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Migrant·e·s : Le paternalisme humanitaire contre l’auto-organisation

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Les destructions du bidonville de Calais et des campements de Stalingrad, présentées par l’État et ses organisations affidées comme des «mises à l’abri humanitaires», posent une nouvelle fois aux révolutionnaires la question de leur intervention dans le mouvement de soutien aux migrantEs, qu’ils soient en «transit» pour rejoindre un autre pays, ou pour obtenir des papiers leur permettant de s’installer durablement dans «notre» pays.

Calais : détruire une zone d’habitation et d’organisation autonome

Soumise à une grande mise en scène gouvernementale, la destruction de la «jungle» de Calais voulait, et veut encore faire croire, à une grande opération humanitaire de mise à l’abri des migrantEs. Soudainement sensibles aux valeurs de solidarité et d’asile, les autorités, qui depuis des années refusaient à satisfaire au plus grand nombre l’accession au droit d’asile, et à un abri décent trouvaient en quelques semaines près de 7000 places dans 450 centres d’accueil et d’orientation (CAO) répartis sur l’ensemble du territoire. Cette opération de diversion/ dispersion ne répond aucunement à la revendication quasi unanime des habitantEs du bidonville : le droit d’émigrer au Royaume-Uni, et dans l’attente de cette possibilité, de s’installer plus ou moins longtemps en France. C’est le sens qu’avait pris la manifestation du 23 janvier où plusieurs milliers de migrantEs, toutes nationalités confondues refusaient de se disperser place d’Armes pour rejoindre le port de Calais aux cris de «UK… UK!» Quelques-uns parvenant même à investir le ferry boat Spirit of Britain. Largement médiatisée, cette manifestation permettait de donner une crédibilité à trois revendications portées par le mouvement antiraciste au niveau international : l’ouverture des frontières, le droit de circulation et le droit d’installation. Celles-ci étaient et demeurent les seules réponses permettant d’interrompre les traversées mortelles en Méditerranée devenue un cimetière humain. Celles-ci étaient et demeurent la seule alternative à la multiplication des hot-spots, partout en Europe, véritables camps de concentration et d’exclusion. Incapables de définir une politique commune sur la question des réfugiéEs et des migrantEs, les dirigeants européens délèguent la gestion des flux migratoires à la Grèce et à la dictature d’Ankara. Pire, des accords d’expulsion ont été signés, et commencent à être mis en application avec l’Afghanistan, et le Soudan… On est loin, très loin, des discours lénifiants de l’ensemble de la classe politique institutionnelle qui tente de nous vendre au rabais ses «valeurs de la République » et son humanisme à deux balles !

L’invisibilisation/la dispersion : une arme de guerre contre les migrant·e·s

Pour l’État, la gauche institutionnelle, la droite et l’extrême droite, il fallait en finir avec la « jungle » de Calais et les campements parisiens. Leur seule existence et persistance à vouloir exister leurs sont insupportables, tant ils mettent en lumière l’impasse politique dans laquelle ils se trouvent dans la gestion des flux migratoires et l’incapacité de se projeter dans le futur. Incapables de mener une politique autre que la surenchère guerrière au Moyen-Orient et en Afrique, incapables d’anticiper les conséquences du réchauffement climatique et des exodes massifs de populations que ce dernier entraînera, Valls et Cazeneuve n’ont d’autre voie que celle de la répression. Contrairement à ce que racontent les autorités et leurs journalistes laudateurs, nous pouvons témoigner que le démantèlement «humanitaire de la jungle » fût d’une rare violence. Comment en aurait-il d’ailleurs pu être autrement ? Comment peut-on prétendre raser une ville de 10 000 habitantEs, en quatre jours sans détruire des vies, des espoirs, des liens fraternels ?… Il fallait avant tout faire payer les migrantEs pour avoir défié l’État pendant des années, pour s’être organisés, avoir vécu, toutes communautés confondues (avec toutes les difficultés que cela entraîne), dans une zone libérée, autogérée, avec ses propres «lois», ses solidarités… Intolérable ! Il fallait en finir !

Le sale jeu de certaines organisations « humanitaires »

Soyons clairs, la plupart des associations humanitaires intervenant sur la «jungle» ont docilement participé au démantèlement, acceptant de donner aux flics la liste de leurs intervenantEs qui seraient accréditéEs pour pouvoir assister et participer à l’opération. ChargéEs de diffuser la propagande gouvernementale et préfectorale, rassurant les uns, menaçant les autres, iels contribuèrent, aveugles aux drames qui se nouaient, à ce que «tout se passe bien », passant par pertes et profits le désarroi de milliers d’êtres humains traités comme du bétail, incapables de faire des choix de destinations improbables, incapables d’interrompre le tri indécent des flics français et anglais chargés d’identifier au faciès les mineurs. Entassés dans des sordides containers pour les plus chanceux, errant dans les parcs de Calais, reformant des campements de fortune dissimulés pour les autres, des centaines d’enfants furent ainsi laissés à l’abandon dans ce sordide démantèlement humanitaire.

Choisir son camp, développer la solidarité la plus large, favoriser l’auto-organisation des luttes des migrant·e·s

Des luttes des sans-papiers à l’arrivée plus récente de dizaines de milliers de migrantEs, la «gauche» française et la plus grande partie du mouvement humanitaire ne sont jamais parvenus à se départir d’un paternalisme post-colonial insupportable. Objets d’une dévotion quasi religieuse par certains, petits soldats de stratégies élaborées ailleurs par d’autres, la question de l’auto-organisation des sans-papiers et migrantEs est essentielle. En constituant des collectifs indépendants et autonomes, les sans-papiers – travailleurs ou non – ont depuis longtemps combattu ces dérives du mouvement ouvrier. Le rôle des révolutionnaires est essentiel pour créer les conditions afin qu’émergent des structures autonomes identiques chez les réfugiéEs et migrantEs. Telle est et sera notre intervention. Pour autant, nous ne saurions ignorer la nécessaire articulation de cette construction d’un outil autonome permanent, avec l’urgence de développer un mouvement antiraciste et antifasciste massif. C’est ainsi qu’il nous paraît vital d’organiser, ou d’impulser la création de collectifs de soutien aux migrantEs partout où les racistes et l’extrême droite pointent leurs nez. Partout où le FHaine a tenté d’organiser des rassemblements ou des manifestations anti-migrantEs, il s’est jusqu’à présent trouvé en échec. S’en satisfaire serait dangereux et il nous paraît urgent d’organiser des échéances nationale permettant de mettre au travail les collectifs de soutien en construction. Le week-end international du 18-19 mars est une opportunité dont il faut nous saisir.

Alain Pojolat