Antifascisme et sécurité 

Interview de trois camarades d’A2C qui militent dans le CARAF, Collectif Antiraciste et Antifasciste de Romainville-Les Lilas-Le Pré-Saint-Gervais, en Seine-Saint-Denis. Lors des élections présidentielles de 2022, Reconquête ! a fait 8% aux Lilas, ce qui a donné la confiance à ses militant·es pour venir régulièrement diffuser des tracts sur le marché de la ville avec l’objectif de s’implanter. Retour sur les expériences menées pour s’y opposer et les débats que cela soulève sur la sécurité des militant·es antifascistes.

Quelle est la réaction des habitant·es et commerçant·es à la présence des fachos sur le marché ?

Marie : Il y a une banalisation du RN et des partis fascistes. Tous les dimanches, le PS, le PCF, le Parti des travailleurs, LFI diffent sur le marché. Quand on a lancé le « Z-Alerte » parce que Reconquête ! venait, ces partis-là continuaient à differ leurs tracts à côté. Il y avait peut-être un manque de confiance, mais il y avait aussi le fait de penser que c’est pas si grave. Quand il y a eu des tentatives de réaction de notre part pour leur arracher les tracts, gueuler des slogans, on était isolé·es. Certain·es nous ont dit qu’on se mettait en danger en faisant ça, que c’était violent. Mais il y avait un écho auprès des habitant·es : en voyant d’autres réagir, iels venaient discuter après avec nous. Depuis, notre collectif s’est développé, de nouvelles personnes sont venues. Les habitant·es réagissent plus que la gauche organisée présente et ça, c’est quand même inquiétant.

Charlotte : Effectivement, pour le PS, je me souviens d’avoir discuté avec les militantes, elles argumentaient dans le sens de : « On est en démocratie, ils se présentent aux élections, donc c’est normal qu’ils tractent ». Après, au sein d’autres partis, par exemple à LFI, il y a un débat en interne. Parmi elleux, il y a des camarades qui agissent avec nous. Et il y a eu une vraie évolution grâce à nos interventions sur le marché. On tractait auprès des habitant·es et aussi auprès des commerçant·es. Je pense qu’il y a des fachos parmi les commerçant·es, ça se sentait tout de suite. D’autres, par contre, étaient vraiment d’accord, surtout parmi les racisé·es.

Bidi : Lors de la dernière apparition des zemmouristes [le 14 décembre], ils étaient 5 avec un gars qui faisait leur service d’ordre. Quand on est arrivé·es, ils ont cherché à provoquer la polémique et à nous faire passer pour les violents. Ce qui a été complexe, c’est qu’au début, on était peu nombreux et donc masqué·es, par peur de se faire identifier par les fachos qui nous filmaient. On est apparu·es comme les personnes qui criaient sur d’autres personnes. Puis, des camarades sont arrivé·es avec un mégaphone et on a commencé à être une dizaine. On a retrouvé la confiance et on a pu enlever nos masques. Je pense qu’on faisait alors moins « antifas », d’autres personnes nous ont rejoint·es, et en face, ils ont un peu lâché du terrain. C’est la preuve qu’il faut le nombre en plus de la détermination. Mais des flics sont arrivés, appelés par le Parti des travailleurs et ça a rendu plus difficile la confrontation.

Charlotte : Je pense que ça vaut le coup, la prochaine fois, d’aller discuter avec ce parti pour comprendre quels étaient leurs objectifs, c’est assez incompréhensible.

Bidi : Et de renforcer nos arguments pour s’opposer aux leurs.

En menant une activité antifasciste, on s’expose donc doublement : aux fachos, qui nous prennent en photo, voire nous attaquent ; et à la répression policière. Comment abordez-vous les débats que cela soulève ?

Marie : Pour moi il y a une urgence absolue à s’organiser, à être le plus nombreux possible, à se mobiliser contre les fachos. Donc pour nous, il faut un collectif le plus ouvert et le plus large possible, dans lequel tous les gens qui ont envie de s’organiser contre le fascisme et le racisme puissent venir. Ça passe par virer les fachos quand ils viennent sur le marché et faire des collages partout dans la ville, mais aussi par organiser des fêtes de quartier, faire vivre la solidarité là où on est. On ne cherche pas à construire des actions coups de poing à quelques-un·es.

Charlotte : L’idée, c’est de re-diaboliser les fachos et de donner confiance aux gens pour que leur réflexe, même s’il n’y a pas les militant·es du CARAF, soit de dire « Vous dégagez de chez nous ! ». Et ça implique effectivement d’être le plus ouvert possible, de faire un antifascisme populaire. Donc, on ne sera pas d’accord sur tout, mais par contre on sera d’accord pour virer les fachos. Je pense que c’est ça, le préalable : qui sont les fachos et comment il faut les virer. Les autres débats en découlent : est-ce qu’on s’ouvre ? Est-ce qu’on est masqué·es ? Est-ce qu’on a des pseudos ?

Bidi : Avec la difficulté de parler de stratégie dans le collectif. C’est un peu paradoxal : on veut faire un front potentiellement le plus large possible, alors on évite les questionnements de fond sur ce qu’est le fascisme, pourquoi on fait ce collectif. Et comme ces questions-là ne sont pas résolues, il y a parfois des conflits, qui sont à la frontière entre des différences de stratégie et des incompréhensions. Certain·es ont défendu qu’il faudrait chercher à être des militant·es performant·es plutôt que discuter avec plus de gens, potentiellement d’horizons différents, moins radicaux. Mais il y aussi la question de la peur, qui peut faire partir des gens. Ça existe, ça prend par exemple la forme d’un débat sur les possibles infiltrations. Là encore, il y a des arguments qui vont dans le sens d’être un petit groupe affinitaire. Nous, on a décidé de dire qu’on s’en fout, si quelqu’un veut venir, on l’ajoute. Mais si quelqu’un dans le collectif vient et dit « mais en fait, moi, je flippe », qu’est-ce qu’on répond ?

Marie : J’ai l’impression que les collectifs type CARAF, qui s’énoncent comme collectifs antiracistes, antifascistes, peuvent attirer certaines personnes qui sont déjà un peu militantes, connaissent un peu le milieu antifasciste et ont des codes de lutte. Elles ont des visions de collectifs existants qui s’organisent de manière un peu clandestine. Mais, les réactions des habitant·es des Lilas ne sont pas les mêmes. Iels sont en flippe de la montée des fachos, du racisme et veulent s’organiser. Et je pense qu’en fait il n’y a pas cette peur, justement parce qu’ils voient que notre collectif est ouvert, parce que c’est large, parce qu’on ne va pas faire des actions commando à trois-quatre.

Charlotte : C’est un peu une vision fantasmée de l’antifascisme. Plus t’es caché·e, plus c’est dur d’y rentrer, plus ce serait un vrai collectif antifa. Ce ne sont donc pas des collectifs larges, populaires. Or, c’est ça qui manque le plus pour lutter contre les fachos, c’est ça qui nous protège et nous donne la confiance d’agir. Sachant que tout ce qu’on peut mettre en place pour des raisons de protection, par exemple passer de WhatsApp à Signal, se donner des pseudos, c’est un leurre. Si des gens veulent savoir qui on est, ils trouveront. Mais plus on va être nombreux·ses, plus dans notre quartier il y aura des gens convaincus et moins il y aura de risques. Donc, c’est justement l’ouverture qui nous protège vraiment.

Bidi : C’est un débat intéressant sur qui on veut faire rentrer dans le groupe et comment inclure des gens qui sont déjà attirés par le militantisme. Il y a toute une esthétique qui n’agit pas de la même manière avec tout le monde. Moi, j’ai 23 ans, j’ai commencé à militer il y a deux ans. Et avant, j’étais globalement attiré par ça, parce qu’il y avait des envies politiques mais aussi une attirance pour des actions galvanisantes. Avec l’imagerie du groupe militant un peu anar, un peu autonome. Mais il y a un écueil: c’est comme si, du coup, ce groupe devait incarner la perfection. On devrait être des militant·es efficaces, parfait·es, avec des relations au sein du collectif dénuées de conflictualité, on s’entendrait bien, on ne prendrait pas de risques parce qu’on est sérieux·ses. Et finalement, on crée une sorte de petite société qui fonctionne bien, on va pouvoir être hyper efficaces, donc sans besoin de s’allier avec des gens moins radicaux que nous.

Marie : Aujourd’hui, ce que les gens demandent, on l’a vu dans les AG « Bloquons tout », c’est de l’action. Des personnes qui nous rejoignent veulent agir. Il faut réfléchir à comment on arrive à aller parler aux gens pour être plus nombreux·ses, d’une façon qui nous enthousiasme. Comment on rend le marché hyper… fun, pour faire que les gens aient envie de se lever à 10h du mat’ le dimanche pour être là si les fachos viennent. 

Propos recueillis par Vanina Giudicelli (Paris 20e )