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1995 : Décembre chaud en France

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Cet article a été initialement publié par Chris Harman dans la revue International Socialism n°70, sortie au printemps 1996. Il nous semblait important de rendre disponible en français cet article qui permet d’identifier d’un côté la continuité entre le plan Juppé et la réforme des retraites de Macron pour le Capital français, et de l’autre, de confronter les dynamiques des luttes de notre classe et d’en identifier les obstacles à dépasser.

Décembre 1995 a vu la plus grande éruption de la lutte de classe en France depuis un quart de siècle. Quelque 2 millions de travailleurs et travailleuses du secteur public ont déclenché des grèves sur une période de trois semaines et demie. Les grèves ont atteint un crescendo chaque semaine avec un ou deux jours d’action, lorsque des manifestations à Paris et dans les villes de province impliquant de 1 à 2 millions de personnes ont rassemblé non seulement des travailleurs dans le cadre d’une grève reconductible, mais aussi de nombreux autres groupes du secteur public et un nombre important de délégations du secteur privé.

Il ne s’agissait pas d’une grève générale, dans la mesure où elle se limitait à des pans clés du secteur public. Mais elle a pratiquement paralysé les communications dans toutes les villes de France. Et elle a poussé la lutte des classes au centre de la vie politique. Pendant un mois, les journaux, les émissions de télévision et de radio ont été dominés par la discussion sur les « conflits sociaux ». Tout cela s’est produit à peine huit mois après la célébration par les partis de droite de la victoire de leur candidat, Chirac, à l’élection présidentielle, qui venait s’ajouter à leur imposante majorité de 390 sièges au parlement. La déception suscitée par 14 ans de présidence du Parti Socialiste sous Mitterrand avait conduit de nombreux travailleurs à rompre leur soutien traditionnel aux partis de gauche – un quart d’entre eux environ ayant voté pour le parti fasciste Front national – en même temps que le taux de syndicalisation avait subi une très forte chute.

Les grèves et les manifestations évoquaient inévitablement des comparaisons avec deux grandes précédentes poussées de la lutte de la classe ouvrière en France – celle de 1936, qui a permis d’obtenir pour la première fois des congés payés, la semaine de 40 heures et conduit à la première vague massive de syndicalisation en France et celle de 1968. Mais elles soulèvent aussi des questions qui vont bien au-delà de la politique française. Au niveau international, elles ont contribué à remettre en question une stratégie centrale de sections clés du capital européen, l’Union économique et monétaire. Elles ont également soulevé, dans toute l’Europe, le problème de la prétention des classes dirigeantes à vouloir réduire les prestations sociales. Elles ont constitué un défi pour tous ceux qui affirment que la lutte des classes appartient au passé. 

Pour toutes ces raisons, la question du caractère des grèves de décembre est centrale pour les révolutionnaires. Étaient-elles simplement défensives ou ont-elles soulevé des problèmes plus larges ? Seront-elles rapidement oubliées ou seront-elles potentiellement le prélude à des événements d’une immense importance ? Et dans le second cas, quelles en sont les implications pour l’activité politique des révolutionnaires ?

Les causes

La cause immédiate des grèves françaises a été le « plan » du Premier ministre Juppé de réforme du système de sécurité sociale – la « Sécu ». Il s’agit d’une série de mesures qui touchent tous les travailleurs, mais particulièrement ceux du secteur public :

  • L’augmentation pour les employés du secteur public du nombre d’annuités à cotiser pour avoir droit à une pension de retraite, qui est passé de 37,5 à 40 ans – une mesure déjà imposée aux travailleurs du secteur privé en 1993 ;
  • L’augmentation des frais d’hospitalisation et la mise en place de restrictions sur le remboursement des médicaments ;
  • Le gel et l’imposition des allocations familiales versées aux familles à faible revenu avec enfants et l’augmentation des cotisations d’assurance maladie pour les retraités et les chômeurs ;
  • Une nouveau prélèvement de 0,5%, y compris sur les salaires les plus bas [Le RDS, Remboursement de la Dette Sociale, NdT]
  • Mettre fin à la gestion paritaire (syndicats/patronat) du système d’assurance maladie pour le remettre directement entre les mains de l’État, qui pourrait chaque année réduire les prestations [La renégociation des statuts de l’UNEDIC, NdT]

Juppé se vantait de faire la réforme que ses prédécesseurs avaient eu peur de mener à bien « depuis 30 ans ».

Outre le plan Juppé proprement dit, d’autres « réformes » ont été annoncées dans les mêmes jours. L’une concernait un « contrat de plan » prévoyant une rationalisation radicale du système ferroviaire français, avec une réduction généralisée des services offerts et la fermeture de gares et de lignes, similaire à de nombreux égards au plan Beeching mis en œuvre en Grande-Bretagne dans les années 1960. Une autre posait la possibilité d’une privatisation partielle du service téléphonique – et, par voie de conséquence, d’autres industries du secteur public. Une troisième proposait une refonte du régime fiscal, avec un rééchelonnement du barème afin d’alourdir le fardeau des salariés tout en réduisant la part des hauts revenus.

Ces mesures, ainsi que le gel des salaires dans le secteur public annoncé un mois plus tôt, avaient pour objectif immédiat de réduire le déficit budgétaire de l’État français afin de le ramener aux 3 % du critère de Maastricht pour l’Union européenne. Cela a conduit certains à considérer Maastricht comme le seul facteur à l’origine de la décision de Juppé. Ainsi, le secrétaire général du Parti communiste français a dénoncé l’appel du président Chirac à réduire le déficit comme un « alignement total sur l’Allemagne » et un « lever du drapeau blanc devant les marchés financiers » qui menacent gravement « la France et sa souveraineté »1Cité dans Le Monde du 11 Novembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/11/11/robert-hue-persiste-a-defendre-une-opposition-constructive_3892115_1819218.html..

La pression en faveur d’une Union économique et monétaire a clairement joué un rôle dans le calendrier des mesures de Juppé. Juppé appartient à l’aile de la classe dirigeante française qui considère qu’une telle union, impliquant les capitalistes français, allemands, belges et néerlandais, est essentielle au renforcement de la position de la classe dirigeante française sur la scène internationale. Mais il est intéressant de noter qu’une grande partie des pressions en faveur de la réduction du déficit provient de groupes rivaux au sein de la classe dirigeante et des partis conservateurs, qui sont résistants à l’Union européenne. Pour eux, la question du déficit budgétaire n’est pas une question qui découle de l’une ou l’autre stratégie de politique étrangère, mais plutôt des besoins pressants du capitalisme français indépendamment de la stratégie poursuivie.

La quasi-totalité des économies capitalistes ont été caractérisées par d’importants déficits budgétaires lors des crises des deux dernières décennies. Comme l’a dit le Financial Times :

Les États-Unis en ont un. Les Européens en ont un, et maintenant même le Japon en a un. Qu’est-ce qu’ils ont tous ? Un grave problème fiscal. C’est le grand thème de la décennie, un thème qui façonnera le rythme de la vie financière et formera le fond sonore cacophonique du débat politique dans la plupart des pays industrialisés2Editorial, Financial Times, 6 Janvier 1995..

Les déficits sont le produit de la crise générale du système. Des taux de croissance nettement inférieurs à ceux des années 1950, 1960 et du début des années 1970 signifient que les recettes publiques n’augmentent pas assez vite pour compenser les niveaux de dépenses, même si celles-ci augmentent plus lentement que par le passé. En fait, ces recettes peuvent même baisser dans la mesure où les gouvernements réduisent l’impôt sur les bénéfices pour compenser la baisse des taux de profit à long terme des grandes entreprises et réduisent l’impôt sur les hauts revenus. Comme le note le Financial Times :

La part totale des dépenses publiques par rapport au PNB dans les pays industrialisés s’est stabilisée au début des années 80. Elle l’a fait, cependant, à des niveaux que les différents gouvernements ne pouvaient pas ou ne voulaient pas couvrir par les impôts… Les déficits budgétaires qui en ont résulté ont fait passer le ratio de la dette publique brute au PNB de 41 % en 1980 à 72 % en 1995. Les promesses en matière de retraite mais sans financement font en sorte que le pire est à venir presque partout3Ibid..

Il en résulte ce que l’on appelle parfois « la première crise mondiale de la dette » – la crainte qu’à un moment donné, la dette publique d’un grand pays industriel atteigne un niveau tel que les marchés financiers internationaux ne veuillent plus financer, ce qui entraînerait une énorme instabilité à l’intérieur de ce pays ainsi qu’un « choc majeur pour le système financier mondial »4Pour approfondir ce point, voir par exemple E. Ball, Lurking Threat of First World Debt Crisis, Financial Times, 27 Octobre 1993 ;  M. Wolf, The Looming Crisis of Industrial Country Public Debt, Financial Times, 12 Juillet 1993 ; éditorial, Financial Times, 3 Janvier 1995.. Il en résulte que toutes les grandes puissances industrielles sont sous pression pour gérer leur déficit, mais ne savent pas comment le faire :

Les gouvernements seront punis s’ils gonflent leur budget pour sortir de leur dilemme – il leur est interdit de s’en sortir en augmentant les taxes – ce qui d’ailleurs n’améliorerait probablement pas le taux de croissance de leur économies. Il ne leur reste plus qu’à rogner sans cesse les promesses faites à une époque antérieure, plus heureuse5Éditorial, Financial Times, 6 Janvier 1996..

La situation est particulièrement grave pour les États capitalistes européens, qu’ils appliquent ou non les accords de Maastricht. Dans les années 1950, 1960 et 1970, ils ont tous pu bénéficier de taux de profit élevés et d’économies en croissance rapide, tout en faisant des concessions substantielles aux travailleurs sur les salaires, le temps de travail ou encore la législation sociale – soit en réponse à des niveaux élevés de luttes industrielles (Belgique 1960-1961, France 1968, Italie 1969-1975) soit pour prévenir qu’une lutte de ce type ne perturbe la stabilité sociale (Scandinavie sous une succession de gouvernements sociaux-démocrates, Allemagne de l’Ouest à la fois sous des gouvernements chrétiens-démocrates et sociaux-démocrates).

Dans les années 1980 et au début des années 1990, ils ont tenté de revenir sur certaines de ces concessions avec une vague de « rationalisation » de l’industrie privée, conduisant à une augmentation du chômage, de la fiscalité aux dépens des travailleurs (la TVA sous le gouvernement Mitterrand en France et la « taxe unitaire » imposée par Kohl en Allemagne), des tentatives pour maintenir les augmentations salariales au-dessous de celles du coût de la vie (le démantèlement de l’échelle mobile dans salaires en Italie), des attaques directes sur les prestations sociales (aussi bien sous des gouvernements de droite que sociaux-démocrates en Scandinavie, réforme des retraites en Italie). Mais cela n’a pas suffi à combler le désavantage des capitalismes européens face à la concurrence des capitalismes japonais et américains. Les niveaux de productivité dans l’industrie sont inférieurs à ceux du Japon ou des États-Unis, les salaires réels sont plus élevés qu’aux États-Unis (mais pas qu’au Japon il est vrai) et les salariés travaillent beaucoup moins d’heures : 

Nombre moyen d’heures travaillées : (par an, pour un salarié à taux plein en 1994)6Chiffres de l’Institut der Deutschen Wirtschaft, reproduit dans Le Monde, 21 Décembre 1995.
Japon                             1964
USA1994
Canada1898
Angleterre1826
Italie1803
Suède1620
Hollade1615
France1607
Danemark1581
Belgique 1581
Allemagne de l’ouest1527

« Aujourd’hui, un Allemand travaille chaque année un trimestre de moins qu’un Japonais et treize semaines de moins qu’un Américain !»7Le Monde, 21 Décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/21/duree-legale-et-duree-reelle-du-travail-sont-de-moins-en-moins-liees_3890608_1819218.html.. Et ce n’est pas tout. Le nombre moyen d’heures travaillées par an a augmenté aux États-Unis, de sorte que le travailleur moyen travaille désormais trois semaines de plus par an qu’en 1980, tandis que les travailleurs français et allemands travaillent respectivement deux semaines et trois semaines de moins qu’en 1980. Il n’est pas étonnant que les porte-parole de certains secteurs du capitalisme européen se plaignent de plus en plus de « l’euro-sclérose », affirmant qu’ils paient trop cher la composante sociale de « l’économie sociale » de marché, le chancelier Kohl appelant par exemple à ce que la RFA « s’adapte aux changements profonds de son mode de vie en augmentant les heures de travail ».

Les capitalistes de toute l’Europe font pression en faveur de pratiques de travail « plus flexibles », d’une année de travail plus longue, d’un allongement de la durée de cotisations pour les retraites et d’une baisse du niveau des pensions, d’une « rationalisation » des services de santé et d’une hausse de la fiscalité indirecte. Tous poussent à des politiques « anti-inflationnistes » et à des déréglementations afin d’empêcher les entreprises de céder aux pressions des travailleurs pour des augmentations salariales qui maintiennent leur niveau de vie. Partout, la tendance est à l’adoption du langage du « néolibéralisme » – d’une attitude thatchérienne à l’égard des services sociaux et des services publics. Le plan Juppé s’inscrit parfaitement dans cette logique.

La tactique de Juppé

La stratégie de Juppé ne faisait donc qu’une avec celle des autres sections du capitalisme européen, qu’elles soient pro- ou anti-Maastricht. Mais il y avait des particularités à sa tactique, résultant de la situation politique.

Tout d’abord, il y a eu la façon soudaine et improvisée dont il a présenté le plan. Pendant les 14 années de la présidence Mitterrand, il y a eu une longue série d’attaques au compte-goutte contre les conditions de travail et les acquis sociaux des travailleurs français. Deux tentatives d’accélération de ces attaques, lorsque Mitterrand était président en cohabitation avec un Premier ministre de droite, ont provoqué une montée soudaine de luttes acharnées, l’impopularité du gouvernement et un retour rapide à la méthode de longue haleine. C’est ce qui s’est produit à la fin de 1986, lorsque le Premier ministre Chirac a dû reculer face à une série d’énormes manifestations étudiantes et à une grève ferroviaire très efficace, ce qui a entraîné une perte de vitesse pour son gouvernement et des victoires électorales pour le Parti socialiste deux ans plus tard. Cela s’est de nouveau produit en 1993-1994 lorsque, malgré une énorme majorité parlementaire, le Premier ministre conservateur Balladur a dû battre en retraite face à d’énormes mobilisations contre ses tentatives de réduire le salaire minimum pour les jeunes travailleurs [Le CIP, Contrat d’Insertion Professionnel, rémunéré à 60% du SMIC, NdT] et face à une grève très militante à Air France. Chirac lui-même semble avoir tiré les leçons de ces expériences lors de sa campagne présidentielle au printemps 1995 : il vola la victoire à son rival de droite, Balladur, avec des promesses populistes de s’attaquer au chômage, de maintenir le système social intact et d’augmenter les salaires. Cette prise de position lui a valu les suffrages de nombreux travailleurs désabusés par l’expérience du Parti socialiste au pouvoir, et lui attira même un quasi-soutien de Blondel, le leader de la troisième plus importante confédération syndicale française, Force Ouvrière.

Une fois la majorité conservatrice établie, Chirac remplaçant Mitterrand à la présidence et Juppé prenant la relève du Premier ministre, les milieux d’affaires ont exercé une pression croissante pour faire oublier ces propos. Au début, Juppé a semblé résister à ces pressions et a congédié un ministre clé qui a insisté pour que des mesures plus sévères soient prises. Mais cela créa un malaise dans les milieux d’affaires qui ont commencé à penser qu’ils n’avaient pas un gouvernement disposé à défendre leurs intérêts. Le franc subit des pressions sur les marchés monétaires internationaux, Juppé a fait l’objet d’attaques répétées de la part de la majorité parlementaire conservatrice et les sondages d’opinion montrèrent une chute du soutien à Juppé et Chirac d’environ la moitié au sein de la population des petites entreprises8Chiffres d’un sondage d’opinion donnés dans Le Monde, 21 Octobre 1995..

Juppé et Chirac ont essayé, désespérément, d’alléger les pressions patronales et politiques qui s’exerçaient sur eux. Juppé a annoncé un gel des salaires dans le secteur public en octobre, même si cela a conduit des syndicats du secteur public à une grève très suivie d’une journée. Chirac a prononcé un discours télévisé dans lequel il a admis avoir « sous-estimé l’ampleur du problème » du déficit budgétaire9Cité dans Le Monde, 28 Octobre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/10/28/deficits-publics-j-ai-sous-estime-l-ampleur-du-probleme_3886432_1819218.html.. Mais les grandes entreprises et les parlementaires de droite étaient encore sur leur faim jusqu’à ce que, quinze jours plus tard, Juppé présente soudainement à l’Assemblée nationale son plan de « réforme »

L’attitude des grandes entreprises et de la droite parlementaire à l’égard du gouvernement s’est transformée. Soudain, celui-ci semblait adopter une orientation ferme. « La seconde naissance du premier ministre », titrait Le Monde.

Pour la première fois en six mois, Alain Juppé vient de retrouver son souffle. D’un coup, il a élargi sa marge de manœuvre… il a[…] mené à bien cette opération de sauvetage politique10Le Monde, 17 Novembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/11/17/la-seconde-naissance-du-premier-ministre_3885920_1819218.html..

« Les marchés financiers (…) saluent la rigueur le plan »11Le Monde, 21 Décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/21/l-opinion-decouvre-la-facture-marc-blondel-denonce-un-rapt_3890641_1819218.html., rapportait ce journal. Il semblait même que Juppé était en passe d’obtenir le soutien de certains secteurs de l’opposition socialiste. « Juppé a tapé fort », a admis l’ancien premier ministre du Parti socialiste, Michel Rocard, alors que son collègue, l’ancien ministre de la Santé, se disait prêt « à soutenir le gouvernement »12Cité dans Le Monde, 21 Décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/21/l-opinion-decouvre-la-facture-marc-blondel-denonce-un-rapt_3890641_1819218.html..

Pourtant, il y avait plus de panique que de préméditation dans le « coup » de Juppé. Dans son désir de gagner de tels honneurs, il n’a pas su tirer les leçons des attaques gouvernementales les plus réussies en Europe contre les conditions de travail des travailleurs au cours des deux dernières décennies. Elles ont toujours été basées sur des stratégies mûrement réfléchies visant à monter les travailleurs les uns contre les autres. La clé du succès de Thatcher au cours de ses deux premiers mandats fut le « plan Ridley » – une stratégie détaillée, élaborée alors que les Tories [grand parti conservateur de la droite anglaise, NdT]étaient encore dans l’opposition à la fin des années 1970, pour s’attaquer à des groupes de travailleurs forts un par un, épargnant les autres temporairement. Ainsi, lorsqu’en 1981, par exemple, elle a dû faire face à des grèves sauvages de plus en plus nombreuses contre les fermetures de mines, elle a reculé, et ne s’en est pris de nouveau aux mineurs que trois ans plus tard, le temps de constituer des stocks de charbon et de préparer les centrales électriques. Et au cours de la grande grève des mineurs, elle n’a pas hésité à concéder des augmentations de salaire à d’autres groupes comme les cheminots et les postiers afin d’isoler les mineurs, ou à retarder la nomination de MacGregor comme patron de l’industrie du charbon, quand il voulait une action drastique qui aurait pu amener d’autres sections de travailleurs à venir en aide aux mineurs. Ce n’est qu’au cours de son troisième mandat qu’elle a commis l’erreur fatale de faire adopter une mesure – la « poll tax » – qui frappait pratiquement tous les travailleurs simultanément.

En revanche, Juppé a opté pour des mesures qui touchaient directement les droits à la retraite de tous les groupes d’employés du secteur public, réduisaient les soins de santé pour tous et augmentaient les impôts – et ce en même temps qu’il a proposé un plan qui impliquait une attaque massive contre les emplois des cheminots. C’était comme s’il essayait de faire en quelques semaines ce que les conservateurs britanniques avaient mis une décennie à réaliser – et ce seulement six mois après avoir promis le contraire lors des élections.

Il a également commis une autre erreur très grave. Il s’est mis à dos la grande confédération syndicale historiquement la plus sensible aux programmes du capitalisme français, Force Ouvrière. Ce syndicat est né d’une scission au sein du syndicat CGT dirigé par les communistes au début de la guerre froide, en 1948-1949, et dans de nombreux secteurs de l’économie, FO a survécu grâce au soutien du gouvernement et des employeurs. Cela lui a permis d’être le syndicat dominant parmi les groupes de fonctionnaires traditionnellement non militants. Cela lui a également permis d’accéder à des postes d’influence au sein des comités paritaires patronat-syndicats qui administrent le système de 300 milliards de francs de l’assurance sociale. Comme l’indique un article paru dans Le Monde, le CNPF, la fédération patronale française, avait conclu une alliance « qui a permis à FO de diriger la Caisse nationale de l’assurance maladie pendant 28 ans ».

En raison de l’attitude amicale des employeurs et du gouvernement à son égard pendant la plus grande partie des 48 dernières années, la direction de FO a eu tendance à se tenir à l’écart des manifestations organisées par les autres grandes confédérations syndicales, la CGT et la CFDT, contribuant ainsi à faire en sorte que la plupart des grèves soient des grèves minoritaires de l’une ou l’autre confédération.

Le secrétaire général de FO, Marc Blondel – élu au pouvoir avec le soutien des pro-chiraquiens du syndicat (ainsi qu’un groupe de soi-disant trotskystes13Le Parti des Travailleurs, anciennement le Parti Communiste Internationaliste, de Pierre Lambert, qui détient la direction de quelques fédérations dans Force Ouvrière.) – n’avait certainement pas l’intention de briser cette alliance. Il avait adopté une attitude bienveillante à l’égard de Chirac lors des élections présidentielles du printemps, tenu deux ou trois réunions privées avec lui à l’automne et déclarait publiquement qu’il avait « l’écoute de Chirac ». Début novembre, il a signé un accord avec la confédération patronale sur « l’annualisation du temps de travail », une mesure qu’il avait précédemment dénoncée14Voir le compte-rendu détaillé des voltefaces de Blondel dans Le Monde, 23 Novembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/11/23/comment-le-general-blondel-a-perdu-la-bataille-de-la-secu_3888257_1819218.html.. Et il a cherché à faire taire les rumeurs sur les menaces que le gouvernement faisait peser sur le système de sécurité sociale en se vantant, après une réunion avec le ministre du Travail Jacques Barrot le 11 novembre, que « la Sécurité sociale est sauvée »15Cité dans Le Monde, 21 Décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/21/la-majorite-debout-applaudit-le-premier-ministre_3890640_1819218.html..

Pourtant, un des aspects du coup de Juppé consistait à mettre au tapis cet allié traditionnellement proche dans la bureaucratie syndicale. Ses « réformes » n’impliquaient pas seulement une attaque contre les prestations sociales des membres de FO, mais menaçaient également la domination par la bureaucratie de ce syndicat de l’administration de l’assurance maladie – et les rétributions bien payées qui allaient avec. Il n’est donc guère surprenant que le caniche se retourne amèrement contre son maître. « C’est la fin de la Sécurité sociale, la plus grande opération de rapt de l’histoire de la République », a déclaré Mme Blondel. « « La Sécu » est « la propriété » des salariés et les mesures annoncées par M. Juppé relèvent d’un « vol » »16Cité dans Le Monde, 18 Novembre 1995 et 21 Décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/21/l-opinion-decouvre-la-facture-marc-blondel-denonce-un-rapt_3890641_1819218.html , https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/11/18/la-position-de-force-ouvriere-dans-l-assurance-maladie-est-ebranlee_3885976_1819218.html.. Il appelle rapidement à des mobilisations, y compris des grèves, contre ses anciens amis du gouvernement.

Il y avait une seule consolation pour Juppé. La dirigeante de la deuxième confédération syndicale la plus importante, la CFDT17La CFDT est légèrement plus petite en terme de nombre de membres que la  CGT, et fait des scores tantôt meilleurs, tantôt moins bons aux élections professionnelles. Mais historiquement elle s’est montrée moins influente pour faire démarrer – et mettre fin à – des luttes., Nicole Notat, qui était très proche de la direction du Parti socialiste, a salué sa « réforme », tout en affirmant que certains aspects de celle-ci devaient être négociés. Une minorité substantielle de syndicats affiliés à FO et certaines confédérations syndicales plus petites ont adopté une attitude similaire. Cela a conduit Juppé à espérer que les oppositions syndicales ne seraient jamais plus que symboliques et que ses propositions en sortiraient indemnes.

La riposte

Il s’est vite avéré qu’il avait tort. Le premier jour de manifestations, le vendredi 24 novembre, plus d’un demi-million de personnes ont participé – plus que lors de la manifestation du 10 octobre contre le gel des salaires dans le secteur public – bien que la direction de la Force Ouvrière n’ait pas officiellement appelé. Comme le disait Le Monde, « le pays [était] paralysé ».

Ce qui devait être une journée de mobilisation contre l’augmentation du nombre d’annuités nécessaires pour la retraite dans le secteur public s’est transformé en un gigantesque cri de colère contre le Premier ministre et son plan sur la Sécurité sociale… Rarement une manifestation à Paris n’avait été aussi impressionnante. Derrière les fonctionnaires et les employés de l’administration territoriale, il y avait un fleuve de travailleurs de l’industrie mécanique et chimique, du textile et de l’imprimerie. Ils venaient de Thomson, d’Alcatel, Sextant Aviation, Dassault, Renault, Peugeot, RVI ou Ford. Les enseignants étaient également présents en grand nombre… Bien que Marc Blondel de FO ait boycotté la journée, un certain nombre de militants de FO étaient présents derrière un cercueil symbolisant « la condamnation à mort des retraites ».

Et en province, les manifestations ont été relativement plus importantes qu’à Paris. À Marseille, par exemple, « jamais, depuis mai 1968, autant de manifestants n’étaient descendus dans la rue ». Des dizaines de milliers d’autres ont marché dans une vingtaine de villes, de Toulouse et Lyon dans le sud à Lille au nord. Et la colère n’était pas seulement dirigée contre le gouvernement, mais aussi contre tout dirigeant syndical qui cherchait à justifier les actions de celui-ci. Nicole Notat de la CFDT a été contrainte de quitter la manifestation à Paris après avoir été violemment prise à parti par ses propres membres18Pour des détails sur cet incident, voir Le Monde, 26 Novembre 1995 et 21 Décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/11/26/nicole-notat-bousculee-par-les-siens_3889328_1819218.html.

Plus important encore, il est rapidement apparu clairement que les manifestations n’allaient pas se dérouler comme la plupart des journées d’action et de « grèves générales » lancées par les syndicats au cours du dernier quart de siècle – affaires d’un jour visant uniquement à forcer les gouvernements et les employeurs à prêter attention aux bureaucrates syndicaux. Non seulement le réseau ferroviaire et les transports en commun de la région parisienne ont été paralysés pour la journée, mais les assemblées générales des cheminots des grands dépôts ont décidé de poursuivre leur action, se réunissant chaque matin pour voter la reconduction. Lundi, le réseau ferroviaire était pratiquement à l’arrêt et seulement 40 % des métros et des bus circulaient à Paris. De plus, l’agitation dans les universités, qui avait démarré à Rouen plus d’un mois auparavant, commençait avait commencé à s’amplifier avec une journée de manifestations le mercredi 22 novembre, entraînant une vague montantes de grèves étudiantes à travers le pays.

Les conditions étaient réunies pour une journée de mobilisation encore plus puissante le mardi suivant, 28 novembre. Et cette fois, les dirigeants de Force Ouvrière ont décidé qu’il était dans leur intérêt de faire en sorte que la manifestation soit la plus grande possible. « Pour la première fois depuis la scission de 1947, les deux secrétaires généraux [de la CGT et de FO] défileront côte à côte, sous une banderole commune », comme le titrait Le Monde la veille au soir. Dans le contexte d’une nouvelle vague massive de manifestations à travers le pays, Paris a connu « l’un de ses embouteillages les plus spectaculaires ».19Le Monde, 21 Décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/21/marc-blondel-et-louis-viannet-se-serrent-publiquement-la-main_3890622_1819218.html.

Pourtant, même à ce moment-là, le gouvernement pouvait espérer que le mouvement de grève s’essouffle. De nombreux dirigeants syndicaux ne parlaient pas d’étendre la grève, mais de mettre l’accent sur une manifestation nationale qui aurait lieu trois semaines plus tard, le dimanche 17 décembre. Juppé avait déclaré dans une interview accordée à un journal à la mi-novembre que « si deux millions de personnes descendent dans la rue, mon gouvernement n’y résisterait pas », ce qui semblait à certains dirigeants « modérés » un moyen plus facile de lutter que de lancer un mouvement de grève plus large. « On ne fait pas la grève du siècle tous les mois », a déclaré Jean-Paul Roux du syndicat indépendant UNSA, « de nombreux fonctionnaires n’ont pu se permettre de perdre deux jours de salaire, à six semaines d’intervalle, et à l’approche des fêtes »20Cité dans Le Monde, 29 Novembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/11/29/l-idee-d-une-manifestation-nationale-prend-corps-dans-les-syndicats_3890459_1819218.html.. Les dirigeants de FO et de la CGT s’étaient serré la main, mais il n’était pas du tout certain qu’ils allaient collaborer pour d’autres grèves. Qui plus est, une bonne partie du Parti socialiste offrait toujours une aide plus directe à Juppé. Plus d’une centaine « d’experts » et « d’intellectuels » associés à ce parti ont signé une déclaration de soutien aux principes de la « réforme de la sécurité sociale », saluant Nicole Notat pour son « courage et indépendance d’esprit » dans son opposition aux manifestations21Le Monde, 30 Novembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/11/30/des-experts-de-gauche-appuient-la-reforme-de-l-assurance-maladie_3890573_1819218.html.. Et alors que la nouvelle direction du PS, incarnée par Jospin, prétendait être « solidaire » des mobilisations, elle refusait d’y prendre part, affirmant qu’elle ne « jouerait pas avec le feu ».

Mais les grèves des cheminots et des transports sont devenues de plus en plus fortes et ont commencé à s’étendre aux bureaux de tri postal, généralement situés à proximité des gares. Un reportage paru dans Le Monde raconte ce qui s’est passé à Paris :

Mardi soir, sûr, le centre de tri de la gare de Lyon, à Paris, basculerait. Pour assurer le coup, on avait rameuté quelques camarades cheminots rencontrés à la manifestation du 28 novembre. 20 heures, dans l’immense salle du transbordement. Les délégués CGT et SUD se limitent aux arguments rodés. On va « jeter le plan Juppé dans les poubelles de l’histoire », « imposer un rapport de force à la hauteur de la situation »… Les cheminots appellent à la solidarité : « La SNCF et la RATP, ce n’est pas suffisant, il faut La Poste, EDF. On peut gagner mais il faut du monde. On va paralyser l’économie. Il faut aller dans les boîtes, expliquer aux gens. »

(…) En un quart d’heure la grève est votée. (…) La troupe traverse gaiement la cour et s’engouffre dans les bureaux surchauffés du centre. Dans les étages travaille une population en blouse, plus tranquille, moins motivée, qui se regroupe prudemment pour une AG improvisée. Les mêmes orateurs reprennent les mêmes arguments. Déjà six centres en province tout à l’heure on n’en citait que trois ont décidé la grève illimitée. Il faut s’y mettre tous.

(…) Les « camarades des étages » annoncent qu’ils se mettront en grève à minuit.

Plus le temps passe, plus l’idée de la grève générale échauffe les esprits. Il faut faire vite, marquer un coup, cette nuit, conquérir d’autres centres. Et pourquoi par « Auster » (Austerlitz), de l’autre côté de la Seine ? Guidée par les cheminots, la troupe repart à travers les voies ferrées, enjambe les barrières, zigzague entre les TGV, longe le ministère des finances et passe le pont désert, aux cris de « Auster avec nous ! ». (…) Après quelques tâtonnements, une troisième AG s’improvise. (…) « Auster » a basculé. Déjà, on discute de la prochaine conquête. Créteil, Orly, Bobigny, le Louvre ? Le temps de chercher des voitures et ils sont repartis…22Le Monde, 30 Novembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/11/30/au-tri-postal-tant-pis-si-on-a-un-petit-noel-il-faut-y-aller-plein-pot_3890484_1819218.html..

De telles scènes semblent s’être répétées dans bien d’autres endroits. C’est ainsi que dans le bureau de tri de Sotteville, près de Rouen :

Cent personnes assemblées en demi-cercle sous les néons violents de la salle de tri. Trois animateurs représentent les deux principaux syndicats : la CGT, dont une circulaire tentait de faire le point sur l’état du mouvement à La Poste sur l’ensemble du territoire ; et le SUD (Syndicat unitaire et démocratique), dont un tract saumon annonçait : « Les cheminots, les étudiants montrent l’exemple. Ne laissons pas passer une telle chance, cela fait trop longtemps qu’on attend une telle occasion… »

(…) Mais, de l’avis de tous, les débrayages ne pouvaient que se multiplier, la grève devait s’étendre dans toute la France et dans tous les secteurs, et il suffisait d’avoir rendu visite aux « camarades cheminots » de Sotteville pour saisir la force du mouvement en amorce. « Leur AG, se pâmait un syndicaliste, un vrai meeting, dans un immense atelier peuplé de locos en réparation. Il y en avait bien un bon millier, compacts, soudés, et ils discutaient avec ardeur, impatients d’en découdre, et prêts à aller jusqu’au bout ! C’était extraordinaire ! Cela leur a fait rudement plaisir qu’on leur rende leur visite ! » (…) Une équipe devait rester là jusqu’à 6 heures pour passer le relais à la brigade de jour et, dans l’intervalle, rencontrer les agents de nuit des différentes annexes. Les autres devaient impérativement dormir afin d’être efficaces le lendemain : réunion avec les facteurs (…) et visite aux gros bureaux de Poste de la région ; envoi d’une délégation, avec celle des cheminots, aux ateliers Renault tout proches, contacts avec d’autres entreprises… « Il faut mobiliser, tenir partout des assemblées du personnel, convaincre les copains de France Télécom de s’engager maintenant plutôt que de risquer l’isolement quand ils affronteront le bras de fer contre la privatisation. Cela se construit, une vraie grève nationale ! »23Ibid. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/11/30/a-sotteville-les-rouen-cela-se-construit-une-vraie-greve-nationale_3890525_1819218.html.

Un autre témoignage de Rouen raconte :

Mercredi 29 novembre, près de 400 cheminots se sont rendus à Renault-Cléon au changement d’équipe en début d’après-midi. A la porte principale, l’ambiance était très dynamique. Des délégués CGT de Cléon appelaient les travailleurs de Cléon à rejoindre le cheminots dans la lutte en débrayant le lendemain. Aux cinq portes de l’usine quelques discussions chaleureuses ont eu lieu entre cheminots et ouvriers de Cléon, mais certains rappelaient aussi avec amertume qu’ils étaient restés isolés et qu’ils avaient été lâchés par les dirigeants syndicaux au cours de leur grève de 1991.

Après la manifestation du jeudi 30 novembre où s’étaient retrouvés des étudiants et des travailleurs dont 1 600 cheminots, le moral a encore monté d’un cran. (…)

Lundi 4 décembre, plusieurs centaines de cheminots ont participé à des rencontres avec des travailleurs à la porte ou à l’intérieur d’une série d’entreprises : Ralston, Alsthom, CPAM, CHU, Grande Paroisse, etc. La visite au Sernam a permis de mettre complètement en grève ce centre (…). A l’exemple des cheminots, 200 employés des Chèques postaux ont rendu visite aux employés de la CPAM qui ont voté la grève.

La manifestation du mardi 5 décembre a pulvérisé tous les records d’affluence, les journalistes parlant de plus de 20 000 manifestants. Les cheminots en tête étaient plus de 3 000 et les ouvriers de Cléon environ 500. A noter que, dans de nombreuses entreprises du privé, des débrayages ont eu lieu mardi avec une participation parfois importante à la manifestation, notamment des usines Legrand, Rhône-Poulenc et Grande Paroisse24Rapporté dans Lutte Ouvrière, 8 Décembre 1995. https://presse.lutte-ouvriere.org/media/journal/1995/951208-L0-Numero-1431.pdf..

Une tendance similaire a été observée dans une grande partie du pays, tant dans les grandes villes que dans les petites25Une analyse dans Le Monde suggère que le mouvement était relativement faible uniquement dans l’est du pays, et que ce dernier a pris de l’ampleur en province jusqu’à dépasser Paris. Le Monde, 8 Décembre 1995 et 27 Décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/02/le-rpr-mobilise-les-usagers-pour-soutenir-le-gouvernement_3891643_1819218.html.. À Lyon, les cheminots se sont rendus dans les centres de tri postaux puis dans les dépôts de bus pour les faire débrayer26Rapporté dans Lutte Ouvrière, 8 Décembre 1995. https://presse.lutte-ouvriere.org/media/journal/1995/951208-L0-Numero-1431.pdf.. À Limoges, les cheminots sont allés à la rencontre des travailleurs du centre de Sécurité sociale, des Télécom et du CHU, avant de tenir un rassemblement commun avec les grévistes d’EDF27Ibid.. À Bayonne, les cheminots en grève ont été rejoints par les gaziers et les électriciens le 28 novembre et par ceux de La Poste le lendemain, et ils se réunissaient alors quotidiennement au centre de réunion municipal pour décider des actions de la journée (comme par exemple couper l’électricité aux hôtels de luxe)28Ibid..

Fin novembre, les chemins de fer, les métros et les bus parisiens, tous les grands centres de tri du pays et un grand nombre de travailleurs des télécommunications, de l’électricité et du gaz étaient en grève et devaient le rester pendant les trois semaines suivantes. Au fur et à mesure que la grève se poursuivait, un nombre croissant d’enseignants se sont joints à eux, jusqu’à ce que la majorité d’entre eux soient en grève. Même dans les secteurs où les directions affirmaient que seule une minorité d’entre eux étaient effectivement en grève – comme à La Poste, aux Télécom, à EDF/GDF – la grève était rendue efficace par, par exemple, l’occupation des locaux. Dans certaines régions, les travailleurs du secteur de l’électricité qui n’ont pas été en mesure de stopper une grande partie de la capacité de production, ont pris le contrôle des bureaux et ont passé la majorité des consommateurs sur les tarifs réduits de nuit pendant la journée.

Dans d’autres parties du secteur public, on a observé une tendance selon laquelle les gens travaillaient pendant une partie de la semaine, mais votaient aux assemblées générales pour faire grève pendant les deux journées d’action par semaine. Ces jours-là, les principaux secteurs en grève étaient rejoints par un nombre beaucoup plus important de fonctionnaires, dockers, employés des aéroports, employés d’hôpitaux et délégations du secteur privé – bénéficiant même du soutien des agents de police de la circulation qui refusaient de mettre des contraventions de stationnement. Certains jours, la parution des journaux était stoppée par des grèves de la CGT dans les imprimeries. Les sit-in dans les bâtiments de collectivités locales, le blocage de la voie ferrée du tunnel sous la Manche, les manifestations sur les pistes des aéroports, l’occupation des cabines de péages des autoroutes (avec collecte de fonds pour les caisses de grève auprès des automobilistes) – ensemble d’actions « illégales » auxquelles la police n’a pas osé s’opposer – ont renforcé l’efficacité de la grève.

Personne ne sait exactement combien de grévistes il y avait à une date donnée. L’occupation et le blocage des locaux dans les secteurs clés de la grève signifiaient que ni la direction ni les syndicats ne savaient avec certitude si ceux qui ne travaillaient pas étaient en grève ou s’ils ne pouvaient tout simplement pas se rendre au travail. La paralysie du système de transport et les énormes embouteillages ont compliqué encore plus la situation. De même que le nombre fluctuant de grévistes entre les jours « normaux » et les jours de manifestation. Ce qui est certain, c’est que les grèves ont paralysé des parties clés de l’infrastructure du pays et qu’au fil des jours, un nombre croissant de travailleurs ont été impliqués dans ces grèves. Et tout au long de cette période, plus de la moitié de la population a exprimé sa sympathie pour les grèves dans les sondages d’opinion.

La grève n’a jamais été une grève générale, en ce sens qu’elle n’a jamais impliqué plus que des délégations du vaste secteur privé dans les manifestations. Mais cela a paralysé une grande partie de la vie économique du pays et a créé une situation que le gouvernement ne pouvait résoudre sans faire d’importantes concessions.

C’est ce qu’ont démontré les plans du gouvernement pour casser la grève. Celui-ci a annoncé qu’il allait briser la grève des transports à Paris en mettant en place une flotte de bus avec de briseurs de grève. En réalité, il ne pouvait jamais assurer le transport à plus qu’une petite minorité de banlieusards et les trajets qui auraient pu durer 40 minutes ont maintenant pris trois ou quatre heures à cause des embouteillages. Le parti au pouvoir, le RPR, a lancé un appel à ses militants le vendredi 1er décembre pour « monter des comités d’usagers » pour préparer une « manifestation qui se tiendra probablement jeudi prochain [7 décembre ] »29Voir l’article principal en première page, Le Monde, 2 Décembre 1995, et l’article à l’intérieur du même numéro sur un meeting de 500 militants RPR qui se tenait à Saint-Jean-de-Luz, dans le but de créer ces comités. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/02/le-rpr-envisage-de-defiler-contre-les-greves_3891652_1819218.html.. Son modèle était censé être la puissante manifestation d’un demi-million de personnes que les partisans de De Gaulle avaient réussi à mobiliser la dernière semaine de Mai 1968. En fait, tout ce qu’il a pu faire, c’est de faire défiler quelques centaines de personnes à Paris et les élus locaux du RPR ont rapidement abandonné toute tentative de développer ces comités. De même, les « menaces » des députés de la majorité de « résoudre la crise » par le biais d’un référendum ou d’élections législatives n’ont abouti à rien, car il est devenu évident que le gouvernement perdrait l’un ou l’autre – les élections partielles de décembre ont entraîné un fort virage vers la gauche. Finalement, Juppé a dû abandonner son discours de « fermeté », faire savoir qu’il était prêt à négocier avec les syndicats, « geler » le plan de rationalisation du système ferroviaire, abandonner son projet d’augmenter le nombre d’annuités de cotisations nécessaires à la retraite pour les fonctionnaires et annoncer un « sommet social » avec les dirigeants syndicaux pour le 22 décembre.

Les différents types de grèves de masse

L’ouvrage classique de Rosa Luxemburg Grève de masse, partis et syndicats, basé sur l’expérience des événements de 1905 dans l’empire russe (incluant sa Pologne natale), raconte comment un mouvement de grève spontané peut éclater, passant de l’économique au politique et retournant aux exigences économiques. Elle a souligné la spontanéité du processus, qui échappe à toute tentative de contrôle de la part des bureaucrates du mouvement ouvrier et que même les socialistes révolutionnaires peuvent avoir du mal à suivre. . Elle a montré comment ce qui commence comme un mouvement dans un secteur peut s’étendre jusqu’à représenter un défi politique général pour l’État et, ce faisant, peut pousser les groupes de travailleurs les plus découragés et les moins organisés à commencer à formuler leurs propres revendications économiques, puis politiques.

Mais toutes les grandes grèves de masse du siècle dernier n’ont pas forcément évolué selon le schéma décrit par Rosa Luxemburg. Nous avons également connu à plusieurs reprises ce que l’on a appelé « la grève de masse bureaucratique » – un mouvement de grève soigneusement organisé d’en haut par les responsables syndicaux afin d’affirmer leur pouvoir de négociation avec les employeurs et le gouvernement et de maintenir leur influence sur la masse des travailleurs. Tony Cliff, par exemple, a décrit il y a 35 ans comment les dirigeants syndicaux belges ont organisé dans la lutte pour le droit de vote au début du siècle des grèves dans ce sens – et pour avoir eux-mêmes accès au Parlement belge. Il raconte comment ils ont nommé d’en haut des chefs de grève dans chaque industrie et chaque quartier pour s’assurer non seulement que les grèves commençaient comme prévu, mais qu’elles prendraient fin au moment où les bureaucrates le décideraient30Voir T. Cliff, The Belgian General Strike, International Socialism, No.4, été 1961.. Tony Cliff et Donny Gluckstein soulignaient il y a dix ans qu’une grande lutte défensive, la grève générale britannique de 1926, s’était déroulée à peu près de la même façon :

Elle n’avait pas grand-chose en commun avec le genre de grève de masse décrit par Rosa Luxemburg. Dès le début, les dirigeants du TUC ont clairement fait savoir qu’ils avaient l’intention de garder la mainmise sur la grève. Ils ont pris l’initiative de décider de qui arrêterait le travail et qui ne l’arrêterait pas31T. Cliff et D. Gluckstein, Marxism and Trade Union Struggle, the General Strike of 1926 (Londres 1986),  p. 189..

La capacité des dirigeants syndicaux à garder ainsi le contrôle (aidés par de terribles erreurs commises par le Parti communiste de Grande-Bretagne sous l’influence de l’Internationale communiste stalinienne) signifiait que, bien que les grévistes aient montré une unité et une solidarité énormes, le retour au travail sur instructions du TUC neuf jours plus tard a entraîné une défaite dévastatrice pour le mouvement.

De telles « grèves bureaucratiques de masse » sont devenues une caractéristique du mouvement ouvrier dans un certain nombre de pays industrialisés avancés dans les années 1980. Les employeurs et les gouvernements étaient déterminés à reprendre aux travailleurs certaines des concessions faites dans les années 1950, 1960 et 1970. Les dirigeants syndicaux estimaient qu’ils n’avaient d’autre choix que de montrer aux gouvernements qu’ils comptaient comme « partenaires de négociation » et ont laissé en partie s’exprimer la colère des travailleurs qu’ils représentaient. Ils l’ont fait en appelant à des grèves généralisées, mais en essayant de s’assurer qu’ils gardent le contrôle de leur rythme, de leur combativité et de leur durée. Comme je l’ai écrit il y a neuf ans :

Il y a eu une succession de grandes grèves dans le secteur public sur ce modèle au cours des dernières années : Pays-Bas, Belgique, Suède, Finlande et Danemark. Dans chaque cas, une bureaucratie syndicale sociale-démocrate de droite s’est soudain sentie obligée d’appeler à une courte période d’action syndicale un mouvement ouvrier qui avait été relativement passif auparavant. La faiblesse des traditions de lutte a généralement permis aux bureaucraties syndicales de garder le contrôle de ces grèves. Pendant quelques jours, une industrie ou un pays est pratiquement paralysé, puis les dirigeants syndicaux parviennent à un accord, tout revient à la normale et la stabilité revient32C. Harman, The Fire Last Time: 1968 and After (Londres 1988), p. 36..

Mais même dans les années 1980, ai-je noté, « il y a eu des cas de grèves bureaucratiques échappant partiellement au contrôle de la bureaucratie syndicale ». Par exemple, au Danemark, en 1985, un million de travailleurs sur une population de cinq millions d’habitants ont voté lors des milliers d’assemblées générales pour prolonger une grève massive après que les dirigeants syndicaux leur aient conseillé de retourner au travail. Ils retournèrent au travail quelques jours plus tard, mais leur action fut suffisante pour forcer le gouvernement Schluter à abandonner ses tentatives d’imiter ce que Thatcher avait fait en Grande-Bretagne33Ibid, p. 369. Les compte-rendu de la grève danoise sont tirés du Socialist Worker Review, Mai 1985, et du Socialist Worker, 13 Avril 1985..

Il est très important que les socialistes confrontés à des grèves de masse sachent clairement dans quelle catégorie elles entrent. Une grève qui déclenche spontanément l’activité militante, la combativité et développe la conscience de classe au sein de la classe ouvrière ouvre d’énormes perspectives à la fois de contestation de la société existante et de construction d’une organisation révolutionnaire. En revanche, une grève de masse qui reste étroitement entre les mains de la bureaucratie syndicale suscite d’énormes espoirs parmi la masse des travailleurs, pour les anéantir d’une manière qui peut conduire à des années de démoralisation.

La plupart des luttes réelles échappent à toute catégorisation étanche. Les bureaucrates syndicaux peuvent initier une action d’en haut, avec l’intention claire de la garder sous leur propre contrôle et d’y mettre fin selon leurs propres conditions. Mais cela ne signifie pas qu’ils sont toujours capables d’imposer leur propre volonté à la masse des travailleurs qui répondent à leur appel. Une fois que les travailleurs passent à l’action, ils commencent à découvrir leur propre capacité à lutter et à contrôler les choses – et il y a toujours au moins un début de menace pour la bureaucratie syndicale. En fait, c’est une raison centrale pour laquelle les dirigeants syndicaux arrêtent les luttes juste au moment où les employeurs commencent à craindre le pouvoir affiché par le mouvement ouvrier.

Les syndicats, le militantisme de la base et la dynamique des grèves en France

Les grèves de 1995 en France ont commencé d’une manière très similaire aux grèves de masse « bureaucratiques » typiques des années 1980. La bureaucratie syndicale a poussé à la lutte parce qu’elle voulait se montrer le « médiateur » indispensable entre le gouvernement et la classe ouvrière. Tous les syndicats optèrent pour un retour au travail dès que le gouvernement montra qu’il était prêt à négocier avec eux et qu’il avait fait des concessions sans pour autant retirer complètement le plan Juppé. Et bien que de nombreux militants de la base soient mécontents de cette situation, ils n’ont jamais eu assez confiance dans leur point de vue ou dans leurs propres forces pour continuer la lutte malgré la bureaucratie.

Pourtant très tôt le mouvement a commencé à rompre les barrières dans lesquelles la bureaucratie le confinait. On pouvait y voir l’activité militante, la combativité et la montée de la conscience de classe que Rosa Luxembourg soulignait. Ce fut le cas parce qu’il exprimait une immense amertume contre les dirigeants existants, les patrons et les institutions, qui est caractéristique du sentiment populaire dans les années 90 à travers les pays avancés. Dans un sens très concret ce mouvement était un produit de ce qui différencie les années 90 des années 80.

Typiquement, dans les années 1980, certaines sections de travailleurs montraient une énorme amertume qui explosait en luttes très violentes – comme avec les sidérurgistes, les mineurs et ensuite les travailleurs des journaux nationaux en Grande-Bretagne. Mais les autres sections ont estimé que, d’une manière ou d’une autre, à condition de faire des concessions limitées aux employeurs, elles seraient protégées des pires aspects de la crise – et, en fait, avec le boom de la fin des années 1980, elles ont même estimé qu’elles pourraient bénéficier individuellement du « capitalisme du peuple ». En revanche, la récession du début des années 1990 a eu pour effet de détruire ces illusions et de créer un sentiment très répandu que le système n’offre pas grand-chose aux gens, même s’il semblait n’y avoir aucune alternative.

Cela s’est traduit par une profonde désillusion à l’égard des systèmes et des hommes politiques en place, et par de brusques revirements d’opinion. Ainsi, en France, un très grand nombre de travailleurs qui avaient voté pour la gauche lors des deux élections présidentielles des années 1980 ont voté pour la droite lors des élections législatives de 1993. Cela ne les a pas empêchés d’exprimer leur soutien aux luttes menées contre le nouveau Premier ministre, Balladur, par les travailleurs d’Air France et par les jeunes refusant la baisse du salaire minimum. Cela n’a pas non plus empêché beaucoup de ceux qui se sont abstenus ou ont voté pour les partis de droite au premier tour de l’élection présidentielle du printemps 95 (un sondage de sortie des urnes suggère que les travailleurs manuels, [les ouvriers] n’ont donné que 42 % de leurs voix aux partis de gauche34Le Parti Communiste, le Parti Socialiste, et la candidate de Lutte Ouvrière, Arlette Laguiller. et jusqu’à 27 % au fasciste Le Pen) de revenir au second tour vers le candidat du Parti socialiste, Jospin, qui a obtenu un résultat inattendu de 47,4 %.

Cette amertume et cette volatilité ont fait que dès le moment où une action sérieuse a été entreprise pour défendre les intérêts de la classe ouvrière, un très grand nombre de personnes se sont identifiées à elle, la considérant comme offrant une solution à leurs propres problèmes. 

Une deuxième caractéristique importante des événements en France était que, bien qu’ils se soient produits après une longue période de défaites et de replis des travailleurs organisés – surtout pendant les années où le parti socialiste détenait à la fois la présidence et la majorité parlementaire et où la bureaucratie syndicale retenait les luttes dans l’espoir de maintenir son influence auprès des ministres -, cette période a été entrecoupée de certaines victoires spectaculaires ou de quasi-victoires, comme les actions des étudiants et des cheminots en 1986 et les grèves d’Air France en 1993.

Enfin, la bureaucratie syndicale française est entrée dans la lutte de façon particulièrement fragmentée, ne pouvant exercer une influence directe sur les travailleurs que dans la mesure où elle pouvait persuader les militants de la base de suivre sa direction.

Comme nous l’avons vu, les syndicats français ont été divisés en confédérations rivales depuis le début de la guerre froide, il y a près d’un demi-siècle. Cela a eu de grands avantages pour le capitalisme français. Cela a fait que les grèves militantes, même lorsqu’elles ont été victorieuses, ont rarement donné naissance à une vie syndicale locale aussi puissante que celle qui existait, par exemple, en Grande-Bretagne dans les années 1960 et au début des années 1970. Les confédérations syndicales ont trop souvent fini par mettre davantage l’accent sur le débauchage des membres et les rivalités d’influence que sur la lutte contre les employeurs. Ainsi, même après la grève générale de 1968, le nombre de syndiqués n’a que peu augmenté, puis a décliné dans les années 1980, le nombre de membres de la CGT en 1994 ne représentant qu’un tiers de celui de 197735D’après Le Monde, 3 Décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/03/la-cgt-cherche-a-etendre-les-greves-et-sort-progressivement-de-son-isolement_3891715_1819218.html. et le nombre total de syndiqués représentant moins de 10 % des salariés.

L’influence des syndicats sur les travailleurs est beaucoup plus importante que ne le suggèrent les seuls chiffres relatifs à la syndicalisation. La France dispose depuis longtemps d’un système de comités d’entreprise organisés par l’État. Dans le cadre de ce système, différents syndicats se font concurrence lors des élections dans chaque établissement pour déterminer qui sera rémunéré une partie du temps pour représenter les travailleurs et gérer certains équipements collectifs tels que les cantines d’usine. Et même si, par exemple, la CGT ne compte que 6 % de membres parmi les travailleurs d’un lieu de travail, elle peut cependant gagner 60 % des votes lors de ces élections. D’où le paradoxe, inconcevable en Grande-Bretagne, que des non-syndiqués sur un lieu de travail avec des syndicats puissent montrer un haut degré de soutien aux principes du syndicalisme et même, à l’occasion, être les plus militants quand des grèves éclatent. D’où également, cependant, un niveau de concurrence souvent féroce entre les militants appartenant à différents syndicats, chacun essayant d’évincer l’autre des postes du comité d’entreprise. Face à de telles situations de concurrence, non seulement FO et la CFDT, mais aussi la CGT renieront le militantisme pour gagner des voix.

Historiquement, la CGT n’a jamais hésité à expulser ceux qui sont trop militants par rapport à la ligne de la confédération. C’est l’un des facteurs qui a permis à la CFDT de récupérer beaucoup de gens qui se considéraient comme « de gauche » en 1968 et après. Elle a aussi, à l’occasion, permis à des sections de FO de se donner un vernis de gauche en acceptant ceux qui étaient trop radicaux pour la CGT. Plus récemment, la CFDT a également expulsé ceux qu’elle considérait comme trop militants, ce qui a conduit à la création du syndicat SUD par ses membres exclus à La Poste .

Le déclin des effectifs syndicaux dans les années 1980 et 1990 a accentué la fragmentation de la structure syndicale, ce qui a entraîné des luttes au sein des confédérations et entre elles. Les directions de FO et de la CFDT se heurtent à une opposition interne : à FO, de ceux qui pensent qu’elle ne doit à aucun prix renoncer à son ancienne stratégie de renforcement de son influence en faisant des faveurs aux employeurs, à la CFDT, de ceux qui pensent qu’elle perd de l’influence parce qu’elle a abandonné le militantisme au profit des politiques de la droite du Parti socialiste.

Il existe également des divisions moins nettes au sein de la CGT, reflétant dans une certaine mesure les divisions au sein de la direction du Parti communiste sur la manière de s’adapter à la situation depuis l’effondrement de l’URSS et l’échec des gouvernements PS (portés au pouvoir en premier lieu par « l’Union de la gauche » entre le Parti socialiste et le PC). Dans le cas de la CGT, la discussion centrale est de savoir comment elle peut sortir de sa « marginalisation » – d’une situation où sa faiblesse et l’influence des confédérations rivales font qu’elle n’a que peu d’influence sur le comportement des employeurs ou du gouvernement. Les débats sur cette question l’ont obligée à abandonner la rigidité monolithique qui la caractérisait dans le passé. Le dirigeant du syndicat, Viannet, admettant maintenant qu’elle avait commis des erreurs en 1968 – non pas, bien sûr, en ne suivant pas une voie révolutionnaire, mais en se coupant des forces qui auraient pu renforcer l’adhésion et l’influence du syndicat et en les poussant plutôt, dans une certaine mesure, dans les bras de la CFDT.

L’annonce du plan Juppé a été à la fois un défi et une opportunité pour les bureaucraties syndicales fragmentées. Juppé disait en réalité qu’il ne les prenait pas au sérieux, mais la colère qu’il suscitait leur donnait la possibilité d’accroître énormément leur audience auprès des travailleurs. Mais elles ne pouvaient le faire que si elles encourageaient leurs militants sur les lieux de travail à faire de l’agitation d’une manière qui allait forcément bien au-delà des méthodes bureaucratiques traditionnelles.

L’enjeu, comme nous l’avons vu, était très sérieux pour FO, avec la majorité de ses membres dans le secteur public et sa position privilégiée dans l’administration de la Sécurité sociale. En même temps, lorsque Nicole Notat de la CFDT s’est prononcée en faveur du plan Juppé, la direction de FO a également vu une opportunité – celle de détacher les membres de la CFDT qui étaient dans le secteur public. Parallèlement la direction de la CGT vit une énorme opportunité pour elle-même. La colère produite par le plan Juppé parmi la masse des travailleurs lui donnait l’occasion de montrer son importance en tant que, historiquement, syndicat vers lequel se tournaient les meilleurs activistes. Ses mobilisations, pensait-il, pouvaient mettre les autres confédérations syndicales dans l’ombre : ce qu’il a montré clairement le vendredi 24 novembre, lorsqu’il a transformé ce que d’autres syndicats envisageaient comme une simple manifestation sur des revendications particulières en une révolte beaucoup plus générale contre le plan Juppé – par exemple, en utilisant des autocars fournis par les municipalités dirigées par le Parti communiste pour transporter par bus un très grand nombre de personnes de la banlieue à la manifestation du centre de Paris. Et ses possibilités ont été encore plus grandes lorsque Blondel a été forcé de serrer la main aux dirigeants de la CGT le 28 novembre. Dans chaque lieu de travail, les militants de FO qui, pendant des décennies, avaient été hostiles aux mobilisations de la CGT, n’avaient plus aucun argument contre la participation à un mouvement dont les militants de la CGT étaient la force motrice.

La radicalisation des travailleurs

Il ne fait aucun doute que les militants syndicaux de la CGT ont joué un rôle clé dans le déclenchement des grèves. Il ne fait aucun doute non plus que ces militants ont été encouragés à agir aux premiers jours de la grève par les responsables permanents du syndicat. Ce sont les militants cheminots de la CGT qui ont pris l’initiative d’appeler à des assemblées générales et à des votes de grève, puis d’argumenter pour entraîner les travailleurs de La poste, de France Telecom, d’EDF/GDF. Et ils ne le faisaient pas simplement à titre individuel, mais en accord avec les souhaits de leurs dirigeants syndicaux. Cependant, une fois le mouvement lancé, les dirigeants de la CGT ont commencé à perdre le contrôle direct des événements. Lors des assemblées générales, les travailleurs de tous les syndicats, et les non syndiqués, exprimaient leurs points de vue. Et ces opinions sont souvent devenues de plus en plus radicales à mesure que le mouvement se développait36Le Monde, 3 Décembre 1995..

Les syndicats ont tous refusé de soulever la demande de démission du gouvernement Juppé, mais lorsque des individus ont commencé à scander le slogan lors des manifestations, des milliers d’autres l’ont repris. Des pancartes déclaraient « 2 millions + un », ce qui signifiait que Juppé devait tenir sa promesse de démissionner si les manifestations dépassaient 2 millions de personnes. À Paris, les infirmières chantaient, « Juppé, on va te botter le cul »37Rapporté par Paul McGarr dans Socialist Worker, 2 Décembre 1995., tandis qu’à Clermont Ferrand, les 15 000 à 20 000 travailleurs qui défilaient pendant des heures dans le centre de la ville scandaient « À bas le plan Juppé », « Juppé démission »38Rapporté dans Lutte Ouvrière, 8 Décembre 1995. https://presse.lutte-ouvriere.org/media/journal/1995/951208-L0-Numero-1431.pdf...

La radicalisation des revendications s’est accompagnée d’une radicalisation des opinions politiques – souvent de la part des travailleurs qui se disaient « apolitiques ». Un rapport sur le dépôt central des bus et des métros de Paris pourrait en témoigner :

Le drapeau rouge flotte sur le fronton de l’atelier central de la RATP (…). Un jeune gréviste, non syndiqué, cherchait un symbole pour les locaux occupés depuis mardi 28 novembre. Il s’est dit : « Tiens, la Commune de Paris, c’est bien français », et il l’a accroché. Le délégué CGT, un peu embêté, a vite fait de l’entourer de quelques drapeaux tricolores (…)39Le Monde, 21 Décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/21/paroles-de-grevistes_3890624_1819218.html..

Un rapport d’entretiens avec des grévistes indique :

[Ils] ne croient plus en la politique, « la gauche, la droite… ». Ils ne croient plus non plus aux journalistes : « C’est fini, ils sont comme les hommes politiques, loin de nous ; et leur journal, c’est pas la réalité. Nous, on se fait jamais entendre à la télé. (…) Et quand ils parlent de la démocratie en France, ils disent qu’elle est ‘totalitaire’, comme à la RATP,  » c’est de la fausse concertation, on fait dialoguer pour la forme, et après le patron impose ce qu’il veut »40Interviews de salariés dans Le Monde, 21 Décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/21/paroles-de-grevistes_3890624_1819218.html..

Un haut responsable de la fédération FO des métallurgistes – qui n’a pas appelé à la grève illimitée- a déclaré aux journalistes qu’il était préoccupé par une crise sociale qu’il juge « très grave ».

Les salariés ne croient plus au bulletin de vote. La grève est la seule chose qui leur reste pour exprimer leur volonté de changement41Cité dans Le Monde, 3 Décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/03/la-cgt-et-force-ouvriere-veulent-elargir-le-mouvement-de-greve_3892204_1819218.html..

L’exigence d’une plus grande généralisation de la lutte s’est même exprimée lors du congrès de la CGT qui a eu lieu durant la deuxième semaine de grève. Dans le passé, de tels congrès avaient toujours été cousus d’avance par la direction de la confédération. Mais sa direction centrale était divisée sur la stratégie à long terme pour augmenter l’influence du syndicat, entre les « traditionalistes » et les « rénovateurs ». Cette division a permis à d’autres voix, ne tombant dans aucun des deux camps, de se faire entendre.

Dès lundi (le premier jour du congrès), certains délégués ont protesté contre l’appel à la négociation lancé par le secrétaire général, exigeant qu’il insiste sur le retrait immédiat du plan Juppé et appelle à une grève générale. Cette question, qui n’était pas à l’ordre du jour du congrès, a suscité de vifs échanges entre les délégués. La moitié des interventions ont appelé à la grève générale, certains disant que l’absence de ce slogan brouillait et rendait ambiguë la position de la CGT. « La grève générale est la seule façon de faire céder le gouvernement », pensait un cheminot. « Le Congrès doit montrer la détermination de la CGT à aller jusqu’au bout. »

Le niveau de généralisation de ces luttes est illustré par la façon dont les travailleurs d’une industrie sont allés chercher les travailleurs d’autres industries. On le voit aussi par la façon dont les travailleurs se sont mêlés les uns aux autres lors des manifestations, sans se soucier de savoir de quel syndicat ou de quel secteur venaient les gens42Rapporté dans Lutte Ouvrière, 8 Décembre 1995. https://presse.lutte-ouvriere.org/media/journal/1995/951208-L0-Numero-1431.pdf..

Les symboles de la lutte étaient, partout, empruntés aux traditions révolutionnaires de la France, même si beaucoup de grévistes et de manifestants n’avaient manifestement pas voté pour la gauche lors des dernières élections au printemps et qu’une minorité substantielle de travailleurs avait même voté pour le Front national. La grève a souvent été la plus forte dans les villes du sud du pays où le FN se porte particulièrement bien au plan électoral. A Toulon, où le Front dirige le conseil municipal, 25 000 personnes ont manifesté pour soutenir la grève dans une ville de 100 000 habitants ; à Marseille, où le Front a depuis longtemps une base solide, il y a eu trois manifestations en moins de quinze jours de 160 000 à 200 000 personnes dans une ville dont la population est d’environ 800 000 habitants. Partout, il y avait des drapeaux rouges, et un trait marquant de toutes les manifestations était le chant par des milliers de personnes de l’Internationale – ce qui a eu lieu si rarement au cours des 25 dernières années que la plupart des travailleurs ne connaissaient pas les paroles !

Embryons de contrôle par la base

Le niveau d’implication de la masse des travailleurs dans les grèves a été beaucoup plus important que ce qui est habituellement le cas dans les grèves françaises. Même lors de la grève générale de 1968, le schéma fréquent était que la minorité des membres actifs du syndicat mette les autres travailleurs en grève, les renvoie chez eux, puis occupe elle-même les lieux de travail pendant la durée de la lutte. Et même la minorité occupante n’était souvent pas très activement impliquée dans le mouvement, jouant aux cartes ou au ping-pong pour passer le temps, plutôt que de débattre et de manifester. En revanche, les grèves de décembre ont été caractérisées par un niveau d’activité très élevé, les militants syndicaux convoquant quotidiennement des « assemblées générales » où les non syndiqués tout autant que les syndiqués votaient sur le maintien de la grève pendant 24 heures supplémentaires et, dans de nombreux cas, discutaient de ce qu’il fallait faire pour attirer de nouveaux secteurs de travailleurs dans la lutte.

Cela signifiait qu’il y avait un énorme potentiel pour le développement de nouvelles formes d’organisation par en bas, basées sur la démocratie des travailleurs plutôt que sur des manœuvres bureaucratiques. Les travailleurs étaient en grève ensemble, certains groupes allant faire débrayer d’autres et aidant à soutenir leur lutte. Il n’y avait qu’un petit pas de plus à faire pour transformer les assemblées générales d’un secteur en assemblées générales conjointes de toute la classe dans un quartier, et pour fusionner les comités de grève individuels en comités de coordination des travailleurs de toute une ville ou de tout un quartier.

Cela a certainement commencé à se produire dans un certain nombre de cas. Ainsi, un professeur du 20e arrondissement de Paris raconte comment, après que son école ait voté la grève :

Nous sommes allés au dépôt postal local qui était en grève. Il y avait une centaine de personnes qui se réunissaient à la cantine. C’était incroyable, tout le monde nous applaudissait, alors que nous n’étions qu’une petite école ! Ils ont proposé une manifestation locale le jeudi matin, avant la marche nationale, pour faire le tour des lieux de travail locaux. Tout le monde a pensé que c’était une bonne idée et il a été décidé de contacter d’autres immédiatement grévistes locaux. Armés de tracts, nous sommes partis faire le tour des lieux de travail locaux – le bureau de la compagnie des eaux de Paris, où une délégation est entrée directement tandis que les autres chantaient à l’extérieur, une grande maison de retraite, où un groupe de travailleuses est venu nous voir à la porte – presque toutes des femmes noires avec des bas salaires – le grand supermarché Monoprix, dans lequel une vingtaine d’enseignants, de postiers, de conducteurs de bus et de lycéens en grève ont défilé.

Les fruits de ce type de contact et d’initiative locale ont été constatés quelques jours plus tard. Quelque 500 grévistes des lieux de travail du quartier se sont réunis pour planifier des activités conjointes dans tout l’arrondissement, et ont convenu d’établir un comité de coordination régulier des lieux de travail en grève dans l’arrondissement. Des démarches similaires ont été signalées dans plusieurs autres arrondissements de Paris. Et dans certains endroits en-dehors de Paris, le niveau de coordination organisée semble être allé plus loin. Un militant CGT a raconté comment ils ont créé un comité d’organisation de la grève à Rouen :

Nous avons d’abord présenté l’appel lors d’une assemblée générale des travailleurs de la SNCF. Le texte proposait le retrait du plan Juppé comme axe à partir duquel construire une grève générale. Une fois que l’assemblée générale a approuvé le texte, nous avons travaillé sur celui-ci au sein d’une commission qui comptait des représentants de tous les syndicats présents parmi les travailleurs. Nous étions unanimes dans notre conviction qu’il fallait étendre le mouvement à toutes les catégories de travailleurs de la SNCF. Nous sommes donc aller dans les ateliers de maintenance de la SNCF à Quatre Mares (avec 800 travailleurs, un des plus grands lieux de travail de la région).

Quand nous avons expliqué le plan de rationalisation de la SNCF, les travailleurs ont été très énervés. Tout ça à 5 heures du matin. Certains des travailleurs de Quatre Mares sont venus renforcer les piquets de grève …

L’après-midi, nous nous sommes retrouvés en assemblée générale interprofessionnelle. L’atmosphère était digue. Les gens parlaient dans tous les sens, tambourinaient, sifflaient. Rien n’avait été organisé à part les discours des représentants des confédérations syndicales. On a essayé de « régulariser » la situation en créant un comité de grève … avec cinq ou six représentants mandatés par l’assemblée générale de chaque secteur, plus les représentants habituels de chaque syndicat.

Cela s’est passé dès le troisième jour de la grève. Chaque matin, le comité d’organisation unitaire de chaque secteur, en collaboration avec les délégués syndicaux, organisait l’assemblée générale. En début d’après-midi, le comité central planifiait la réunion commune de l’après-midi…

La réunion de l’après-midi avait lieu dans une cour où nous stockions normalement les trains en attente de réparations. L’atmosphère était incroyable. Les grandes assemblées étaient comme des rassemblements. Mais elles représentaient le cœur de la grève, le cœur de la démocratie ouvrière.

C’est par cette réunion quotidienne que tous les lieux de travail et toutes les instances syndicales ont été progressivement imprégnés de l’esprit de la grève. Au début, vous aviez deux ou trois travailleurs qui venaient d’une entreprise ou d’un dépôt particulier. Puis ils ont commencé à amener leurs collègues ! Et pendant trois semaines, ce chantier a été LE lieu de rencontre de tous les secteurs en lutte. Le centre de tri postal de Rouen a été le premier à se joindre à la grève, puis il y a eu Électricité de France. L’usine automobile Renault de Cléon a décidé de nous rejoindre après que 800 d’entre nous soient allés leur parler…

On ne peut pas dire que c’est devenu un comité de grève générale. Ce n’était pas pensé comme tel. Mais il a certainement représenté un lieu de rencontre, un forum d’initiatives pour tous les secteurs impliqués dans la lutte.

Nous avons rédigé ensemble un tract que nous avons distribué le 11 décembre lorsque nous avons bloqué toutes les routes vers Rouen. Plus de 1 000 travailleurs de tous les secteurs se sont réunis au dépôt de la SNCF à 4 heures du matin – enseignants, postiers, ouvriers de Renault, nous avons bloqué la ville ce jour-là. Le lendemain, nous avons organisé un « forum des luttes » juste devant la mairie. Une telle expérience change ta façon de penser43 Interview de J. Perez, dans International Viewpoint, Janvier 1966..

Il existe une description très similaire de l’organisation de la grève à Dreux – la ville de 35.000 habitants à quelque 80 kms de Paris où le Front National a fait sa première percée électorale :

Les cheminots ont fait avancer une nouvelle forme de lutte plus ouverte contre le plan Juppé et le contrat de plan de la SCNF en rendant leurs assemblées générales largement ouvertes à tous les autres secteurs en lutte, à la presse et aux organisations démocratiques. Les débats ont eu lieu devant des camarades d’autres secteurs du secteur public et privé.

Le petit local près de la ligne de chemin de fer, à proximité des ateliers, est devenu une ruche où tout était débattu : comment faire avancer le mouvement, la préparation des manifestations, la fourniture des repas quotidiens, l’organisation de la crèche pour les enfants des grévistes … et les liens avec les autres secteurs. Les cheminots sont allés à la rencontre des postiers, des travailleurs hospitaliers, des gaziers, des enseignants, des travailleurs municipaux. Et à la fin tout le monde se retrouvait souvent devant les usines privées avec des mégaphones, des chants, des drapeaux rouges, des tracts avec l’appel à la grève générale dans les secteurs public et privé.

Le mouvement a permis aux grévistes – cheminots, secteur public et privé – de se rassembler. Ce n’était plus un mouvement du  » chacun pour soi « , mais un mouvement du  » tous ensemble « 44Compte-rendu dans Rouge, 4 Janvier 1996..

En rassemblant Français « de souche », Turcs, Maghrébins et autres travailleurs de la SNCF, de la poste et des usines de la région, ainsi que des jeunes chômeurs des cités, le mouvement a dû avoir un impact politique énorme sur une ville où la croissance du Front national a été décrite comme « irrésistible »45C’est le terme utilisé par l’ancienne maire PS de la ville dans son étude intéressante de la montée des fascistes, voir F. Gaspard, Une petite ville en France (Gallimard, 1990). et où la peur que le Front gagne le contrôle de la ville a conduit les candidats communistes et socialistes aux dernières élections municipales à se retirer en faveur de la droite non fasciste, laissant ce qui était autrefois un conseil municipal de gauche sans un seul membre de gauche !

Les dirigeants syndicaux serrent les freins

La radicalisation et la politisation du mouvement devaient se heurter, tôt ou tard, au conservatisme des bureaucraties syndicales. Cela ne s’applique pas seulement aux dirigeants syndicaux comme Notat qui s’opposaient au mouvement depuis sa création. Cela s’applique aussi aux dirigeants de la CGT et de FO qui avaient initialement poussé leurs militants à déclencher des grèves.

Ils voulaient accroître le prestige et le pouvoir de négociation du syndicat qu’ils contrôlaient, non pas déclencher une confrontation générale avec le gouvernement, et encore moins avec la classe capitaliste dans son ensemble. Et ils ne voulaient certainement pas voir des comités de coordination qui n’étaient pas sous le contrôle du syndicat prendre le commandement de la lutte. Ils se sont concentrés sur le fait d’appuyer l’accélérateur pour s’assurer qu’ils contrôlaient le volant pour ensuite, quelques jours plus tard, appuyer sur les freins.

Ce qui comptait pour eux, c’était d’affirmer leur pouvoir de médiation entre le gouvernement et la classe ouvrière. Pour Blondel, cela signifiait faire pression pour le rétablissement de la position privilégiée de FO dans le secteur public et, si possible, dans l’administration des caisses d’assurance sociale. Pour la CGT, cela signifiait réaffirmer sa position traditionnelle de syndicat le plus puissant, d’organisation clé que tout gouvernement qui veut restaurer la « paix sociale » doit prendre en compte. Pour les deux confédérations, cela signifiait étendre le mouvement au sein du secteur public et mener des actions symboliques dans le secteur privé, mais ensuite mettre fin au mouvement par la négociation. Un article perspicace du journal Le Monde a présenté la position de la CGT :

La CGT a l’avantage sur les autres fédérations d’être partout à la tête du mouvement, de jouer un rôle déterminant dans la SNCF, l’EDF-GDF, la poste et la RATP. Elle ne fait face à aucune concurrence dans le rail, contrairement à la grève de fin 1986, où elle a été écartée, comme les autres syndicats, par deux coordinations de cheminots [officieuses]. Elle multiplie les appels à la grève pour ne pas se laisser dépasser par des mouvements plus ou moins spontanés. Elle semble ainsi contrôler la majorité des grèves et apparaît indispensable, surtout dans le rail, pour trouver une issue au conflit »46Le Monde, 4 Décembre 1995..

Viannet a précisé ses objectifs dans une interview au journal. Les concessions faites par le gouvernement sur les retraites du secteur public, a-t-il indiqué, « sont bien le fruit de la forte mobilisation ». Il poursuit :

dans les jours à venir, nous obtiendrons d’autres reculs (…), mais, pour cela, il faut rester mobilisés (…) Les accusations de « grève politique » n’ont aucune prise. Récemment, je défilais devant une petite troupe de gars dont je ne savais pas qui ils étaient et qui criaient : « Juppé démission ! » Je me suis retourné et je leur ai dit : « Mais qui proposez-vous à la place ? » Ils se sont tus aussitôt, car la question est moins de savoir si c’est Juppé, Pierre, Paul ou Jacques, mais quelle politique on développe et comment on répond aux problèmes qui sont portés par ce mouvement social47Interview dans Le Monde, 19 Décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/19/en-cas-d-echec-du-sommet-social-gare-au-retour-de-flamme_3888974_1819218.html..

Au congrès de la CGT, les dirigeants n’ont pas pu empêcher les appels à la grève générale. Mais ils pouvaient s’assurer qu’ils n’aboutissent à rien. Un orateur les a décrits comme des « schémas du passé ». D’autres ont beaucoup insisté sur la difficulté d’étendre la grève du secteur public aux travailleurs de l’industrie privée. Et, finalement, la direction a fait passer une résolution appelant à une « généralisation » de la grève, en vue de parvenir à « de vraies négociations en prenant comme base toutes les exigences des grévistes »48Le Monde, 6 Décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/06/le-congres-de-la-cgt-choisit-la-generalisation-de-la-greve_3883799_1819218.html..

Le secteur privé

La « prudence » de la direction de la CGT est mise en évidence par ce qui s’est passé dans le secteur privé. Comme tout le monde le reconnaissait à l’heure du bilan, l’échec de sections significatives du secteur privé à rejoindre le mouvement de grèves représenta sa plus grande faiblesse. Les dirigeants syndicaux prétendaient que la jonction du privé avec la grève n’était pas possible. Selon eux, les travailleurs du privé n’avaient pas les mêmes intérêts immédiats dans la défaite des réformes de Juppé que les travailleurs du secteur public, dont le régime de retraite était directement attaqué. Pour d’autres, des années de licenciement de masse avaient créé dans le privé une atmosphère où les travailleurs craignaient de faire grève. Enfin, la législation antigrève rendait plus difficiles d’organiser des grèves légales dans des délais courts.

Ces arguments ne venaient pas que des dirigeants syndicaux. Ils étaient aussi répétés quotidiennement dans les assemblées générales de grévistes, où les personnes qui souhaitaient voir le privé les rejoindre expliquaient à quel point c’était difficile. Et comme le souligne un révolutionnaire français, « la majorité de la gauche a accepté ce même argument49Denis Godard, interview du 3 janvier 1996.». Il existe pourtant des preuves que ces arguments étaient infondés.

Le même sentiment général agitait le privé que le public : celui que la grève était nécessaire. On pouvait le voir dans les sondages d’opinions, par la façon dont les travailleurs du privé battaient le pavé et animaient les manifestations, ou encore par l’immense participation du privé comme du public lors de la dernière grande journée de mobilisation, samedi 16 décembre. L’amertume des travailleurs du privé était bien là, et elle attendait d’être canalisée.

De plus, la peur des représailles n’a certainement pas empêché certains secteurs du privé de rejoindre la lutte. Dans certaines régions françaises, les chauffeurs routiers agirent de leur propre initiative pour bloquer les routes autour de leur revendication syndicale de départ à la retraite à 55 ans50Voir Le Monde du 5 et 6 décembre 1995.. À Caen, les salarié.es du privé ont participé massivement aux manifestations, dont des milliers de travailleurs de Renault de l’usine de Blainville-sur-Orne, de Moulinex, de Citroën, du Crédit Lyonnais, du Crédit Agricole et de Kodak51Le Monde, 7 décembre 1995.. A Clermont-Ferrand, des milliers de travailleurs de Michelin rejoignaient régulièrement les manifestations bi-hebdomadaires, quittant le travail pour l’occasion. Et les mineurs en Lorraine et dans le sud ont mené une dure bataille sur les salaires, incluant des épisodes d’affrontement avec la police.

Il y avait certainement une hésitation à se lancer dans la bataille parmi les travailleurs du privé52https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/03/la-poste-les-agents-hesitent-a-faire-greve_3892203_1819218.html.. Mais la même hésitation était aussi présente au début parmi certain.es travailleurs du public qui se sont finalement mis.es en grève et qui ont tenu jusqu’au bout53Interview avec Denis Godard.. L’enjeu, selon un révolutionnaire français « n’était pas que les dirigeants produisent un appel à la grève générale sans rien faire derrière. Il fallait poser les bases d’une telle perspective par des revendications appropriées »54Ibid.. La revendication la plus appropriée était celle que certains groupes de travailleurs et certaines branches syndicales locales commençaient à poser – le retour à la retraite à 37,5 annuités pour le privé, cela précisément que le gouvernement menaçait de retirer du public. En fait, même si les dirigeants de la CGT et de FO s’engageaient rhétoriquement à « généraliser » la lutte au secteur privé, ils n’ont quasiment fait aucun effort pratique pour obtenir plus qu’un soutien symbolique aux manifestations55Le Monde, 17 décembre 1995, https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/03/la-cgt-et-force-ouvriere-appellent-a-la-generalisation-de-la-greve_3891706_1819218.html.

A Renault, le plus gros bastion de la CGT dans l’industrie automobile, la fédération avait en effet entamé des discussions sur la retraite après 37,5 années. Mais, selon un témoignage, Daniel Sanchez, le délégué central CGT pour le groupe Renault, traitait cet objectif sans en faire un véritable slogan. « Nous sommes prêts à aller jusqu’au bout », disait-il, « même jusqu’à une grève générale . Mais Renault ne doit pas se dissoudre dans le mouvement avec des thèmes trop généraux. Nous devons garder notre propre dynamique »56Le Monde, 3 décembre 1995..

En pratique, cela voulait dire que le syndicat agissait « prudemment57Selon Le Monde. ». Uniquement à Cléon, où l’initiative des cheminot.e.s dont nous avons parlé fut décisive, un nombre significatif de travailleurs de chez Renault s’est jeté dans le mouvement. Autre part, la CGT semble s’être satisfaite de petits groupes de travailleurs rejoignant les manifestations, et dans certaines usines, il ne se passa rien du tout.

Comme le confie un représentant de FO Gare Saint Lazare à un journaliste à la fin de la grève :

La direction de la CGT et de FO n’ont jamais voulu d’une grève générale. Viannet et Blondel se feraient dans le froc à cette idée. Le mouvement devenait trop spontané, trop autonome. On pouvait le percevoir sur le terrain. Ils ont freiné le mouvement pour empêcher l’organisation de comités locaux de grève générale58Le Monde, 17 décembre 1995..

Le journal Socialisme International énonçait ainsi les leçons de la crise :

Tout ce potentiel qui s’est exprimé dans les grèves de ce mois de décembre est resté à l’état embryonnaire. Les directions syndicales n’ont jamais appelé à la grève générale ni n’ont jamais cherché à construire celle-ci. Viannet et Blondel ont suffisamment dit et répété que ce qu’ils voulaient, c’était des négociations pour qu’on les croit sur parole
Ce que les travailleurs eux voulaient de plus en plus et ce qu’ils avaient la possibilité de gagner, c’était la chute d’un gouvernement… Les tentatives de créer des structures interprofessionnelles issues de la lutte sont restées isolées et locales. Ces initiatives n’ont pas été encouragées par les directions syndicales. Celles-ci avaient bien trop peur qu’elles ne puissent donner naissance à des coordinations contrôlées par les travailleurs eux-même et qui aurait pu commencer à élire ses propres représentants issus de la lutte et non des négociateurs professionnels comme le sont Blondel ou Viannet.

Les initiatives prises dépendaient généralement de la présence d’un ou plusieurs militants décidés à organiser le mouvement en impliquant les travailleurs et en élargissant la mobilisation. C’est ce qui explique l’énorme hétérogénéité des situations. Là où des militants étaient présents pour proposer des initiatives, entraîner les contacts entre travailleurs de différents secteurs la dynamique se développait rapidement. Dans le cas contraire, la grève perdait beaucoup de son dynamisme et isolait rapidement les grévistes…

Pour organiser cela, il manquait une direction politique décidée à faire tomber le gouvernement. Ni la direction du parti communiste et encore moins celle du parti socialiste n’ont voulu donner cette direction. Se cachant derrière la volonté de ne pas “récupérer” le mouvement elles ont laissé leurs militants sans direction et n’ont pas pu offrir d’alternative aux travailleurs en lutte59 Socialisme international, 20 décembre 1995..

Le mouvement étudiant

Un aspect du mouvement qui semble rappeler 1968 était l’implication des étudiant.e.s. Alors que les travailleurs du secteur public paralysaient les transports publics, la France vivait sa plus grande mobilisation étudiante depuis 1986 – une mobilisation qui avait commencé plusieurs semaines avant les grèves du secteur public. L’implication des étudiant.e.s montre à quel point se trompaient les journalistes et tous ceux qui répétaient, années après années que les étudiant.e.s avaient changé depuis les années 1960, qu’ils ne montraient plus d’intérêts pour la politique et qu’ils ne pouvaient plus être impliqué.e.s dans les luttes à nouveau.

Pour autant, la dynamique de la mobilisation étudiante et sa relation avec le mouvement des travailleurs étaient différentes par certains aspects importants de ce qui s’était passé en 1968. En 68, le mouvement étudiant avait commencé dans les facultés de sciences humaines à Paris et, en quelques jours, s’était transformé en une confrontation générale avec l’État français. Il impliquait des dizaines de milliers d’étudiant.e.s sur des revendications qui ne concernait pas seulement leurs propres conditions, mais la nature même de la société. Les étudiant.e.s s’étaient mis.e.s très rapidement à parler de « révolution » et essayaient d’y gagner les travailleurs.

En 1995, le mouvement commença sur les revendication spécifiques des étudiant.e.s de certaines universités de villes de province et se répandit lentement au reste du pays. Il n’a jamais atteint le niveau de généralisation du conflit politique atteint en 1968. Ce n’était plus des milliers d’étudiant.e.s, mais des milliers de cheminot.e.s qui dirigeaient les manifestation en chantant l’Internationale.

La lutte débuta à Rouen, où des étudiants en science et en technologie se mirent en grève le 9 octobre pour protester contre des coupes budgétaires qui allaient provoquer une grave insuffisance de professeurs et d’équipements. Ils manifestèrent dans les rues de la ville en réclamant une augmentation de 12 millions de francs du budget de l’université et ils firent une occupation spectaculaire du rectorat. Après leur expulsion par la police, le mouvement s’emballa et impliqua les étudiant.e.s de sciences humaines également. D’ici la première semaine de novembre, le gouvernement fut suffisamment sous pression pour concéder les trois quart de leurs revendications et promettre la création de 188 nouveaux postes d’enseignant.e.s.

Le gouvernement espérait clairement contenir la révolte étudiante à cette unique université avec cette concession. Il était probablement encouragé dans cette voie par la couverture médiatique de l’attitude des étudiant.e.s. Ils leur semblaient très éloigné.e.s des idées révolutionnaires de 1968. Beaucoup exprimaient de l’indifférence face à la politiques officielle, arguant que 14 ans de « socialisme » sous Mitterrand n’avaient rien fait pour eux. Mais, en même temps, leur colère dépassait les seules questions des ressources universitaires et de l’enseignement. Ils exprimaient un vif ressentiment contre ce que la société avait à leur offrir : ils parlaient d’un futur au faible salaire et d’insécurité de l’emploi. Et ce mécontentement existaient bien plus largement qu’à Rouen.

Loin de mettre un terme au mouvement, les concessions faites à Rouen encouragèrent sa propagation. Sous quinze jours, Metz, Toulouse, Tours, Orléans, Caen, Nice, Montpellier, Perpignan et beaucoup d’autres universités étaient le lieux de grèves et de manifestations, chacune avec ses propres revendications d’augmentation de budget. Les premières universités parisiennes rejoignirent le mouvement le 16 novembre. Les manifestations du mardi 21 novembre impliquèrent plus de 100,000 étudiant.e.s à travers le pays. Quand les premières grosses manifestations contre le plan Juppé eurent lieu trois jours plus tard, un cortège de 3.000 étudiants se tenait derrière une bannière appelant à l’unité entre étudiants et travailleurs. Ils reçurent les acclamations de la foule. Et la manifestation nationale étudiante suivante, qui était appelée pour le 30 novembre, se transforma dans de nombreuses villes de province en manifestation commune des cheminot.e.s, étudiants et autres travailleurs contre le gouvernement : A Marseille « des étudiants d’Aix-Marseille et des cheminots [défilent] derrière une banderole commune60Voir la description de la mobilisation dans Le Monde du 2 décembre 1995, https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/02/coude-a-coude-a-marseille_3891650_1819218.html. » tandis qu’à Rouen ou dans d’autres villes, les étudiant.e.s faisaient parti des délégations qui rejoignirent les travailleurs du rail et de La Poste sur leurs lieux de travail.

Mais même si la solidarité étudiante fut importante pour impulser l’élargissement de la grève du secteur public dans la semaine suivante, le rôle des étudiant.e.s  n’y a jamais été central comme en 1968. Et selon certains indicateurs, le dynamisme étudiant commençait à s’étioler au moment même où le mouvement ouvrier arrivait à son pic. D’ici à la première semaine de décembre, quand des manifestations plus grandes qu’en 1968 agitèrent de nombreuses villes de province, le rôle des étudiant.e.s avait décliné, tandis qu’à Paris, les étudiant.e.s participaient aux manifestations, non plus en cortèges étudiants, mais en tant qu’individus.

Une coordination nationale des étudiant.e.s en grève avait vu le jour et elle avait joué un rôle certain en appelant à la manifestation du 30 novembre. Mais des témoignages suggèrent que cette coordination était bien plus représentative des étudiants de province que des étudiants parisiens où elle était dominée en grande partie par des militants investis par un des principaux appareils syndical étudiant, l’UNEF. Comme le rapporte un révolutionnaire français :

Le mouvement étudiant était massif à Toulouse et peut-être dans d’autres villes. Ailleurs, il y a eu trois jours de mobilisation de masse, qui étaient les plus grandes depuis 1986, mais pas massives non plus. Ainsi, à Nanterrre, l’épicentre de la révolte étudiante en 68, 3000 étudiants sur 30.000 étaient impliqués. Et après ces trois jours, le mouvement commença à décliner. Deux syndicats étudiants rivaux, le premier dirigé par le PS, le second par le PC, et qui n’organisaient à eux deux qu’un pour-cent des étudiants se battaient entre eux, sans parler des groupes anarchistes ou autres impliqués. Ça a pu donner l’impression que le mouvement général était bien plus radical qu’il ne l’était en réalité61Interview avec Denis Godard..

Le journal révolutionnaire Socialisme International rend compte :

“Ces luttes internes ont nuit largement au mouvement étudiant qui, dès lors qu’il était peu implanté sur les facs, a reproduit les luttes entre les deux principaux syndicats et les luttes internes de tendances. Pour gagner le contrôle de la coordination nationale, les délégués qui étaient souvent des militants syndicaux ont pratiqué la surenchère mettant immédiatement en avant des revendications nationales sans chercher à ancrer le mouvement dans leurs facs respectives à partir des problèmes locaux. Cela a mené les étudiants grévistes à se marginaliser plutôt que d’essayer de mobiliser les étudiants non grévistes.[…]

Cela a conduit le mouvement étudiant de fin 1995 à s’essouffler très vite, laissant isolées les universités où la lutte s’était organisée plus solidement (comme à Toulouse)62Socialisme International, 20 décembre 1995..”

Ce point de vue sur la coordination nationale semble être confirmé par un article de Le Monde qui explique que : “Alors qu’elle tentait d’échapper à l’emprise des universités parisiennes fort peu mobilisées pour se réunir à Tours, puis à Bordeaux, le déclin du mouvement était déjà largement amorcé… Face à François Bayrou, il ne reste plus que des interlocuteurs éclatés : une coordination à la légitimité discutable, des syndicats d’étudiants incertains sur leur rôle63Le Monde, 24 décembre 1995, https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/24/les-fruits-amers-de-la-crise-etudiante-suite-de-la-premiere-page_3891788_1819218.html.”.

Pour autant, ces faiblesses n’ont pas empêché le mouvement étudiant d’augmenter la confusion du gouvernement. Pas plus qu’elles ont empêché des milliers d’étudiants de s’impliquer dans les manifestations et dans les actions de soutien au secteur public en grève. Et, selon toute vraisemblance, elles n’empêcheront pas de nombreux étudiants d’apprendre d’importantes leçons pratiques sur leur capacité à lutter auprès des travailleurs dans le futur. Mais ces faiblesses signifiaient que les étudiants ne purent jouer le rôle qui fut le leur, dans une certaine mesure, en 1968 : injecter un ferment révolutionnaire, même si mal défini, dans les idées du mouvement ouvrier.

Négociations

La même semaine où Viannet argumentait vigoureusement au congrès de la CGT contre l’appel à la grève générale et la chute du gouvernement, en privé, il avait d’autres activités. “Le téléphone a beaucoup fonctionné jeudi. Entre M. Viannet et M. Blondel, son homologue de Force ouvrière, pour préparer la journée du 12 décembre. Entre M. Viannet et Jean-Pierre Denis, le secrétaire général adjoint de l’Elysée…64Rapporté dans Le Monde, 9 décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/09/le-gouvernement-et-les-syndicats-jouent-a-cache-cache_3885479_1819218.html.”Ce jour-là, Juppé avait dit à ses ministres de commencer des négociations, en particulier dans le conflit des cheminots. Le dimanche 10 décembre, « les contacts, par nature discrets voire secrets, se sont multipliés entre le gouvernement et les syndicats…65 Le Monde, 12 décembre 1995. ».

Les mardi et jeudi suivants eurent lieu les plus grandes manifestations depuis le début du mouvement (dans certaines villes de province, elles étaient deux fois plus grandes que celles de la semaine d’avant) malgré les prédictions continuelles du gouvernement et d’une partie des médias qui annonçaient le déclin du mouvement. Pour les dirigeants syndicaux, l’alternative était maintenant de continuer le mouvement – en particulier avec la grève du rail – jusqu’au retrait total du plan Juppé et d’infliger ainsi un coup fatal au gouvernement, ou d’accepter les concessions partielles qui gelaient le plan de rationalisation du rail et retiraient le projet d’allongement de la durée de cotisation dans le public.

La CGT avait faxé une circulaire à toutes ses branches cheminotes le vendredi suivant la plus grosse manifestation et la plus grosse journée de grève du mouvement, alors que les travailleurs se vantaient d’avoir dépassé le seuil des deux millions de grévistes au-dessus duquel Juppé avait prétendu démissionner. Cette circulaire les pressait d’arrêter la grève et de « continuer la lutte par d’autres moyens ». Elle prétendait également que le mouvement devait continuer pour inciter le gouvernement à faire plus de concession et appelait à une grande manifestation à Paris pour le samedi 16 décembre et à un jour d’action plus modeste la semaine d’après. En pratique, l’effet de cette circulaire fut de baisser le niveau des luttes.

Un très grand nombre de grévistes furent attérré.es quand ils reçurent ce fax. A tel point que, selon un rapport, « beaucoup d’élus CGT étaient convaincu qu’il s’agissait d’une contrefaçon66The Union Machines in the StrikeClass Struggle, January 1996, p. 13. ». A la gare du Nord à Paris, l’assemblée générale décida par 200 votes contre 1, avec quelques abstentions, de rester en grève67 Rapport d’assemblée générale dans Le Monde, 17 décembre 1995.. Le dépôt ferroviaire du sud-ouest de Paris décida à 102 voix contre 1, avec 12 absentions, de rester en grève également. A Lyon, le vote de poursuite était de 637 contre 190. A Rouen, les représentants CGT prirent soin de ne pas suggérer le retour au travail eux-mêmes et laissèrent l’initiative aux syndicalistes CFDT ; dimanche, le vote était toujours de 138 à 2 pour continuer la grève68 Rapporté chez Lutte Ouvrière, 22 décembre 1995.. Les compte-rendus des journaux sur les assemblées générales à La Poste, dans l’électricité et le gaz, et surtout, dans les dépôts ferroviaires rapportent des discussion endiablées, où certains travailleurs défendaient qu’il y avait plus en jeu qu’une simple grève sur des revendications spécifiques. Le retour au travail complet des cheminots prit encore deux ou trois jours, et certains travailleurs du transport parisien résistèrent encore plus longtemps. Certains groupes, comme les postiers de Caen et le transport public à Marseille étaient encore en grève sur leurs revendications spécifiques deux semaines plus tard. Mais le mouvement dans son ensemble arrivait à sa fin au moment où le « sommet social » de Juppé eut lieu.

Politique

Le comportement des syndicats qui ont mis fin à un mouvement qu’ils avaient eux-mêmes encouragé ne devrait, en fin de compte, surprendre personne. Les syndicats sont des structures bureaucratiques qui balancent entre les travailleurs organisés et la classe des employeurs, avec pour objectif d’user de leur influence auprès des premiers afin d’être acceptés comme des « partenaires » par ces derniers. Les syndicats français ne font pas exception à cette règle. La CGT a volontiers négocié les accords de Grenelle en 1968 avec le premier ministre gaulliste Georges Pompidou. Les directions tentèrent de mettre fin à la grève après avoir obtenu des concessions bien en-deçà de ce que voulaient de grandes sections de travailleurs, et elles en payèrent le prix lorsqu’une assemblée générale énorme à Renault Billancourt se mit à scander « Ne signez pas ! Ne signez pas !69Voir le compte-rendu dans Chris Harman, « The fire last time », pp. 101, 108. ».

Les bureaucraties syndicales essaient toujours de stopper une grève de masse lorsque celle-ci va au-delà d’un certain point. Car les grèves de masses commencent à dépasser la question de telle ou telle négociation avec le pouvoir pour en arriver à remettre en question toute son autorité. Des problèmes politiques se posent alors qui requièrent des réponses politiques que les bureaucraties sont incapables de mettre en œuvre. Il arrive que certains membres de la structure bureaucratique s’identifient personnellement avec une réponse politique mais ils et elles se verront bridés par la nécessité d’opérer dans la structure. Ce qui importe donc est l’organisation politique et pas simplement l’organisation syndicale. Un journaliste rapporta ces propos d’un activiste de la CGT à Gare du Nord :

Les fédérations syndicales ont suivi leurs vieux réflexes qui leurs disaient de savoir arrêter une grève. Mais ce mouvement était bien plus qu’un simple conflit syndical. Il se transforma en critique des élites et du néolibéralisme imposé par le bâton et les coupes, des richesses concentrées entre quelques mains et d’une société qui ne se soucie plus des gens. Le mouvement est arrivé à un point où il fut obligé de devenir politique. Il créa une nouvelle conscience que personne n’avait le droit de trahir70Cité dans Le Monde, 17 décembre 1995..

Les principales organisations politiques de gauche ne se montrèrent guère plus capables que les bureaucraties syndicales de se mettre au niveau du mouvement. Le parti qui obtint le plus de voix de la classe ouvrière française fut le parti socialiste. Il se trouva tout à fait incapable d’offrir une alternative politique en décembre 1995. Les dirigeants du PS ont passé les 14 ans de la présidence de Mitterrand à accepter la même logique économique qui mena Juppé à pousser ses « réformes ». Il n’était donc pas surprenant de constater que la moitié des dirigeants du PS était d’accord avec ces réformes alors que l’autre moitié refusa de traduire son opposition verbale en la moindre agitation pratique.

L’autre grande organisation politique de gauche en France est le parti communiste, historiquement plus influent que le PS auprès des sections militantes de la classe ouvrière. Il adopta une position qui de prime abord semblait bien plus radicale que celle du PS. Robert Hue, secrétaire général du PCF, déclara le 20 novembre avant même le début de la grève que la colère contre le plan Juppé était « légitime ». Et comme nous l’avons vu, la CGT, sur laquelle le PCF exerce une influence considérable, a elle-même joué un rôle actif pour commencer les grèves. Mais assez rapidement il s’avéra que le PCF n’était pas plus préparé que le PS à faire de l’agitation sur les lieux de travail ou dans la rue. La direction du parti insista que la question de la chute du gouvernement n’était pas à l’ordre du jour puisque « le PCF n’est pas prêt pour la dissolution de l’Assemblée Nationale »71Discours d’un membre du secrétariat du parti, Jean-Claude Gayssot, ouvrant un débat au comité national du parti, dans Le Monde, 8 décembre 1995. Hue prétendait que le reste de la gauche n’était pas prêt pour « l’alternative progressiste72L’Humanité, 7 décembre 1995.
 » et qu’on « ne pouvait pas dire au mouvement ce qu’il ne se dit pas lui-même. Le mouvement aujourd’hui n’est pas mûr pour un changement politique73Le Monde, 8 December 1995. » Non seulement cela signifiait que, comme le martelait Hue, « l’idée d’une grève générale n’est pas à l’ordre du jour74Propos de Hue dans Le Monde, 6 décembre 1995 et dans Rouge, 14 décembre 1995. », mais les députés du PCF hésitèrent même avant de soutenir une motion de censure du PS contre le gouvernement Juppé75Le Monde, 8 décembre 1995. ! Il était donc logique de voir des critiques s’exprimer en interne lors de la réunion du comité national du parti dans la première semaine de décembre :

Il y eut beaucoup de questionnements et de critiques concernant la conduite du parti jugée trop prudente. Les secrétaires de plusieurs fédérations ont critiqué la faible visibilité des communistes lors des actions et des manifestations, certains réclamèrent plus d’actions en commun avec la CGT, d’autre demandant au parti d’agir d’une autre manière76Ibid..

L’objectif principal de la direction du parti durant les années précédentes était de reconquérir une partie du poids perdu dans les années 1970 et 1980. Jusque-là, non content d’attirer la majeure partie des travailleurs les plus militants, le PCF était aussi la plus grosse force électorale à gauche avec cinq millions de voix. Ce poids lui permettait de combiner un dévouement stalinien à la politique étrangère de l’URSS avec ce qui n’était finalement qu’une approche parlementaire sur l’arène nationale. On vit les effets concrets en Mai 1968, lorsque le PCF a joué un rôle clé pour persuader les ouvriers à reprendre le travail en échange d’augmentations de salaire et de l’organisation d’élections par le président De Gaulle. Son stalinisme et son parlementarisme lui jouèrent des mauvais tours à partir de là.

Le soutient de l’URSS était de plus en plus impopulaire et risquait d’isoler le parti à la fois d’un grand nombre de travailleurs militants et des autres forces parlementaires. L’électoralisme du PCF l’amena à nouer une alliance acritique avec le PS refondé par François Mitterrand, qui avait manœuvré habilement pour gagner des millions d’anciens électeurs communistes. Mais le parti persista dans cette alliance, et ses ministres gardèrent leurs postes au premier gouvernement Mitterrand, alors même qu’il adoptait des politiques trahissant la confiance de ses électeurs, jusqu’à ce que Mitterrand lui-même ne les vire sans cérémonie. Le résultat fut qu’après avoir perdu des voix au profit du PS, le parti communiste perdit encore de son influence alors que la désillusion générale instaurée par les politiques des gouvernements PS successifs se renforçait. Le dirigeant d’époque, George Marchais, réagit d’une manière sectaire et stalinienne, tentant de maintenir le grappin sur les adhérents dont le nombre fondait comme neige au soleil en expulsant quiconque essayait d’ouvrir un débat sur les erreurs passées. Evidemment les affaires du parti allèrent de mal en pis au point de risquer l’annihilation électorale en obtenant bien moins de voix que le parti fasciste du Front National, et à peine le double de la candidate Trotskiste Arlette Laguiller.

Robert Hue, qui prit les rênes du parti en 1994, voulut échapper à la marginalisation du parti par une double stratégie. D’un côté, il appela à abandonner le stalinisme une bonne fois pour toutes, lui mettant sur le dos des opportunités manquées, surtout en 1968 lorsqu’il « vit le mouvement avec les yeux des années 1950 », et il ouvrit des tractations avec d’autres forces de gauche, allant jusqu’à envoyer un délégué aux funérailles du Trotskiste belge Ernest Mandel et organisant une réunion officielle entre des représentants du PCF et de la LCR le 29 novembre sur fond de renforcement de la grève77Rapporté dans Le Monde, 26 novembre 1995. De l’autre côté, Hue a affirmé que pour sortir de la « marginalisation » du parti il fallait s’ouvrir sur la droite ; il parlait de baser le parti sur « les grandes traditions humanistes françaises » et avait suivi une stratégie « d’opposition constructive » depuis la victoire de la droite aux législative du printemps 1995. Le PCF a attaqué le gouvernement car ce dernier aurait subordonné des intérêts « français » à sa quête d’unité européenne, et a appelé à l’organisation d’un référendum sur l’UE le jour du 25ème anniversaire de la mort du général De Gaulle, dans un appel clair aux sentiments de la droite nationaliste.

Dans ce contexte, le mouvement contre le plan Juppé offrait au parti une opportunité de renforcer son influence. Il ne pouvait que se réjouir de la situation embarrassante dans laquelle se trouvait le PS qui lui avait sapé tant de voix pendant des années. Mais le PCF voulait à tout prix éviter que le mouvement ne remette en question sa stratégie de se trouver des alliés parmi les forces eurosceptiques à sa droite. De là son insistance sur le fait que c’était à la CGT et non au PCF de construire le mouvement et son rejet des appels à la grève générale et à la chute du gouvernement Juppé.

Les deux principales organisations trotskistes en France depuis 1968 étaient Lutte Ouvrière (LO) et la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR), situées à gauche du PCF. LO combinait la production régulière de bulletins destinés aux lieux de travail avec un certain succès électoral, notamment lors des campagnes présidentielles successives d’Arlette Laguiller. Dans les années 1970, LO était plus petite et moins visible que la LCR. Mais elle renforça son influence dans les années 1980 en étant la seule organisation de gauche à insister, dès le début, que Mitterrand et le PS allaient trahir leurs sympathisants. Certains membres de LO jouèrent un rôle important dans la coordination qui amena la grève du rail de 1986, et Arlette Laguiller obtint 1,5 million de voix aux dernières élections, dont celle d’un travailleur manuel sur quatorze78D’après les statistiques officielles après les dernières élections présidentielles..

Mais ces succès ont toujours été lestés de faiblesses énormes dans la théorie et la pratique. La théorie de LO a toujours été mécanique et dogmatique, une répétition ad nauseam de quelques points de base. Certains de ces points sont corrects, comme le rôle central joué par la classe ouvrière et les luttes sur les lieux de travail. D’autres ont été faux, comme le fait de s’accrocher jusqu’au bout à la définition de l’URSS comme état ouvrier dégénéré, alors que bizarrement la Chine, Cuba et les pays d’Europe de l’Est auraient toujours été capitalistes, ou encore la croyance que le fondamentalisme islamique est qualitativement pire que toute autre forme de politique petite-bourgeoise. Dans aucun des cas, LO n’a su développé une « analyse concrète d’une situation concrète », pour reprendre l’expression de Lénine. Les vues théoriques mécaniques s’accompagnaient d’une vision tout aussi mécanique de la pratique politique révolutionnaire. Pour LO, il n’y a que deux tâches : de mettre en lumière des questions économiques concrètes sur tel ou tel lieu de travail, et de faire du travail de propagande générale par les élections et les bulletins. Toute notion d’utilisation du journal comme « organisateur » lui est absente, tout comme l’existence de luttes en dehors des lieux de travail, en particulier contre l’oppression. Par conséquent LO refuse de faire campagne contre l’influence grandissante des nazis du FN sous le prétexte que « le FN n’existe pas sur les lieux de travail79Pour plus de détails sur la politique de Lutte Ouvrière, voir Lutte Ouvrière and SWP Debate the French Railway Workers’ Strike, dans International Socialism 26, avril 1987. ».

Tous ces défauts ont convergé durant les grèves de décembre pour empêcher Lutte Ouvrière de répondre de quelque manière que ce soit au besoin de direction révolutionnaire. Des individus membres de LO ont certes pu jouer des rôles centraux sur certains lieux de travail, tout comme ont pu le faire certains membres du PCF. Mais l’organisation dans son ensemble n’a pas déployé d’efforts concertés dans le but d’offrir une direction politique au mouvement. Ses membres ne se sont pas mis en quatre pour vendre leur journal dans les manifestations, il n’y a pas eu non plus de campagne de collage ou de diffusion massive pour tenter d’influer sur le développement du mouvement.

Ces carences n’étaient pas accidentelles. Elles reposaient sur une incapacité totale à comprendre le potentiel du mouvement à cause d’une théorie mécanique sur la période : cette dernière seraient une ère d’évolution réactionnaire généralisée liée à la contre-révolution dans l’ancienne URSS. Concernant la France elle-même, cette théorie prétendait (dans un article daté du 31 octobre 1995 et publié en janvier 1996, après la grève), que la période actuelle est dominée par une démoralisation de la classe ouvrière80La situation interieure, Lutte de Classe, n. 17, janvier-février 1996..

LO interpréta la diffusion des grèves dans la dernière semaine de novembre comme une simple manœuvre des bureaucraties syndicales. Leur journal affirma, dans un article titré Après deux semaines, que la grève est le produit d’un processus enclenché exclusivement par en-haut. C’est par la volonté des centrales syndicales FO et CGT que le mouvement s’est déclenché, s’est enhardi et s’est diffusé81Roger Girardot, Lutte Ouvrière, 8 décembre 1995. Cet argument est répété dans l’article The Union Machines in the Strike – dont une grande partie est simplement une traduction de Girardot – dans la publication en langue anglaise de Lutte Ouvrière, Class Struggle, janvier/février 1996. Mais l’autre article sur les grèves, The Class Struggle with a Vengeance, propose un compte-rendu différent, dans lequel l’appel par en-haut initié par la bureaucratie syndicale permit dans la pratique l’expression d’une démocratie ouvrière par en-bas, ce que très peu de travailleurs avaient expérimenté jusqu’alors..

Cette analyse amena LO à adopter une approche très passive du mouvement jusqu’à sa troisième semaine. Et même à ce moment-là LO ne mena aucune agitation pour une grève générale ou des revendications politiques comme la chute du gouvernement Juppé. Leur journal parla de la question de la retraite après 37,5 annuités, mais n’a jamais véritablement fait campagne sur ce thème. Le journal ne contenait pas non plus d’avertissement aux militants pour qu’ils et elles se préparent à contrer les trahisons des directions syndicales. La première critique directe de la direction CGT ne parut dans le journal de LO qu’après le retour au travail des cheminots! De plus, le journal faisait l’apologie des appels lancés par les directions syndicales pour le retour au travail, arguant que « le climat se dirige vers un retour au travail et les dirigeants de la CGT sont informés heure par heure de l’évolution de l’humeur des grévistes…82The Union Machines in the Strike.. » Cette approche n’évoque rien de moins que l’attitude du parti communiste britannique durant la grève générale de 1926 lorsque, malgré ses désaccords politiques intenses avec les directions syndicales, il lança le mot d’ordre de « tout le pouvoir au conseil général 83Voir l’ouvrage de Cliff et Gluckstein cité précédemment.! (des directions syndicales, NDT)»

La LCR fut tout aussi incapable que LO d’offrir une direction à la lutte. Formellement, elle avait une meilleure appréciation de ce qu’exprimait le mouvement; elle y perçut le rejet massif et spontané de la classe politique. Son journal tenta de se lier à la dynamique du mouvement, notamment en évoquant la grève générale et le besoin de propager le mouvement dans le privé. De plus, ses militant.es dans les comités et les syndicats (notamment dans SUD) ont clairement joué un rôle pour nourrir la dynamique du mouvement. Mais au final, la LCR n’était pas plus visible que LO en tant qu’organisation capable de proposer une alternative politique. L’influence réelle de la Ligue dans la classe ouvrière était encore moins importante que LO; pour reprendre les mots d’un socialiste révolutionnaire, « le journal pouvait sembler lié au mouvement, mais il était écrit dans un langage abstrait et distant84Entretien avec Denis Godard. ». Dans les faits, le journal a depuis longtemps cessé d’être le véhicule d’une organisation politique pour se transformer en une collection d’articles traitant de différents mouvements sociaux et différents courants intellectuels. Il ne pouvait pas se transformer en un organe de combat en décembre simplement parce que quelques-uns de ses écrivains reconnaissaient l’importance de ce qui se passait. Les membres de la LCR n’essayaient pas outre mesure de vendre leur journal lors des manifestations, des réunions ou des assemblées générales, et se contentaient comme les activistes de LO d’apparaître comme de bons activistes étudiants ou syndicalistes plutôt que de bons socialistes révolutionnaires. Ils et elles avaient donc peu de chances d’attirer des travailleurs ou des étudiants nouvellement politisés par le mouvement.

Comme pour LO, le problème venait de certaines traditions pratiques et théoriques. Historiquement, la direction de la LCR maintenait que les régimes de l’URSS, de l’Europe de l’Est, de la Chine, du Vietnam et de Cuba étaient des états ouvriers dégénérés ou déformés qui, malgré leur direction bureaucratique, jouaient un rôle progressiste dans « la lutte des classes à l’échelle mondiale ». Cela amena à une profonde démoralisation lorsque la réalité de ces « états ouvriers » filtra et que certains finirent par sombrer en 1989-1991.

En même temps, la croyance en des substituts à la classe ouvrière dans la lutte pour le socialisme amena, en France, la LCR a faire preuve d’une énorme indulgence à l’égard de Mitterrand et du PS au début des années 1980. Plutôt que d’alerter sur ce que Mitterrand réservait aux travailleur.es, la Ligue a entretenu l’illusion qu’il suffirait d’une petite poussée par en-bas pour que le gouvernement Mitterrand ouvre la porte à un changement social fondamental. Il était donc peu surprenant que la LCR perde un grand nombre de militant.es au profit du PS, et qu’elle souffre de la démoralisation générale qui a frappé la gauche lorsque le gouvernement Mitterrand révéla sa vraie nature. En réalité la LCR n’a survécu en tant qu’organisation qu’en abandonnant pratiquement l’ambition de construire un parti centralisé autour de politiques cohérentes et dégénéra en une fédération de factions rivales qui avaient chacune sa propre analyse de la période et qui faisait en pratique ce qu’elle voulait sur sa propre parcelle de lutte. Une telle organisation était incapable de jouer un rôle réellement indépendant dans le mouvement de décembre et d’attirer vers elle les milliers de travailleurs qui commençaient à ressentir le besoin d’une politique qui aille plus loin que le PS ou le PCF.

Ensemble, LO et la LCR avaient gagné les meilleurs militants à avoir émergé lors des luttes des dernières décennies. Mais leur politique en avait démoralisé beaucoup dans les années 1970 et 1980 et laissait les autres incapables d’offrir une direction au mouvement de décembre 1995. On ne pourrait avoir de meilleure preuve du besoin d’une nouvelle organisation socialiste révolutionnaire en France.

Socialisme International a tenté de faire ça. Mais, née dans les années 1980 lorsque les vieilles organisations dominaient encore, elle reste d’une taille bien trop petite pour faire face aux luttes à venir dans les années 1990. Avec 200 membres à peine elle ne pouvait prétendre influencer un mouvement de 2 millions de travailleurs ; mais elle réussit quand même à s’assurer que ses membres étaient actifs et actives sur leurs lieux de travail et leurs universités, essayant d’offrir une alternative aux gens qui recherchaient une nouvelle direction. Le fait qu’ils et elles étaient aussi visibles au moment de vendre leur journal sur certaines manifestations, que des organisations cinq ou dix fois plus grande, et le fait que les membres de SI étaient souvent les seuls prêts à énoncer leur politique au grand jour lors de réunions et d’assemblées générales témoigne de l’échelle du vide à gauche durant les grèves de décembre.

L’après grève

Les jours suivant le retour au travail, partout on débattait du mouvement et on se demandait si celui-ci avait fini en victoire ou en défaite. D’un côté, le gouvernement se vit contraint à des concessions considérables. De l’autre, il restait bien en place, capable de préparer des offensives futures et de remplacer sa stratégie désastreuse du « tout à la fois » par une stratégie au coup par coup basée sur le principe de diviser pour mieux régner.

Mais les semaines suivantes ont révélé que le gouvernement avait fait bien plus de concessions qu’il ne le souhaitait, apeuré comme il l’était par le soutient à la poursuite de la grève parmi les cheminots, et acculé par la manière dont des groupes comme les postiers de Caen et les travailleurs des transports de Marseille ont tenu la grève pendant la période de Noël jusqu’à la satisfaction de toutes leurs demandes. Face à ce niveau de combativité, le gouvernement était terrifié à l’idée de provoquer un nouveau mouvement.

Mais la victoire des travailleurs sur les questions immédiates pose inévitablement celle des effets à long terme de cette lutte.

Une des questions qui occupe le plus la gauche internationale, depuis le reflux de la gauche post-1968 avec la défaite de la révolution portuguaise en 1975 et le début de la désintégration de la gauche révolutionnaire italienne quelques mois plus tard, est de savoir si la classe ouvrière peut à nouveau jouer un rôle actif en tant que sujet historique. Nombreux sont celles et ceux de la génération 1968-1975 qui en conclurent que non. Ceci les mena typiquement à une trajectoire passant par le féminisme ou la social-démocratie de gauche pour arriver finalement à la social-démocratie de droite. Intellectuellement, la tendance passa du marxisme au structuralisme puis du structuralisme au postmodernisme.

Ces gens-là ont de façon prévisible tenté d’expliquer les évènements français comme étant, au mieux, l’action défensive d’une couche socialement privilégiée.

Ainsi les sociologues Pascal Perrineau et Michel Wiviorla ont soutenu qu’il serait « une erreur » de penser que le mouvement portait en lui une « politisation et une généralisation ». Le mouvement n’était qu’un « conflit sectoriel » confiné à la « défense des intérêts des employés du secteur public. A aucun moment, si ce n’est par des slogans, on n’a vu une tentative d’articuler des revendications des exclus, des chômeurs, des étudiants ou des habitants des cités marginalisées. » Il lui manquait une « dimension globalisante ». « Il ne faut pas retomber dans le gauchisme », dans la croyance que les fonctionnaires ou le personnel des grandes entreprises publiques seraient « le sel de la terre » ou que « leur lutte représenterait une résurgence de la lutte des classes ». Il serait même faux de voir leur lutte comme « constitutive d’une riposte après 12 ans du capitalisme le plus libéral ». En effet, « la grève n’a pas regardé vers le futur mais était au contraire défensive ». Les slogans clés ont été « maintenir », « réaffirmer » et « défendre ». Les grèves sont retombées « dès que leurs revendications immédiates ont été satisfaites ». Elles ont opposé la « justice sociale et la modernisation, au lieu de chercher à combiner les deux ».

Cette ligne d’argument aboutit tout naturellement à conclure que ces grèves ont été le fruit d’une vision rétrograde, et que l’alternative eut été d’adopter une vision « modernisatrice », social-démocrate, comme celle mis en avant par Nicole Notat, la dirigeante de la CFDT qui s’est opposée au mouvement85 Le Monde, 20 December 1995..

Mais les tendances à réduire ces luttes en France à une dimension transitoire vont au-delà de l’aile droite de la social-démocratie. Il existe une version de gauche du « déterminisme du rapport de forces dégradé » : une croyance selon laquelle l’impact des défaites passées a produit une situation où les luttes défensives ne peuvent jamais mener à la victoire et à la résurgence de la confiance et de la conscience de classe. Cette vision mène trop facilement à une apologie des bureaucraties syndicales qui prétendent avoir mené la lutte aussi loin qu’il était possible de la mener. C’est un gospel du pur désespoir qui implique qu’il ne peut y avoir de véritable retour de la lutte de la classe ouvrière avant un retour comme par magie du plein emploi ne renverse le rapport de force dans la lutte économique de tous les jours.

En fait, le mouvement en France est une réfutation vivante de cette approche. Il s’est évidemment enclenché comme une lutte défensive marquée par deux décennies de défaites ; mais au fur et à mesure qu’il se développait, il devenait plus que simplement défensif et commençait à remettre en question la manière dont la société est dirigée. C’est un exemple parfait de sursaut soudain de confiance et de conscience.

Rares sont celles et ceux parmi les grévistes qui voyaient dans les retraites et leur versements de la sécurité sociale les seuls enjeux de leur lutte. Cette dernière était une réponse à ce qui leur arrivait depuis vingt ans ; l’attaque contre la Sécu était la goutte qui fit déborder le vase. C’est la seule explication du niveau de militantisme durant la lutte, du fait qu’il fallait seulement la direction d’une poignée d’activistes pour faire débrayer des centaines de travailleur.es, pour organiser des tournées des lieux de travail, pour se réunir quotidiennement et coordonner les activités, pour réinvoquer les vieilles mémoires de la lutte des classes, de la Commune et de l’Internationale. C’est le seul moyen d’expliquer pourquoi les cheminots et les postiers ont applaudi les étudiants, sont sortis rencontrer les fonctionnaires et les enseignants, les ouvriers automobiles et les infirmières ; pourquoi tout ce monde a applaudi les contingents de chômeurs et de sans-abri qui ont rejoint les manifestations.

C’est comme si une colère qui couvait depuis vingt ans a soudain débordé puis a rejeté les tentatives de canalisation. Mais la pression qui a amené ce débordement – la dernière goutte – n’était pas qu’une erreur accidentelle de la part du gouvernement. Elle faisait partie intégrante des tentatives de maintenir la compétitivité du capitalisme français face à la récurrence des crises économiques mondiales. Il y a huit ans (ndt : en 1988) dans mon livre The Fire Last Time, j’écrivais que l’instabilité économique du système mondial mènerait nécessairement à des bouleversements soudains de la situation politique :

On ne peut considérer comme éternelle la stabilité politique des pays occidentaux de ces dix dernières années. Même les structures politiques les plus solides peuvent se révéler des châteaux érigés sur une banquise à épaisseur inconnue. Les pressions économiques peuvent mener les dirigeants ou les dirigés à rompre soudainement, au moins en partie, avec le cadre dans lequel leurs relations mutuelles étaient organisées86C. Harman, The Fire Last Time, p. 367. en anglais.

Depuis, la longue récession de la première moitié des années 1990 a mis la pression sur les gouvernants et les classes possédantes pour attaquer les conditions que les travailleurs considéraient comme acquises, tout en intensifiant les sentiments d’amertume à la base de la société, dans les rangs de la classe ouvrière traditionnelle comme parmi celles et ceux qui se considéraient comme faisant partie des « classes moyennes » mais qui se prolétarisent de plus en plus.

Les grèves françaises montrent comment de telles conditions peuvent donner naissance à d’immenses luttes sociales qui peuvent à leur tour entraîner la politisation et l’auto-organisation de travailleurs qui se voyaient jusque-là comme « non-politisés ». Cette séquence démontre également qu’un regain général des luttes peut rapidement altérer le rapport de forces entre les classes, malgré la volonté par la bureaucratie syndicale de stopper la grève au premier signe de concessions. Il semble y avoir peu de doutes que la grève de décembre 1995 a compromis la confiance du gouvernement en sa propre capacité de poursuivre son offensive contre les acquis des travailleurs ; il est également probable que la confiance nouvelle de ces derniers va se traduire dans de nouvelles luttes dans les mois à venir.

Ce n’est pourtant pas la fin de l’histoire. Les pressions compétitives internationales qui pèsent sur le capitalisme français, et qui ont provoqué le plan Juppé, ne vont pas disparaître. Des concessions ont certes été faites, comme ont pu le faire De Gaulle en 1968 ou le gouvernement danois en 1985, mais le contexte général dans lequel le capital français opère est très différent. Les événements de 1968 firent leur irruption alors que la longue période de croissance des années 1950 et 1960 n’était pas encore finie et que les classes dirigeantes pouvaient, sous pression, se permettre d’accorder des réformes à long terme. La grève danoise eut lieu au moment même où les classes dirigeantes étaient convaincues que la récession cauchemardesque du début des années 1980 allait laisser sa place à une longue période de boom inarrêtable. La classe dirigeante française est loin d’avoir de telles certitudes ; elle croit que le seul moyen pour elle de garantir la profitabilité future est de l’arracher des mains de la classe ouvrière en foulant aux pied ses acquis. Ce fait garantit que les concessions ne seront pas suivies d’une période de paix sociale, au contraire, nous pouvons nous attendre à voir une classe dirigeante désespérée revenir à l’offensive pour se confronter à une classe ouvrière revigorée et prête au combat.

Mais la période à venir ne se résumera pas aux pressions économiques des deux camps. Les effets de deux décennies de crise économique se ressentent au-delà des luttes sur les lieux de travail. Elles ont aussi battu en brêche les certitudes qui guidaient la vie de millions de personnes, laissant la place à l’amertume et la frustration qui s’exprime de manières très différentes : des protestations par des sections de la petite bourgeoisie qui évoquent le mouvement « Poujade » des années 1950 ; une vague d’émeutes dans les cités des banlieues, construites dans les années 1960 pour loger la main d’oeuvre industrielle mais qui sont aujourd’hui gangrénées par des taux de chômage de 40 voire 50 pour cent ; une montée du racisme dans certaines couches de la population, et une volonté des gouvernements et de la police d’en profiter pour intensifier encore le harcèlement des minorités ethniques ; une tendance pour certains jeunes d’y réagir en s’identifiant de plus en plus à l’Islam ; la montée du Front National jusqu’à s’installer solidement sur la carte électorale avec 15 pour cent des voix.

Les grèves de décembre ont temporairement fait de l’ombre à toutes ces autres expressions de la crise, en créant un point convergent pour l’amertume ressentie par un grand nombre de gens, bien au-delà des grévistes ou des manifestant.es. Les grèves ont donc posé de vraies problèmes à la direction du FN : sa position officielle est celle d’une hostilité à la grève et même d’une hostilité au droit de grève dans le secteur public. Mais elle est aussi consciente qu’une bonne partie de son électorat du printemps dernier comptait parmi les soutiens enthousiastes du mouvement de grève. À la radio, Jean-Marie Le Pen « s’est trouvé pris dans un exercice difficile, où il dut exprimer à la fois son hostilité envers les syndicats, son animosité envers les fonctionnaires, son opposition au plan Juppé et sa compréhension des sympathisants du FN qui soutiennent la grève87Rapporté dans Le Monde, 22 décembre 1995.. » Mais ça ne veut pas dire que le mouvement de grève aura détruit l’influence du Front National ou des autres moyens d’expressions de la profonde crise sociale. Ils peuvent ré-émerger dans la période après la grève tout comme une épave réapparaît à la marée basse. Et la classe dirigeante française intégrera ce fait dans ses calculs, essayant de les manipuler en sa faveur pour préparer la prochaine confrontation.

Des sections de la majorité gouvernante vont redoubler d’efforts pour construire leurs forces en combinant une rhétorique anti-Maastricht avec l’encouragement des attaques policières contre les minorités ethniques et l’application de mesures drastiques contre les immigrés « illégaux ». Le PS continuera à leur faire des concessions. Le PCF, qui partage leur rhétorique anti-européenne mais pas leur racisme, sera hésitant. Le Front National gardera de la marge de manœuvre, non seulement pour préserver son électorat mais aussi pour construire ses cadres pour transformer le « racisme doux » de ses sympathisants en l’idéologie nazie dure de ses militants.

Ceci signifie que les questions politiques vont devenir de plus en plus importantes. L’absence d’une alternative révolutionnaire à la (mauvaise) direction de la CGT, de FO, de la CFDT, du PS et du PC ont fait que le mouvement n’a pas atteint la grande victoire qui lui était ouverte. Il a pu, néanmoins, faire certains gains. La prochaine fois sera probablement plus difficile. Le gouvernement sera mieux préparé et essaiera de diviser pour mieux régner. Il sera plus compliqué de la battre sans la présence d’un réseau de socialistes révolutionnaires sur les lieux de travail, capables non seulement d’argumenter et de convaincre sur les questions faciles des retraites et des salaires, mais aussi sur les questions « difficiles » de l’immigration, des bilans désastreux des gouvernements PS et du comportement des bureaucraties syndicales.

Chris Harman, traduit par A2C.

Notes

1 Cité dans Le Monde du 11 Novembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/11/11/robert-hue-persiste-a-defendre-une-opposition-constructive_3892115_1819218.html.
2 Editorial, Financial Times, 6 Janvier 1995.
3, 27, 28, 54, 76 Ibid.
4 Pour approfondir ce point, voir par exemple E. Ball, Lurking Threat of First World Debt Crisis, Financial Times, 27 Octobre 1993 ;  M. Wolf, The Looming Crisis of Industrial Country Public Debt, Financial Times, 12 Juillet 1993 ; éditorial, Financial Times, 3 Janvier 1995.
5 Éditorial, Financial Times, 6 Janvier 1996.
6 Chiffres de l’Institut der Deutschen Wirtschaft, reproduit dans Le Monde, 21 Décembre 1995.
7 Le Monde, 21 Décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/21/duree-legale-et-duree-reelle-du-travail-sont-de-moins-en-moins-liees_3890608_1819218.html.
8 Chiffres d’un sondage d’opinion donnés dans Le Monde, 21 Octobre 1995.
9 Cité dans Le Monde, 28 Octobre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/10/28/deficits-publics-j-ai-sous-estime-l-ampleur-du-probleme_3886432_1819218.html.
10 Le Monde, 17 Novembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/11/17/la-seconde-naissance-du-premier-ministre_3885920_1819218.html.
11 Le Monde, 21 Décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/21/l-opinion-decouvre-la-facture-marc-blondel-denonce-un-rapt_3890641_1819218.html.
12 Cité dans Le Monde, 21 Décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/21/l-opinion-decouvre-la-facture-marc-blondel-denonce-un-rapt_3890641_1819218.html.
13 Le Parti des Travailleurs, anciennement le Parti Communiste Internationaliste, de Pierre Lambert, qui détient la direction de quelques fédérations dans Force Ouvrière.
14 Voir le compte-rendu détaillé des voltefaces de Blondel dans Le Monde, 23 Novembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/11/23/comment-le-general-blondel-a-perdu-la-bataille-de-la-secu_3888257_1819218.html.
15 Cité dans Le Monde, 21 Décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/21/la-majorite-debout-applaudit-le-premier-ministre_3890640_1819218.html.
16 Cité dans Le Monde, 18 Novembre 1995 et 21 Décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/21/l-opinion-decouvre-la-facture-marc-blondel-denonce-un-rapt_3890641_1819218.html , https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/11/18/la-position-de-force-ouvriere-dans-l-assurance-maladie-est-ebranlee_3885976_1819218.html.
17 La CFDT est légèrement plus petite en terme de nombre de membres que la  CGT, et fait des scores tantôt meilleurs, tantôt moins bons aux élections professionnelles. Mais historiquement elle s’est montrée moins influente pour faire démarrer – et mettre fin à – des luttes.
18 Pour des détails sur cet incident, voir Le Monde, 26 Novembre 1995 et 21 Décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/11/26/nicole-notat-bousculee-par-les-siens_3889328_1819218.html
19 Le Monde, 21 Décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/21/marc-blondel-et-louis-viannet-se-serrent-publiquement-la-main_3890622_1819218.html
20 Cité dans Le Monde, 29 Novembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/11/29/l-idee-d-une-manifestation-nationale-prend-corps-dans-les-syndicats_3890459_1819218.html.
21 Le Monde, 30 Novembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/11/30/des-experts-de-gauche-appuient-la-reforme-de-l-assurance-maladie_3890573_1819218.html.
22 Le Monde, 30 Novembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/11/30/au-tri-postal-tant-pis-si-on-a-un-petit-noel-il-faut-y-aller-plein-pot_3890484_1819218.html.
23 Ibid. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/11/30/a-sotteville-les-rouen-cela-se-construit-une-vraie-greve-nationale_3890525_1819218.html.
24 Rapporté dans Lutte Ouvrière, 8 Décembre 1995. https://presse.lutte-ouvriere.org/media/journal/1995/951208-L0-Numero-1431.pdf.
25 Une analyse dans Le Monde suggère que le mouvement était relativement faible uniquement dans l’est du pays, et que ce dernier a pris de l’ampleur en province jusqu’à dépasser Paris. Le Monde, 8 Décembre 1995 et 27 Décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/02/le-rpr-mobilise-les-usagers-pour-soutenir-le-gouvernement_3891643_1819218.html.
26 Rapporté dans Lutte Ouvrière, 8 Décembre 1995. https://presse.lutte-ouvriere.org/media/journal/1995/951208-L0-Numero-1431.pdf.
29 Voir l’article principal en première page, Le Monde, 2 Décembre 1995, et l’article à l’intérieur du même numéro sur un meeting de 500 militants RPR qui se tenait à Saint-Jean-de-Luz, dans le but de créer ces comités. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/02/le-rpr-envisage-de-defiler-contre-les-greves_3891652_1819218.html.
30 Voir T. Cliff, The Belgian General Strike, International Socialism, No.4, été 1961.
31 T. Cliff et D. Gluckstein, Marxism and Trade Union Struggle, the General Strike of 1926 (Londres 1986),  p. 189.
32 C. Harman, The Fire Last Time: 1968 and After (Londres 1988), p. 36.
33 Ibid, p. 369. Les compte-rendu de la grève danoise sont tirés du Socialist Worker Review, Mai 1985, et du Socialist Worker, 13 Avril 1985.
34 Le Parti Communiste, le Parti Socialiste, et la candidate de Lutte Ouvrière, Arlette Laguiller.
35 D’après Le Monde, 3 Décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/03/la-cgt-cherche-a-etendre-les-greves-et-sort-progressivement-de-son-isolement_3891715_1819218.html.
36 Le Monde, 3 Décembre 1995.
37 Rapporté par Paul McGarr dans Socialist Worker, 2 Décembre 1995.
38 Rapporté dans Lutte Ouvrière, 8 Décembre 1995. https://presse.lutte-ouvriere.org/media/journal/1995/951208-L0-Numero-1431.pdf..
39 Le Monde, 21 Décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/21/paroles-de-grevistes_3890624_1819218.html.
40 Interviews de salariés dans Le Monde, 21 Décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/21/paroles-de-grevistes_3890624_1819218.html.
41 Cité dans Le Monde, 3 Décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/03/la-cgt-et-force-ouvriere-veulent-elargir-le-mouvement-de-greve_3892204_1819218.html.
42 Rapporté dans Lutte Ouvrière, 8 Décembre 1995. https://presse.lutte-ouvriere.org/media/journal/1995/951208-L0-Numero-1431.pdf.
43 Interview de J. Perez, dans International Viewpoint, Janvier 1966.
44 Compte-rendu dans Rouge, 4 Janvier 1996.
45 C’est le terme utilisé par l’ancienne maire PS de la ville dans son étude intéressante de la montée des fascistes, voir F. Gaspard, Une petite ville en France (Gallimard, 1990).
46 Le Monde, 4 Décembre 1995.
47 Interview dans Le Monde, 19 Décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/19/en-cas-d-echec-du-sommet-social-gare-au-retour-de-flamme_3888974_1819218.html.
48 Le Monde, 6 Décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/06/le-congres-de-la-cgt-choisit-la-generalisation-de-la-greve_3883799_1819218.html.
49 Denis Godard, interview du 3 janvier 1996.
50 Voir Le Monde du 5 et 6 décembre 1995.
51 Le Monde, 7 décembre 1995.
52 https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/03/la-poste-les-agents-hesitent-a-faire-greve_3892203_1819218.html.
53, 61 Interview avec Denis Godard.
55 Le Monde, 17 décembre 1995, https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/03/la-cgt-et-force-ouvriere-appellent-a-la-generalisation-de-la-greve_3891706_1819218.html.
56 Le Monde, 3 décembre 1995.
57 Selon Le Monde.
58 Le Monde, 17 décembre 1995.
59 Socialisme international, 20 décembre 1995.
60 Voir la description de la mobilisation dans Le Monde du 2 décembre 1995, https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/02/coude-a-coude-a-marseille_3891650_1819218.html.
62 Socialisme International, 20 décembre 1995.
63 Le Monde, 24 décembre 1995, https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/24/les-fruits-amers-de-la-crise-etudiante-suite-de-la-premiere-page_3891788_1819218.html.
64 Rapporté dans Le Monde, 9 décembre 1995. https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/12/09/le-gouvernement-et-les-syndicats-jouent-a-cache-cache_3885479_1819218.html.
65 Le Monde, 12 décembre 1995.
66 The Union Machines in the StrikeClass Struggle, January 1996, p. 13.
67 Rapport d’assemblée générale dans Le Monde, 17 décembre 1995.
68 Rapporté chez Lutte Ouvrière, 22 décembre 1995.
69 Voir le compte-rendu dans Chris Harman, « The fire last time », pp. 101, 108.
70 Cité dans Le Monde, 17 décembre 1995.
71 Discours d’un membre du secrétariat du parti, Jean-Claude Gayssot, ouvrant un débat au comité national du parti, dans Le Monde, 8 décembre 1995.
72 L’Humanité, 7 décembre 1995.
73 Le Monde, 8 December 1995.
74 Propos de Hue dans Le Monde, 6 décembre 1995 et dans Rouge, 14 décembre 1995.
75 Le Monde, 8 décembre 1995.
77 Rapporté dans Le Monde, 26 novembre 1995.
78 D’après les statistiques officielles après les dernières élections présidentielles.
79 Pour plus de détails sur la politique de Lutte Ouvrière, voir Lutte Ouvrière and SWP Debate the French Railway Workers’ Strike, dans International Socialism 26, avril 1987.
80 La situation interieure, Lutte de Classe, n. 17, janvier-février 1996.
81 Roger Girardot, Lutte Ouvrière, 8 décembre 1995. Cet argument est répété dans l’article The Union Machines in the Strike – dont une grande partie est simplement une traduction de Girardot – dans la publication en langue anglaise de Lutte Ouvrière, Class Struggle, janvier/février 1996. Mais l’autre article sur les grèves, The Class Struggle with a Vengeance, propose un compte-rendu différent, dans lequel l’appel par en-haut initié par la bureaucratie syndicale permit dans la pratique l’expression d’une démocratie ouvrière par en-bas, ce que très peu de travailleurs avaient expérimenté jusqu’alors.
82 The Union Machines in the Strike.
83 Voir l’ouvrage de Cliff et Gluckstein cité précédemment.
84 Entretien avec Denis Godard.
85 Le Monde, 20 December 1995.
86 C. Harman, The Fire Last Time, p. 367. en anglais
87 Rapporté dans Le Monde, 22 décembre 1995.