AG de grève du dépôt de bus de Lagny et de la ligne 3 du métro, des grévistes en reconductible de l’éducation, de la Protection judiciaire de la jeunesse, des impôts, des salarié.e .s du privé, des intérimaires avec ou sans papier, des chômeur.euses, et quelques heureu.s.es retraité.es.  

Dans le 18è, l’interpro est née de la volonté des grévistes de l’éducation, de militant.e.s de l’UL CGT locale, de grévistes de l’énergie et de la RATP ainsi que de militant.e.s du quartier. Plusieurs secteurs en lutte se sont depuis joint à l’assemblée qui se réunit chaque semaine à l’UL CGT, comme les avocat.e.s, les étudiant.e.s, les travailleur.se.s de la santé, des soutiens de grévistes de l’Ibis Batignolles, etc. 

Chacun.e raconte le formidable élan de la grève dans son secteur, sans cacher les difficultés auxquelles elle se confronte pour s’élargir et s’ancrer dans la durée par la reconductible, sans oublier de prendre le temps d’expliquer les attaques spécifiques à chaque secteur qui nourrissent la colère et la rage de faire plier ce gouvernement. Mais l’assemblée est aussi un lieu d’actions collectives sur le quartier qui visent les symboles macronistes locaux, la palme allant à l’interpro 20è et sa  « disruption » de voeux de la maire LREM Calandra, ou la volonté de s’adresser à des lieux de travail du quartier, pour construire des liens de classe et aider à étendre la grève là où c’est possible (diffusions de tracts à Enedis, la Poste, des Ehpad, des cantines de la mairie, etc), aller prêter main forte à tel ou tel piquet, organiser des soirées pour remplir les caisses de grève, sans oublier les départs communs, occasion de rejoindre les manifestations déclarées par le biais d’une manifestation sauvage dans le quartier derrière la bannière de l’interpro.

Toutes ces actions amplifient la voix du mouvement, mais permettent aussi de (re)construire le collectif, de générer cette confiance des un.e.s envers les autres si nécessaire pour faire front par notre classe et pour notre classe, contre l’Etat, les médias et les patrons. C’est donc un collectif né de la lutte telle qu’elle se présente réellement, né de la volonté des grévistes et des militant.e.s de terrain, non pour se substituer au mouvement réel mais au contraire pour le renforcer, l’enraciner et l’étendre. Car dans cette situation si particulière, où nous ne sommes pas encore assez fort.e.s pour vaincre, mais déjà trop fort.e.s pour être aplati.e.s sous leur rouleau compresseur, les grandes batailles sont encore à venir, encore à construire. 

Si l’esprit de la grève à triomphé de l’esprit de Noël, c’est grâce à la détermination sans faille des grévistes des transports, à l’impact symbolique de certains secteurs en grève (artistes, avocats,…) mais aussi à l’agitation politique et sociale (actions, manifestations, retraites aux flambeaux, jets d’outils de travail, …) permanente pendant les vacances de fin d’année et les cérémonies de vœux. Alors que l’intersyndicale pratiquait la trêve que les grévistes refusaient, entre le 17 décembre et le 14 janvier, les interpros ont aidé à ancrer la grève sur les territoires. Et donc dans la durée.

D’emblée, l’assemblée interpro ne s’est posée ni en concurrence ni en coordination artificielle des assemblées de grévistes et des coordinations de secteur. Elle est là pour échanger les informations, mutualiser les pratiques, regrouper et répartir nos forces sur les piquets, permettre à tou.tes de s’investir dans le mouvement,  gagner en confiance pour aller convaincre collègues, voisin.e.s, ami.e.s de la nécessité de la grève, des manifs, des actions.

Les interpros peuvent proposer un cadre qui permette à tous les secteurs de notre classe de s’investir dans le mouvement et dépasser la « grève par procuration » à la 95. En effet, se reposer sur les seuls prétendus « secteurs stratégiques » sans chercher à impliquer toujours plus de monde revient à abandonner la majorité de notre classe en rase campagne, à faire croire qu’il ne sert à rien d’étendre la grève car ils et elles ne seraient pas en capacité de « bloquer le pays » immédiatement. 

Secteurs stratégiques ou stratégie de la grève?

Le discours sur les « secteurs stratégiques » a ceci de pervers qu’ils nous désarme au moment d’affronter la question brûlante que nous pose le mouvement: comment étendre la grève? Il fait croire à la majorité des secteurs de notre classe que ça ne sert à rien qu’ils fassent grève car il substitue au « Tous ensemble » le « tous avec les cheminots », il démoralise à la première reprise du travail et démobilise, nous rend passi.v.es et spectateur.es. Il permet les bons sondages d’opinions, mais pas de généraliser la grève.

Le reflux de la grève à la RATP et la SNCF laisse apparaître des appels à des coordinations nationales d’interpros, de grévistes, des assemblées des assemblées, des rencontres nationales pour la grève générale, etc, sous diverses formes. L’ironie de la multiplication d’appels rivaux à l’unité ne doit pas cacher la question essentielle, stratégique, posée par ces initiatives : que l’absence de grève générale serait liée au manque d’audace des directions syndicales (directions que nous ne défendons pas un instant) et qu’il suffirait donc d’une coordination alternative pour appuyer sur ce fameux bouton rouge qui va bloquer le pays ! Bien souvent ces assemblées peu représentatives s’épuisent en débats calendaires, pour décider de LA date à laquelle les étoiles s’aligneront, et finissent, hélas, par accoucher d’une petite souris, d’une “journée noire” quasiment pas suivie car les grévistes eux-mêmes et elles-mêmes sont peu convaincues. Alors les chef.f.es blâment à nouveau les directions syndicales qui, non contentes de ne pas appeler à la grève générale, seraient maintenant responsables du sabotage des appels des coordinations.

Il n’y a pourtant pas de solution miracle, pas de raccourci vers le grand soir. Si la grève dure et héroïque du tandem RATP/SNCF a tenu le pays en haleine pendant huit semaines, c’est parce que les équipes avaient parcouru le terrain pendant des mois pour organiser et convaincre les collègues. Si ce travail a marché, c’est aussi parce qu’il a labouré une terre fertilisée par le mouvement des gilets jaunes qui a revigoré notre classe. Si ensuite d’autres secteurs se sont mis dans la danse, ce n’est pas sur commande, c’est parce que le mouvement lui-même leur a donné confiance, leur a transmis le virus de la grève. 

C’est que la grève n’est pas une simple question logistique, technique, mais elle est avant tout politique. Elle est politique non pas car elle dépend de la volonté politique des directions syndicales, mais parce qu’elle dépend du niveau de confiance de notre classe, forcément hétérogène et … politique. Sur combien de lieux de travail, dans combien de quartiers, le mécontentement et la volonté de bouger montent mais se heurtent au manque d’organisation, au manque de confiance? Ces questions ne peuvent pas se régler par décret, par appel.

Le travail de terrain est incontournable si nous voulons tirer profit des multiples expériences concrètes de notre classe, si nous voulons gagner, renverser Macron et  « son monde de DRH et de CRS ». L’interpro n’est pas une solution miracle mais permet d’agiter au plus près du terrain, car c’est en bas que ça se passe…

TPP (20è), Jad (18è)