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16 mars 2019 : un « acte 18 » antiraciste et antifasciste pour les gilets jaunes ?

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Un article écrit pour le journal du SEK (Parti Socialiste des Travailleurs- Grèce) le 21 février 2019.

Parce que le racisme et l’extrême droite se développent dans toute l’Europe, des manifestations antiracistes et antifascistes ont lieu partout depuis plusieurs années, etde façon coordonnée dans différentes capitales autour de la date de la Journée internationale du 21 mars. Mais alors que dans certains pays les mobilisations ont pu atteindre plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines milliers de manifestant.e.s, toutes les personnes investies en France dans les luttes contre le racisme d’État et les violences policières, contre le fascisme, pour l’ouverture des frontières et l’égalité des droits, font le constat des difficultés à mobiliser à cette échelle. Pourtant, la France est aussi un des pays où le niveau de mobilisations, manifestations, grèves sur les questions sociales est le plus important : mouvement contre « la loi travail et son monde » en 2016, mouvement des étudiant.e.s, des cheminot.e.s, des fonctionnaires au printemps 2018, mouvement des Gilets Jaunes depuis mi-novembre 2018…

Comment interpréter ce paradoxe ? Le mouvement ouvrier, le mouvement social, est-il composé de personnes acquises aux idées nationalistes ? Ou à l’inverse, en est-il préservé, et ce serait alors dans le reste de la société, celle qui ne se mobilise pas, que le nationalisme se développe ? Ou encore, s’agit-il d’une imbrication des deux phénomènes ? Le mouvement des Gilets Jaunes nous offre à ce propos un éclairage utile, que cet article cherche à exposer.

Polarisation et instabilité

Les conditions dans lesquelles Macron s’est retrouvéprésident au printemps 2017rendaient très probables à la fois les explosions de contestations de notre classe etle renforcement du danger fasciste.

L’année précédant son élection, le mouvement contre « la loi travail et son monde » avait combiné pendant 5 mois des grèves, des manifestations, des blocageset des occupations de places publiques.  Le gouvernementavait fait passer sa loi en force contournant le dispositif parlementaire. Puis la contestation avait explosé dans une des colonies françaises, en Guyane, prenant la forme d’un mois de grève générale,faisant céder le gouvernement.

Lors des élections présidentielles, les partis traditionnels – de gauche (le Parti socialiste) comme de droite (Les Républicains) – ont été désavoués, tandis que le Front National – parti fasciste- a obtenu près de 11 millions de voix. Sa dédiabolisation dans une grande partie de l’opinion ne vient pas d’une modération de son discours mais des évolutions racistes et autoritaires des partis traditionnels, jusqu’à des pans de la gauche devenus favorables à l’adoption de lois islamophobes, à l’expulsion des sans-papiers, à l’état d’urgence permanent.

Sur la base d’une organisation lancée quelques mois auparavant (La République en Marche) et uniquement dédiée à sa candidature, Emmanuel Macron a profité du vide créé. Il n’est cependant élu que par 1/5ème des électeurs. Dans ces conditions et compte-tenu des niveaux d’abstention, Macron et son gouvernement deviennent alors le pouvoir le plus faible de l’histoire de la Vème République en France.Personnalité arrogante, Macron va pourtant mener la politique que la classe dirigeante française attend depuis des décennies en lançant une offensive tous azimuts contre l’ensemble de la société. Il multiplie immédiatement les contre-réformes sur les terrains de l’austérité, du renforcement autoritaire de l’État et du contrôle de l’immigration.Tous les secteurs de la population sont touchés : la jeunesse scolarisée, les salarié.e.s, les retraité.e.s, les migrant.e.s, les fonctionnaires des services publics, les familles des quartiers populaires, etc.

De son côté, l’extrême droite, en pleine phase de recomposition autour des stratégies pour construire un parti fasciste de masse tout essayant de gagner des fractions de la classe dirigeante à son projet, a pris des initiatives essentiellement par le biais de groupes radicaux violents liés au FN. Ils ont ouvert des locaux dans le centre des grandes villes, et s’en sont pris aux migrant.e.sou encore aux étudiant.e.s mobilisé.e.s en attaquant les blocages organisés dans des universités.

Un mouvement de résistance reprend la rue pendant le printemps 2018 sans pour autant réussir à faire fléchir le gouvernement. Les organisations associatives, syndicales, ou politiques sont loin d’être à la hauteur, engluées dans une grille d’analyse de la situation selon laquelle les rapports de force sont trop dégradés pour espérer gagner.

Les Gilets Jaunes

C’est dans ce contexte que le mouvement des Gilets Jaunes est apparu. C’est aussi ce contexte qui permet de le comprendre et d’analyser sa ou plutôt ses dynamiques.

Identifiant les possibilités de révolte à son audience électorale plutôt en berne et ne pouvant imaginer qu’un mouvement se développe sans son intervention, la gauche était tétanisée.C’est pourtant bien totalement en-dehors de ses cadres habituels que la révolte a éclaté, de manière d’autant plus surprenante et explosive. Bien plus, démarrant sur une opposition à une nouvelle taxe sur le diesel et l’essence instaurée au prétexte de combattre le réchauffement climatique,regroupant des parties de la population habituellement peu mobilisées, soutenu par des courants d’extrême droite, ce mouvement a provoqué une défiance de la majorité de la gauche syndicale et politique qui s’est traduite par la production de communiqués argumentant contre la participation à la première journée d’action programmée le 17 novembre.Pour autant, le soutien populaire massif à ce mouvement tenait à son évidente nature de classe : ce qu’il mettait en évidence dès le début, c’était la baisse du pouvoir d’achat, les difficultés à boucler la fin du mois et la dénonciation de la politique de Macron qui supprime l’impôt sur la fortune pour les riches mais demande toujours plus de sacrifices aux couches populaires.

Mais dans une société où la colère sociale se combine à une forte progression des préjugés racistes, ce mouvement était également très hétérogène dans ses idées. Par endroits, il y a eu des agressions de migrant.e.s ou d’autres personnes racisées, actes inacceptables mais peu étonnants quand plus de 10 millions de personnes votent Front National et ont accepté les arguments racistes et nationalistes de ce parti.

Cela devrait suffire à démontrer que les questions sociales, en elles-mêmes, ne suffisent pas à distinguer un mouvement d’émancipation d’un mouvement réactionnaire : les fascistes n’ont jamais hésité à investir des manifestations ou des grèves quand ils estimaient que cela pouvait leur permettre de renforcer leur projet. Le programme du FN fait depuis plusieurs années une large place aux revendications sociales, structurées autour de la préférence nationale : cela permet à Marine Le Pen de s’adresser aux catégories populaires en les dressant contre les migrant.e.s, les musulman.e.s, qui profiteraient de nos richesses.

Mouvement et lutte politique

Déserter cette mobilisation de classe plutôt que de s’y investir et de mener les arguments antiracistes et pour l’exclusion des fascistes était pourtant une première erreur de la gauche, car elle laissait le champ libre aux courants fascistes pour essayer d’en prendre la direction.Mais en peu de temps, sous la pression du développement de ce mouvement et de l’énorme vague de sympathie qu’il a suscité dans le reste de la société, la gauche a fini le par soutenir et se rendre sur les lieux de rassemblements, de blocages, et les manifestations des gilets jaunes.Le problème –  et la deuxième erreur de la gauche – c’est alors qu’elle l’a fait de façon non-politique, soutenant les revendications sociales qui lui convenaient et occultant la présence de revendications anti-migrants, de soutien à la police ou à l’armée ou encore acceptant sans réagir de se retrouver dans des manifestations dans lesquelles les fascistes défilaient, voire prenaient la tête en organisant le service d’ordre, comme à Paris.

Pendant des semaines le mouvement a tenu, prenant des formes par moment quasi-insurrectionnelles. Chaque samedi les centres des grandes villes étaient transformées en lieux totalement libérés, circulation fermée, magasins fermés et même barricadés, parcourus par des cortèges sans parcours pré-définis. Face au refus du pouvoir d’entendre et de prendre en compte la colère et les revendication du pouvoir et aux provocations policières les confrontations violentes se sont multipliées. A Paris la porte d’un ministère fut même défoncée par des milliers de manifestants et l’Assemblée nationale quasi attaquée.Quand elle dure et qu’elle repose ainsi sur des revendications de classe, la dynamique de mobilisations est le terrain le plus favorable pour qu’un mouvement évolue vers la gauche. Mais pour que cela se concrétise, encore faut-il l’intervention de militant.e.s qui argumentent dans ce sens. En 2017, le grand mouvement contre la réforme du code du travail avait démontré qu’il n’y a pas de lien automatique entre la montée de la contestation et la baisse de l’audience des fascistes : alors que 70% de la population soutenait le mouvement de grèves et d’occupations des places, le Front National restait au plus haut dans les sondages.

Un des éléments majeurs a donc été la journée de manifestations unitaires du 18 décembre pour la liberté de circulation, la régularisation des sans-papiers, la fermeture des centres de rétention et l’égalité des droits. Elle a constitué un outil précieux pour intervenir dans ce contexte, montrant le potentiel de la situation : des manifestations dans plus de 60 villes en France, 10 000 personnes à Paris, cela ne s’était pas vu depuis 10 ans.

Ce mouvement a déjà gagné !

Cela fait maintenant plus de trois mois que ce mouvement dure !Il a permis à une partie significative de la société de recréer des liens sociaux, de se retrouver pour discuter de politique et agir collectivement pour changer la situation. En obligeant les médias, le pouvoir, les organisations, à écouter et se positionner par rapport à ce mouvement, il a d’ores et déjà gagné sur une de ses revendications : obtenir plus de pouvoir.

Mais, par la dynamique politique qu’il a créée, il a également réussi à déstabiliser le pouvoir, allant jusqu’à le faire reculer, ce qui n’était pas arrivé depuis des années. Et lorsque Macron a concédé quelques mesures pour essayer de calmer le mouvement, les Gilets Jaunes ont estimé que le compte n’y était pas et sont restés mobilisés – exigeant sa démission – au point que les commentateurs politiques s’inquiètent dorénavant de l’aspect potentiellement révolutionnaire de la situation.

Ce mouvement a, jusqu’à présent,fait preuve d’une étonnante maturité politique en faisant face aux tentatives idéologiques de division (notamment sur l’offensive médiatique et politique concernant l’usage de la violence), et à l’énorme répression qui s’abat sur lui, la plus importante depuis mai 68 – certains collectifs dénombrant autour de 150 blessé.e.s graves, dont des personnes mutilées à vie et 7500 personnes arrêtées. Cette répression violente n’arrive pas, pour le moment, à affaiblir le mouvement. Elle contribue même à le radicaliser et facilite les jonctions avec les jeunes Noirs et Arabes des quartiers populaires victimes depuis des années de la violence policière.

Grâce à leur popularité, les Gilets Jaunes parviennent également à pousser les syndicats à se joindre au mouvement, ce qui permet de poser l’arme de la grève comme étape supplémentaire dans les possibilités de gagner. Cela peut paraître paradoxal mais c’est une illustration des dynamiques de la lutte de classes : alors que les mobilisations des Gilets Jaunes, extérieures aux lieux de travail (les ronds-points, les péages d’autoroutes, les blocages de zones commerciales…) étaient largement présentées comme des alternatives aux luttes « traditionnelles » au sein des entreprises, elles ont redonné confiance à des syndicalistes si bien que des grèves locales redémarrent, soutenues désormais par des collectifs de Gilets Jaunes.

Enfin, ce mouvementtente de se structurer en coordination, comme on a pu le voir avec « l’assemblée des assemblées » qui a réuni fin janvier dans la ville de Commercy autour de 75 délégations venues de partout en France et qui a appelé à rejoindre la journée de grève du 5 février.

En route vers le 16 mars !

Il est difficile de prévoir ce que serons les évolutions de ce mouvement dans les semaines et mois qui viennent. Les syndicats ont d’ores et déjà appelé à une nouvelle journée de grève le 19 mars, après celle du 5 février.Ce qui est sûr par contre c’est que ce mouvement n’est pas un feu de paille et est en train de transformer en profondeur la situation politique.

Une de ses premières conséquences est d’approfondir la polarisation politique dans le pays.En écho aux exigences démocratiques du mouvement Macron a lancé ce qu’il a appelé le « Grand débat » qui n’est qu’un simulacre démocratique. L’essentiel du mouvement a ridiculisé ces grands forums, qui attirent par contre tous les courants institutionnels. Les quelques tentatives de débouché électoral (pour les élections européennes) ont toutes été désavouées.

Par ailleurs la bataille au sein du mouvement contre les courants réactionnaires est désormais devenue ouverte. La dynamique du mouvement elle-même crée les conditions favorables pour que la gauche gagne cette bataille. C’est sans doute parce qu’ils sentaient que le mouvement évolue vers la gauche que des groupes fascistes ont pris l’initiative en attaquant dans les manifestations des Noirs, des activistes solidaires des migrantEs, des syndicalistes et même des cortèges politiques comme ceux du NPA.Mais là où la riposte à ces attaques se sont organisées, elles ont démontré leur supériorité numérique et ont réussi à exclure les fascistes, comme à Lyon qui est pourtant un fief de l’extrême droite.

Il ne suffit donc pas de dire qu’on n’est pas raciste, il faut argumenter et se mobiliser contre le racisme. De même, il ne suffit pas de dire qu’on n’est pas fasciste, il faut argumenter et s’organiser pour exclure les fascistes.En essayant de faire cela, on se confronte à une série d’arguments : les fascistes présents dans les manifestations ne seraient que des groupuscules, marginaux ; il ne faut pas diviser le mouvement, c’est notre nombre qui fait peur à Macron ; les violences fascistes sont peut-être condamnables, mais celles des antifascistes le sont tout autant ; il faut convaincre les électeurs du FN et pour cela il ne faut pas exclure quiconque du mouvement, etc. Tous ces arguments ne sont pas nouveaux, ils sont le produit d’années d’abandon par la gauche de lutte antifasciste et antiraciste. Chaque militant.e doit donc se réarmer pour argumenter sur ces questions.

La 16 mars prochain est une date internationale contre le racisme et le fascisme. Dans ce cadre une manifestation est organisée à Paris contre le racisme d’Etat et les violences policières appelée par 90 organisations dont de nombreux collectifs de sans-papiers et migrantEs et des comités de victimes des violences racistes de la police. Elle est de plus en plus rejointe par des collectifs locaux de Gilets Jaunes.Ce même jour le mouvement des Gilets jaunes appelle de plus en plus à monter à Paris pour « fêter » la fin de la bouffonnerie du « Grand Débat » de Macron qui finit le 15 mars. Une marche pour le climat est aussi programmée à Paris le même jour. Trois jours plus tard, le 19 mars, les syndicats appellent à une journée de grève nationale.La mobilisation pour la « marche des Solidarités », contre le racisme et les violences policières du 16 mars est donc une chance en tant qu’élément d’un affrontement général contre le pouvoir.

Car là est la clef, l’opportunité et l’enjeu : faire que l’antiracisme et l’antifascisme soient au cœur de la révolte globale de notre classe.

Vanina Giudicelli, le 21 février 2019