Nous sommes fortes, nous sommes fières, antisionistes antifascistes, contre vos guerres ! Retour sur les mobilisations féministes du 8 mars 2026

Le 8 mars 2026 a été massif en France, et traversé par une radicalité politique (anticapitalisme, antiracisme et antifascisme, antiguerre) très présente. À Rennes, Marseille et Paris, la lutte contre l’extrême droite et le racisme a occupé une place centrale qui s’est concrétisée dans ces deux dernières villes par une importante riposte à la tentative d’intrusion de Nemesis et Nous Vivrons, collectifs fascistes et sionistes. Entretien avec Kim, Juliette, Vanina et Alice, camarades d’A2C et militantes impliquées dans la construction du 8 mars à Rennes, Marseille et Paris. 

Un 8 mars massif pour un féminisme antifasciste et anti impérialiste

Ce 8 mars 2026 en France, marque particulièrement par son ampleur. 130 000 manifestant’es annoncé’es à Paris, 10 000 à Rennes, 20 000 à Marseille, mais aussi un saut quantitatif dans de plus petites villes qui n’organisaient pas systématiquement des mobilisations jusqu’ici. « Je pense que c’est le plus grand 8 mars qu’on ait eu hors mouvement social » avance Kim. Si la force du mouvement féministe les années passées a pu fixer cette date dans les esprits de millions de personnes, la crise politique, l’explosivité de la situation nationale comme internationale et la menace fasciste bien présente dans ce contexte d’élections municipales ont sans doute joué un rôle pour la massivité du mouvement. 

Cette ampleur est une première victoire, alors que le mouvement féministe traverse une phase de clarification stratégique. C’est ce que nous rappelle Vanina en évoquant le contexte parisien : « les espaces d’organisation de cette manifestation ont été multiples du fait de désaccords stratégiques importants sur les revendications, le lien du féminisme – et son instrumentalisation – avec les questions d’offensives racistes, impérialistes, du génocide en Palestine, sur l’attitude à avoir face à la présence prévisible de Nemesis et Nous Vivrons qui avaient déjà participé à trois manifestations. Ces dynamiques rendent la taille des manifestations incertaine, mais avec beaucoup de possibilités selon ce qui est proposé par les différents espaces ».

À Marseille, où le Rassemblement National se renforce et a de grandes chances d’atteindre le second tour, Juliette pointe la centralité des mots d’ordre antifascistes dans la marche : « Il y a eu un petit moment d’apathie après la mort du fasciste à Lyon, mais maintenant il y a un retournement d’ambiance, une possibilité de reprendre la rue. Il y a des gens qui se sont dit qu’investir le danger fasciste des Municipales, ça passait aussi par la rue. ». Même si le RN est moins implanté à Rennes, « c’est sûr que le mot d’ordre antifasciste, il était très présent sur les pancartes », abonde Kim. Pour Vanina, la jeunesse des manifestant’es « a joué sur le fait qu’une grande partie d’entre elleux portaient un féminisme politique, anticapitaliste, antiraciste, antifasciste et anti-guerre. Les slogans, les pancartes, allaient dans ce sens. Dans un monde en crise, qui conduit à la barbarie, la nécessité d’une remise en question globale de la société est une préoccupation de plus en plus présente ».

Un peu plus d’une semaine avant le 8 mars, les États-Unis et Israël commençaient à bombarder l’Iran avec le soutien de la France. Pour Juliette, ce contexte d’accélération des tensions impérialistes a aussi joué dans la massification de la mobilisation féministe : « Je pense qu’il y a eu un double mouvement de à la fois convaincre le mouvement féministe de la nécessité de ces positions et de convaincre des organisations, comme celles mobilisées pour la Palestine, de la nécessité d’investir le front féministe. C’est sûr que de réussir à faire les deux, ça a construit la manif féministe. »

Une riposte victorieuse face aux fascistes et aux sionistes par en bas, qui permet de clarifier les suites

Un des enjeux de ce 8 mars, dans une période de montée de l’extrême droite, était de construire la riposte face aux velléités des groupes sionistes et fascistes de rejoindre la mobilisation féministe. À ce niveau-là, les expériences menées à Marseille et Paris constituent des victoires politiques. À Paris, sous la pression du mouvement, les fascistes de Nemesis avaient annoncé peu avant le 8 mars renoncer à défiler, appelant plutôt à un rassemblement à l’autre bout de la ville, dans le 16ème arrondissement. Le collectif sioniste Nous Vivrons avait lui bien l’intention de marcher aux côtés du cadre unitaire, ce à quoi s’est opposée massivement la manifestation. 

Alice témoigne de la richesse de la riposte qui a dépassé le cadre des organisations. « Un cortège s’est détaché de la manifestation et concrètement engagé dans la riposte. En plus du SO prévu pour l’occasion, on a été rejoint’es par beaucoup de monde. On était peut-être 3000 à essayer de se tenir pour faire bloc, c’était vraiment un moment très fort. »  Pendant que le cortège se déplaçait pour contrer toutes les tentatives de Nous Vivrons de rejoindre la marche, « les chars, les camions balançaient plein d’infos pour expliquer ce qui était en train de se passer, pourquoi il y avait une nécessité de faire barrage. Des tracts étaient distribués avec un QR code qui donnait les informations en temps réel… Les gens étaient hyper bien informés et ça, j’ai l’impression que ça a beaucoup joué. ». « La répression n’a pas été très violente, mais en fait, elle n’aurait pas pu l’être, parce qu’on était vraiment beaucoup trop nombreux’ses, il y a eu vraiment une massification ».

Vanina revient sur l’organisation par en bas de la riposte. Pour le réseau Grève féministe (cadre organisateur, dominé par l’orientation des directions syndicales), «  le plus important était de tenir leur événement, puis la manifestation, même si cela impliquait la participation des fascistes Nemesis et des sionistes Nous Vivrons. Un cadre alternatif s’est mis en place, appelé inter-orga, qui regroupait les collectifs et organisations qui refusaient de manifester dans ces conditions. Honnêtement, cet espace n’avait pas le rapport de force face au réseau de Grève féministe : regroupement de collectifs de taille moins importante, avec une cohésion moins forte parce que nous étions traversés par de nombreux débats stratégiques sur ce qu’il nous paraissait important de faire dans cette situation : Quelle(s) base(s) féministe(s) dans ce cadre ? Sur quelle(s) force(s) s’appuyer pour mener à bien nos objectifs ? Quelle(s) relation(s) avoir avec Grève féministe, les syndicats et les syndicalistes ? Ce qui a rendu possible de gagner, c’est donc à la fois la constitution de ce cadre alternatif, qu’on a volontairement limité à l’objectif commun d’empêcher les fascistes et les sionistes de manifester et les dizaines de milliers de personnes qui sont venues manifester avec le même état d’esprit ! Le fait de reprendre la main en proposant une stratégie publique et inclusive, dans un contexte où la campagne municipale avait vu se déployer les offensives de ces groupes fascistes et sionistes, a payé ».

À Marseille, Nous Vivrons appelait à un rassemblement sur l’artère principale du centre ville à la même heure et tout près de la manifestation intersyndicale du matin. L’initiative d’une réponse n’a pas émergé en premier lieu des cadres féministes mais des collectifs antifascistes qui ont rapidement appelé à un contre-rassemblement. « C’est plus difficile de convaincre et d’avoir la discussion sur Nous Vivrons que sur Nemesis » constate Juliette. Malgré la dissociation de certaines directions syndicales, 300 personnes ont encerclé pendant près de trois heures la vingtaine de militant’es sionistes, rendu’es inaudibles par les slogans. « La politique du fait accompli, ça peut marcher, parce que là, il faut que les directions assument qu’elles ne sont pas venues rejoindre à quelques mètres d’elles un rassemblement où il y a eu des saluts nazis, lorsqu’on est dans une période où il y a eu des alertes à la bombe dans des locaux de la CGT », poursuit Juliette. Elle conclut : « Je pense que les discussions vont continuer et en vrai, cette expérience, c’est un bon point d’appui pour les avoir. » 

© Şener Yılmaz Aslan

À Rennes, les enjeux ont été différents mais les tendances du mouvement sont les mêmes. « Là où je trouvais que les dernières années, il y avait beaucoup un biais de ne parler que des idées et des valeurs de l’extrême droite, j’ai trouvé cette année qu’il y avait quelque chose de plus franc sur la mise en action », observe Kim. Peu de temps avant le 8 mars, avec une camarade Nous Toutes, elle a viré des militants du Rassemblement National qui étaient en train de tracter sur un marché. Deux semaines plus tôt, l’AG antifasciste de Rennes avait tenu un contre-rassemblement face à une commémoration pour le fasciste lyonnais qui avait vraiment eu vocation à marquer le terrain. « Je pense que l’accumulation de résistances physiques à la présence de l’extrême droite, c’est un argument qui est en train de prendre et de montrer que c’est possible de le faire par le nombre, sur des modalités qui ne sont pas forcément sectaires ». «Je le mets aussi dans les victoires du 8 mars » conclut Kim.

À partir des bilans du 8 mars, quelles perspectives pour le 14 ?

La question est désormais de savoir ce que ce 8 mars peut laisser espérer pour samedi prochain, le 14, contre le racisme, le fascisme, l’islamophobie et les violences d’État à l’appel notamment de La Marche des Solidarités. Pour Juliette, il est difficile de se projeter sur le 14 sans avoir posé les perspectives du mouvement féministe qui, à Marseille, a du mal à se structurer à l’année et à arracher des victoires. Si ce 8 mars a pu être « la possibilité d’organisation et de réponse à tout ce qu’on se prend dans la gueule pour tout, je ne sais pas à quel point ça a renforcé vraiment nos capacités pour traiter la question des oppressions, de l’exploitation, etc. » Elle ajoute : « Il faut encore avoir des discussions sur comment on fait pour que ces mots d’ordre sur le mouvement antiraciste, sur le mouvement anti-impérialiste, sur le mouvement antifasciste, mais aussi sur le mouvement féministe lui-même, la grève politique… ne soient pas juste des choses qu’on agite, mais qu’à partir de ça, on engage nos corps, nos vies, nos tafs, nos quartiers dans un rapport de force. »

Si une bonne partie des dizaines de milliers de manifestant’es qui ont défilé le 8 mars à travers la France n’a pas besoin d’être convaincue de rejoindre le 14, « le mouvement antiraciste est pour l’instant moins fort que le mouvement féministe pour imposer des dates de manifestations incontournables », constate Vanina. « Quand je vois dans le 20e arrondissement de Paris que les collectifs et réseaux qui ont permis la réussite d’un 8 mars contre la présence de Nemesis et Nous Vivrons sont les mêmes que ceux qui préparent la manifestation du 14 mars, je pense que la manifestation sera réussie. Mais la question est de savoir si les espaces de construction de cette échéance auront été suffisants pour faire connaître l’importance de cette date. » À Rennes, Kim partage cette même interrogation : « il n’y a pas de lieu d’organisation pérenne sur les questions antiracistes alors que la stratégie, c’est quand même d’essayer de construire un mouvement de masse. » De la même manière que ce qui a émergé pour le 8 mars, face à la frilosité des organisations syndicales, la nécessité de construire des cadres alternatifs s’impose. Selon Vanina, « pour le 14 mars et la construction d’un rapport antiraciste et antifasciste, le cadre qui peut permettre cela, c’est La Marche des Solidarités, qu’il faut donc soutenir et renforcer ! ». À Paris, Rennes et Marseille, des manifestations se tiendront. « Je pense que ça nous donnera d’autres indications sur la nature de ce 8 mars » conclut Kim.

Propos recueillis par Mathilde (Marseille)