Derniers articles

A Rennes, une grève historique

Print Friendly, PDF & Email

Une grève historique de 132 jours a eu lieu en Ille-et-Vilaine, impliquant des centaines de postières, de postiers, d’usagères et d’usagers, 4 bureaux de Rennes et ses environs, et jusqu’à 16 bureaux de poste lors d’une journée d’action départementale.

La dernière grève qu’avait connu La Poste à Rennes remonte à 2000. Jusqu’à 300 factrices et facteurs avaient participé à ce mouvement, durant 18 jours de grève ayant donné lieu à l’occupation des locaux de la direction au bureau du Colombier. Dix-huit ans plus tard, une nouvelle grève historique. La stratégie de la Poste est de lancer des réorganisations en différé, bureau par bureau, à quelques mois d’intervalle. La direction espère ainsi limiter les tentatives de luttes coordonnées entre bureaux. Elle abhorre cette force. Cette force des exploité·es, qu’est le collectif, permettant de se retrouver et de rompre l’isolement provoqué par les techniques managériales. Même des personnes non titulaires, risquant de perdre leur emploi en grévant, ont trouvé des moyens d’être solidaires de leurs collègues.

Le collectif est une arme, et comme tout arme, elle s’affûte

Cette solidarité s’est construire au fil des différents événements qui ponctuaient la mobilisation. La grève a été visibilisée de façon directe et sans filtre par l’auto-organisation des postier·es. Le Réseau de Ravitaillement des Luttes du Pays Rennais a dès le premier jour de grève apporté son soutien. Au total, même si cela ne permettait pas de verser un salaire complet à chaque gréviste, 90 000 euros auront été récoltés par tous les moyens. Cette grève a été la première pour la plupart des participant·es, un lieu de rencontre qui a permis la libération de la parole. Il y a notamment cette factrice qui se pensait « anti-grève » jusqu’au jour du fameux 9 janvier – premier jour de grève – où elle a rejoint le mouvement, à partir de considérations plus ou moins personnelles quant aux conditions de travail, notamment l’impossibilité d’allumer le chauffage dans les voitures électriques « vertes » de la Poste durant l’hiver si elle voulait que la batterie tienne jusqu’à la fin de sa tournée. D’une colère liée aux conditions de travail, on arrive à plusieurs semaines de grève.

La lutte, cet espace où on se reconnaît

Chaque grève met en mouvement et, selon la durée, se met en lien avec d’autres grèves ou d’autres luttes, quelque soit l’outil utilisé. Alors oui, on pourrait rediscuter de l’outil le plus adapté pour résister, lutter, gagner, il y a d’autre moyen de s’attaquer aux capitalisme, sur son lieu d’exploitation ou en dehors (émeute, sabotage…). Toujours est-il que s’il y a bien une étape à ne jamais oublier, c’est l’action collective. En 4 mois de lutte collective, d’expression de la colère, de coups de pression, de fêtes, de mise en lien, les postières et postiers du 35 ont rencontré des milliers de personnes. Iels se sont rendu·es à Notre-Dame des Landes pour rencontrer des habitant·es, des zadistes et y construire un bureau de poste en bois, iels ont rencontré des cheminot·es en lutte également. Une rencontre qui a donné lieu au meilleur slogan de l’année : La Poste déraille, le rail riposte ! ; iels sont intervenu·es lors d’Assemblée Générales à l’université de Rennes 2 ; ont participé à plusieurs cortèges de tête, ont visité d’autres bureaux de Poste du département ou encore se sont rendu·es à Paris afin de rencontrer des collègues en lutte de Gironde, des Bouches-du-Rhône et des Hauts-de-Seine. La grève a un impact sur la santé mentale non négligeable. Pour celle qui s’est surprise à faire grève pour la première fois de sa vie – et peut-être pas la dernière – « le boulot, tu le fais pour la sécurité financière. La grève, c’est pour la sécurité psychologique. Parce que le travail, ça te bousille… » Une fois le travail repris, cette factrice s’est d’ailleurs retrouvée en arrêt maladie pour plusieurs jours tant le retour était rude. Pourtant, elle est revenue encore plus forte, encore plus sûre que ses collègues seraient là en cas de problème. D’ailleurs, elle qui est dyspraxique, cette grève lui a permis bien plus que de rencontrer ses collègues : elle les a représenté·es et est sortie de l’isolement.

La grève, un outil d’émancipation collective

Sortir du carcan dans lequel l’enfermait plus ou moins symboliquement sa RQTH (reconnaissance de la qualité de travailleuse handicapée) , se connecter avec ses collègues à qui elle ne parlait jamais, partager ses colères, les rendre légitimes à ses yeux et aux yeux de son entourage, et aborder des faits graves dont elle n’aurait jamais cru possible de le faire auparavant. Un an avant la grève, elle a dénoncé un viol qu’elle a subit de la part de son ex-compagnon, lui aussi postier. C’est par la force que le collectif lui a donné qu’elle a pu non seulement en parler, reprendre des forces, diffuser sa version des faits, et devenir une figure de résistance aux yeux de tou·tes. En grève, ce collectif a eu un effet libérateur. Par la grève, on se rend compte de toutes les colères que l’on accumule. On défie les chefs, on se rend compte d’où viennent les ordres, « d’en haut ». Mais pas à l’étage du bureau de Poste, non. Encore plus haut. C’est là qu’on capte l’intérêt de se battre ensemble, si on veut arriver à faire bouger les choses. On prend confiance en soi, on apprend à connaître les autres qu’on ne fait que croiser en temps « normal ». On remet même en question la normalité : le temps de la grève devient la base. Par ce biais, on reprend le dessus sur son quotidien, on décide de son emploi du temps, et on prend conscience de l’importance de notre travail, et donc de notre pouvoir. Non, nous ne sommes pas rien. Nous sommes même tout. A l’heure où des centaines de pétitions sont à signer en ligne, où des vidéos de violences policières racistes circulent sur internet en ne nous proposant pas d’agir concrètement pour détruire ce système, où les tribunaux attaquent quelques personnes pour diviser les collectifs… Ce système, tel un rouleau compresseur, nous pousse à être seul·e, à nous résigner. Aujourd’hui à Rennes, le travail a repris, mais les liens continuent d’exister et plusieurs rendezvous sont donnés pour garder contact jusqu’à janvier où les réorganisations pourraient revenir sur le tapis… et peut-être contrées.

Solen·e Rennes