Vérité et justice pour El Hacen Diarra : la lutte continue

Interview de Mathieu, camarade d’autonomie de classe impliqué dans la Marche Des Solidarité et actif dans la lutte pour la vérité et la justice pour El Hacen Diarra. Interview réalisée le vendredi 6 février.

Salut Mathieu, tu es un camarade d’autonomie de classe, tu es habitant et activiste du 20ème arrondissement et tu milites à la Marche Des Solidarité qui est une organisation nationale qui rassemble des collectifs de sans papiers et des collectifs de lutte contre le racisme. Dans la nuit du 14 au 15 janvier, El Hacen Diarra a été brutalement assassiné par la police dans le XXème arrondissement. Tu es actif aux cotés de sa famille et de ses proches pour construire la riposte et exiger vérité et justice. Est-ce que tu peux revenir sur ce qui s’est passé ? 

Dans la nuit du 14 au 15 janvier, El Hacen Diarra, un homme de 35 ans, résident du foyer des travailleurs migrants des Muriés, prenait son café, fumait une cigarette devant le foyer, quand autour de 22h, une voiture de police est venue le contrôler. Et sans qu’on sache précisément encore tout ce qui s’est passé, deux heures plus tard, il était mort. 

Selon des images qui sont ressorties, des témoignages que certains voisins ont commencé à partager, il semblerait que très vite, les trois premiers policiers qui l’ont contrôlé, l’ont frappé, l’ont tenu au sol, l’ont étranglé. Selon plusieurs membres de sa famille – et je partage ce qu’ils disent – il a été tué devant le foyer. Ce qui nous fait penser ça, c’est qu’il y a eu de très nombreux renforts policiers qui sont arrivés dans les minutes qui ont suivi son contrôle. Les voisins parlent de six voitures de police, dans la demi-heure qui a suivi le début de son contrôle. Des renforts de différents services, pas uniquement du commissariat du 20ème arrondissement, mais également de la BAC et d’autres. Donc il a été tué cette nuit-là. Ce qu’il faut avoir en tête, c’est que les policiers qui on tué El Hacen ce jour-là, font partie d’un commissariat qui a déjà tué et qui s’inscrit dans un long passé de violence policière. 

En 2023, des policiers de ce commissariat avaient renversé trois jeunes : Safiatou, Salif et Ilan, de 16, 15 et 13 ans, qui rentraient de la mosquée un soir de ramadan dans la rue de Bagnolet. Les policiers leur étaient rentrés dedans en voiture, les avaient fait tomber au sol, leur avaient sauté dessus, maintenus au sol, frappés, et avaient ensuite menti. Ils avaient adopté la même stratégie qu’actuellement avec le meurtre d’El Hacen à savoir la mise à contribution de toute la hiérarchie policière (le commissariat, les institutions, la préfecture et le ministère) pour se couvrir. Ils avaient tué la Lamine Dieng en 2007, dans un fourgon devant le commissariat, et maintenant ils viennent de tuer El Hacen Diarra. 

El Hacen ainsi que plusieurs membres de sa famille ont résidé plusieurs années dans ce foyer. El Hacen est Mauritanien. Il y a plusieurs personnes de sa famille qui résident au foyer, comme lui : un frère, un cousin, son père, et d’autres membres de sa famille sont soit dans d’autres foyers de région parisienne, soit dans des résidences plus classiques. Il a même un de ses frères qui est membre de la coordination sans-papiers 75, militant de la lutte pour l’égalité des droits et la régularisation.

Quelques jours après son assassinat, il y a eu un grand rassemblement devant le foyer, organisé par la famille, par les résidents, par les collectifs de sans-papiers, la Marche des Solidarités, qui a rassemblé des centaines de personnes pour un premier hommage. Ce premier hommage n’était pas uniquement un hommage de recueillement car immédiatement dans les prises de parole de la famille d’El Hacen et des résidents, une volonté de se battre a émergé, pour ne pas laisser passer ce qui lui est arrivé, pour savoir ce qui lui est arrivé, pour faire que ces tueurs et ceux qui l’ont couvert soient condamnés et suspendus jusqu’à leur condamnation, mais aussi pour lancer un mouvement qui redonne la confiance pour que ces crimes cessent. Et juste après le premier rassemblement en hommage, il y a Laurent Nunez, ministre de l’Intérieur, qui a fait le tour des médias pour dire que les policiers ne seraient pas suspendus et que lui ne voyait pas pourquoi ils devraient l’être. Et ça, c’est un message envoyé à tous les policiers. Vous pouvez tuer, vous serez couverts. C’est un message envoyé aux policiers qui ont tué El Hacen que l’institution sera derrière eux. Avec ces messages envoyés par le plus haut sommet de l’État, il y a fort à parier que les policiers se sentent en toute légitimité/tranquillité de recommencer. Dond quand ils passent devant un des 7 foyers du 20e arrondissement, un des 200 foyers de travailleurs migrants du reste de la région parisienne, quand ils passent dans les quartiers populaires, quand ils contrôlent des personnes noires, des personnes arabes, on sent que la police se sent en toute impunité de tuer car ils savent que l’institution sera derrière elles.

Nous, ce qu’on a voulu faire, c’est commencer un mouvement qui renverse ça. Après ce premier rassemblement, comptant des centaines de personnes, il y a eu une manifestation la semaine d’après, le dimanche 25 janvier, où 3000 personnes sont venues et ont marché du foyer jusqu’en direction du commissariat, avec, l’envie de continuer à rendre hommage, mais trop en colère pour s’en tenir aux hommages. Et par exemple, ce qu’on avait appelé à faire à ce moment-là, et qui a assez bien marché, avec la famille et les résidents, et les collectifs de sans-papiers, c’est que les murs se recouvrent de messages, avec toujours ce double objectif.

On n’oublie pas la scène. On est avec toutes celles et ceux qui subissent le racisme. On arrête de reculer, et surtout, on montre à la police que maintenant, quand il n’y a pas de roues dans certains quartiers, on leur est explicitement hostile.

Ils le voient sur les murs, ils le voient sur les affiches. Et ça, on souhaiterait que ça continue dans ce sens. Et la prochaine étape que la famille veut construire, ce sera le samedi 21 février.

À Paris, une marche en direction du ministère de l’Intérieur.

On le voit à chaque nouveau crime policier. Beaucoup dans le champ politique en appellent à l’IGPN. En fait, ça découle d’une idée tenace, à gauche y compris, qui est celle que les crimes policiers seraient le fait de brebis galeuses dans la police, et qu’il serait possible, c’est ce que propose la France insoumise dans son programme, par exemple, de refonder une police républicaine en expurgeant les mauvais éléments. Qu’est-ce que tu penses de ces raisonnements et de ces propositions ? Est-ce que tu peux nous expliquer ce que les flics et l’IGPN ont fait pour El Hacen Diarra dès le premier soir, pour empêcher que vérité et justice soient faites ? 

Les policiers ont tout de suite cherché toutes les caméras qu’il pouvait y avoir dans la rue, toutes les fenêtres qui étaient allumées, et dès le lendemain, l’IGPN était à la porte de chacun des voisins qui auraient pu avoir quelque chose, pour mettre des coups de pression afin d’essayer de récupérer des témoignages. 

La famille d’El Hacen n’a rien su avant le lendemain matin quand ils sont allés au commissariat du 20ème arrondissement, là où on leur avait dit qu’El Hacen avait été mis en garde à vue. Quand ils sont arrivés au commissariat, on leur a rien dit, on les a emmenés directement à l’IGPN. Et c’est seulement une fois arrivés à l’IGPN, qu’ils ont appris qu’El Hacen était mort. Ils ont ensuite été immédiatement interrogés pour savoir si El Hacen était cardiaque, s’il avait des problèmes de santé, s’il prenait des médicaments, etc…

Le lendemain de son assassinat, je crois qu’il y avait un article qui est sorti tout de suite, très vite, dans Le Parisien, qui donnait un peu les éléments de défense qui sont ceux de la police, de la préfecture et du ministère de l’Intérieur depuis son assassinat à savoir : El Hacen est mort d’une crise cardiaque en garde à vue au commissariat. Il y a été emmené suite à un contrôle de police où il aurait été arrêté parce qu’il fumait du cannabis. Ça, c’est le récit que la préfecture, le ministère de l’Intérieur et le commissariat maintiennent depuis maintenant plusieurs semaines. Donc voilà ce que fait l’IGPN : elle cherche à donner de la matière à la thèse de la police pour que justice ne soit jamais faite. J’aimerais bien que les personnes qui pointent les brebis galeuses me disent où elles sont dans cette affaire. Parce que là, on voit très clairement : les trois premiers policiers qui le tuent, puis les six voitures qui débarquent derrière – donc ils sont déjà au moins une vingtaine à couvrir leurs collègues qui viennent de tuer- puis le commissariat du 20ème arrondissement dans sa globalité couvre les assassins. Puis la préfecture de Paris couvre les assassins. Puis le ministère de l’Intérieur couvre les assassins. Et là, on voit bien qu’ils sont tous dans le même bateau. Et je pense que là-dessus, il y a plusieurs choses à développer :

Déjà, dans un premier temps, toutes les dernières élections le démontrent, que ce soit dans les sondages ou que ce soit dans les bureaux de vote les plus proches de casernes, de gendarmerie ou d’endroits où on sait qu’il y a beaucoup de policiers qui vivent : les policiers votent très majoritairement pour le Rassemblement national. Les policiers sont des racistes. Et tous les électeurs du Rassemblement national sont des racistes. Ça, c’est déjà les prendre à une échelle individuelle. Mais ensuite, c’est à prendre d’un point de vue de l’institution. Et là, on rentre vraiment sur la question avec laquelle la gauche en France a le plus de mal : c’est la question de l’État. La question de l’État et de comment on l’affronte cet État. De ce point de vue-là, on sait très bien que ce qui domine, c’est le réformisme. Derrière ça, c’est le fait que l’État serait un terrain neutre qui serait à conquérir. Et si jamais c’est la gauche ou une forme de progressisme qui parvient à le conquérir, alors l’État deviendrait magiquement de notre camp, de notre côté, du côté de la classe. Et je pense qu’il y a de ça derrière ce que tu dis sur la question des brebis galeuses : une institution qui serait réformable. Mais l’État, il est raciste. L’État, il est autoritaire. Et pour asseoir cette autorité, il s’appuie très fortement et depuis toujours sur l’institution policière qui n’a pas attendu 2026 pour tuer. Nombreux sont les crimes, que ce soit les morts de Charonne, les morts du 14 juillet 1956, les morts dans les quartiers populaires, la répression de toute forme de révolte, la répression de tous mouvements sociaux de ces dernières années, les témoignages qui sont sortis des écoutes qu’on avait à Sainte-Soline sur plein d’aspects… La police n’est que le bras armé d’un État qui est autoritaire et qui va l’être de plus en plus, d’un État qui est raciste et qui va l’être de plus en plus.

Du fait du développement général des conflits et de l’impérialisme, la classe dominante n’a pas d’autre choix que de se doter d’un État raciste et autoritaire et pour asseoir cela, il va falloir une institution policière qui affronte la population. Donc de ce point de vue-là, il n’y a rien à sauver. Et toutes les formes de réformes qu’on a pu entendre ces dernières années, ces dernières décennies, prenons l’exemple de la mise en place de caméras sur les policiers pour, -je ne sais pas pourquoi d’ailleurs ?-, pour que lorsqu’ils tuent, on puisse voir comment le crime a été commis ? Je ne sais pas quel était l’objectif exactement. Moi, ce que je sais, c’est qu’aucun des 20 putains de policiers qui ont couvert les tueurs de El Hacen n’avait sa caméra allumée. C’est ce type de réformes dont on parle donc il faut arrêter de s’épuiser à penser que c’est ça qui va résoudre la situation. Il n’y a pas de bonne police, qu’elle soit nationale, qu’elle soit de proximité, qu’elle soit municipale, il n’y en a aucune. Là, on l’a vu, ils se sont tous couverts dans le meurtre d’El Hacen. Qu’est-ce que fait la police municipale ensuite ? Elle efface les tags de soutien à El Hacen. Il n’y a pas de bonne police. Malheureusement, ce qui est arrivé à El Hacen Diarra en est une démonstration. L’accroissement ces dernières années du nombre de tués par la police nous démontre que ce n’est pas prêt de s’arranger, à moins qu’il y ait un grand mouvement qui s’organise dans lequel on se donne les moyens de la défier, cette police, de lui montrer qu’on la surveille, qu’on s’y oppose, qu’on est plus nombreux et nombreuses qu’elle, que dès qu’ils contrôlent l’un·e d’entre nous, on est en solidarité, que dès qu’ils raflent dans un quartier, on s’y oppose et on est nombreux et nombreuses. Pour faire ça, il faut développer une stratégie dans laquelle on n’essaie pas, dans le mouvement, d’adoucir le niveau de conflictualité avec l’État, mais au contraire qu’on essaie de l’aiguiser, de le porter le plus loin possible car ça devient de plus en plus une question de survie, ce qui est arrivé à notre frère El Hacen en est une démonstration. Il faut faire circuler dans tous les quartiers du 20e arrondissement, et plus largement dans tous les quartiers, sur tout le territoire, que la police est un danger de mort pour toutes celles et ceux qui, parmi nous, sont racisé·es, toutes celles et ceux qui, parmi nous, sont étrangèr·es, avec ou sans papiers, sont musulman·es. Bientôt, le ramadan va démarrer et on sait très bien ce que la police fait pendant cette période. Je vous ai parlé tout à l’heure de ce qu’ils ont fait en 2023 quand ils ont renversé Safiatou Salif et Ilan, qui revenaient de la mosquée dans le 20ème arrondissement. Lors de la période de l’Aïd, la police, dès le matin, se met dans les quartiers, mitraillette en bandoulière et contrôle toutes les personnes qui sont en tenue de fête. L’Aïd, c’est une journée de fête, une journée où nos frères et sœurs musulman·es veulent faire la fête, s’habillent en tenue de fête, veulent être dehors, veulent être ensemble. Ces jours-là, la police verrouille les quartiers, contrôle les anciens, les plaque contre le mur… Elle veut faire baisser la tête à tout le monde.

Exiger vérité et justice, c’est vouloir faire cesser l’impunité et les crimes policiers. C’est se battre contre l’État qui, tu l’as rappelé, n’est pas prêt à faire des concessions en cette période. Face à tout ça, quelle stratégie adopter ? 

Déjà, comme tu l’as dit, c’est de comprendre que ce que l’on affronte, ce n’est pas une anomalie de l’État, c’est bien sa nature. Et qu’en plus, cette nature va aller en s’aggravant. On est dans une situation politique générale dans laquelle il faut s’attendre à ce que l’autoritarisme de l’État se développe. On voit bien, là, depuis maintenant plusieurs mois, plusieurs années, le niveau d’instabilité du pouvoir qui ne parvient plus, par les moyens traditionnels de la démocratie bourgeoise, à asseoir son pouvoir. Et de ce fait-là, la classe dirigeante n’a pas d’autre choix que de s’armer, d’armer l’État, la police et de renforcer l’armée. Ils n’ont pas le choix. Donc, ce qui est arrivé à El Hacen, ce n’est pas un accident. Et malheureusement, si on ne réagit pas, il va y avoir de plus en plus d’El Hacen Diarra, de Zyed et Bouna, d’Adama Traoré, de Lamine Dieng… 

C’est important de développer l’analyse de la trajectoire du capital, qui, pour l’instant, n’est absolument pas du fait des fascistes mais pourtant ce contexte-là renforce Le Rassemblement National, Reconquête et les formes d’organisation des fascistes.Mais ce n’est absolument pas le fait d’une certaine « fascisation » qui serait vraiment dédouaner la bourgeoisie et la classe dirigeante des meurtres qu’elle est en train de commettre. Et donc, il faut armer notre camp, armer notre classe de ces analyses-là, parce que ce sont de ces analyses-là que l’on doit déduire qu’il n’y a pas d’autre solution que de s’organiser par en bas, d’organiser notre classe, et que cette organisation ne sera pas possible sans une lutte, plus que conséquente, une lutte de tous et toutes contre le racisme, de tous et toutes, de partout, dans tous nos quartiers, dans tous nos lieux de travail. Si on ne combat pas et qu’on ne s’organise pas contre le racisme, alors il n’y a aucun espoir.

Par rapport à ta question sur comment on obtient vérité et justice, déjà, ça passe par le fait de dire que c’est notre frère qui a été tué, c’est notre voisin, c’est pas juste l’enfant de ses parents, le frère de sa fratrie. C’est quelque chose qu’il faut qu’on réinstaure : quand quelque chose comme ça se passe, on est tous et toutes concerné·es, visé·es, et donc notre réaction, ça doit être la réaction de tous et toutes. Il y a beaucoup dans ces cas-là, la question de la marche blanche, de la place des hommages et de la place de la lutte, qui seraient des choses distinctes. Il faut bien comprendre que la peine des proches et de la famille d’El Hacen, non seulement elle gigantesque, mais elle ne va pas disparaître. El Hacen ne va pas revenir. Par contre, ce dont elle a besoin, la famille, et elle l’exprime, c’est de ne pas être la seule à la porter, cette peine.

Ce n’est pas juste venir à un hommage, mais c’est s’organiser dans le temps. Parce que là, le combat va être très long, non seulement d’un point de vue judiciaire – on sait que les affaires comme celle-là durent dix ans, pour obtenir peut-être derrière quelque chose, et encore c’est rare – mais aussi parce que l’adversaire, il est gigantesque, c’est l’État. L’État, on ne va pas le faire plier par des pétitions, on ne va pas le faire plier en une ou deux manifestations, on ne peut le faire plier que par notre organisation, par notre nombre, et par la confiance qu’en réalité, le nombre, est de notre côté.

Les policiers du 20e arrondissement, sont quelques centaines, alors que nous sommes 200 000 habitants et habitantes. Les forces de police en France, elles sont plusieurs dizaines de milliers, peut-être un peu plus de 100 000, je ne sais pas exactement. Notre classe, elle est forte de dizaines de millions de membres, et il faut qu’on arme cette classe car elle seule est la solution face à ce qui se passe. Pour représenter la solution, il faut qu’elle s’engage contre le racisme, parce que justement, comme je le disais, la situation générale impose à la classe dirigeante de développer un État raciste et autoritaire et on l’a appris dans l’histoire, ça passe par le développement du nationalisme et par le développement du racisme. La gauche américaine était paralysée face à Trump. Là où réside l’espoir et la révolte, c’est dans la solidarité avec tous et toutes les migrants et migrantes ciblé·es par la police de l’immigration (ICE). C’est venu dans les quartiers de Los Angeles il y a quelques mois, dans les quartiers des grandes villes, et aujourd’hui, dans la résistance à Minneapolis, qui s’est développée d’abord en empêchant les rafles, et ensuite, à travers la confiance acquise, jusqu’à la grève contre le racisme. 

En France, on a eu un premier test il n’y a pas longtemps lors de la Journée internationale des migrants et des migrantes, autour des collectifs de sans-papiers, qui a permis de faire passer une certaine idée, qui a permis à des réseaux de syndicalistes dans certains secteurs de commencer à se redonner la confiance, de croire qu’il y a une possibilité dès lors qu’on s’organise contre le racisme. Il faut qu’on continue dans les mois qui viennent à pousser dans ce sens-là. Ça va être central d’articuler la question du racisme avec la lutte des classes, et la lutte des classes avec la question du racisme. De faire en sorte que tous et toutes, on se bat ensemble, et surtout, on laisse plus faire : on arrête de reculer, et on le fait avec la confiance qu’on est la majorité à ne pas être raciste. Ce qui manque maintenant, c’est que cette majorité qui n’est pas raciste se transforme en millions de personnes qui deviennent antiracistes, c’est-à-dire qui s’engagent activement. Cela représente la clé des prochains mois et des prochaines années, en France et ailleurs.

Tu l’as évoqué à plusieurs reprises déjà, je pense que le monde entier a les yeux rivés sur Minneapolis, c’est la lutte qui s’y joue depuis plusieurs mois contre Trump et ICE, la police de l’immigration. Il y a deux semaines, Trump a dû reculer face à la mobilisation, face à la grève générale, et a dû décider de retirer ses troupes de la ville. Est-ce que tu peux nous dire comment on peut s’inspirer de ça ici en France, et quelles vont être les prochaines perspectives pour la lutte pour El Hacen, mais aussi plus globalement pour la lutte contre le racisme en France dans les prochaines semaines et les prochains mois ? 

Peut-être avant de parler d’El Hacen, je vais parler un peu de Minneapolis. Je pense qu’il faut qu’on se dise que ce qui est en train de se jouer à Minneapolis concerne tout le monde. En tout cas, une victoire à Minneapolis sera un espoir pour tout le monde ; car iels sont engagé·es contre le racisme au cœur de la première puissance du monde, au cœur d’une offensive raciste très importante. Pourtant ça ne signifie pas qu’il suffit tous et toutes de regarder ce qui se passe à Minneapolis et d’espérer que ça tombe du bon côté ! Mais plutôt réaliser qu’il y a un espoir. Et que cet espoir, il doit nous animer et nous donner la confiance d’argumenter partout : là où l’on travaille, là où l’on s’organise, dans son quartier… La réponse doit venir de notre organisation à tous et toutes. En France, il y a des échéances très bientôt, les élections municipales dont le premier tour est le 15 mars et le deuxième tour le 22 mars. Il faut qu’on se saisisse de cette occasion-là pour justement dire « voter ne suffira pas, il faut s’organiser, il faut qu’on s’organise de partout ». Il y a une proposition qui est lancée par les collectifs de sans-papiers, collectifs de mineur·es isolé·es, la Marche Des Solidarités, les familles de victimes de violences policières, les collectifs qui luttent contre les violences policières, les collectifs qui luttent contre l’islamophobie : celle d’un grand mouvement la veille du premier tour, des manifestations partout sur le territoire le samedi 14 mars avec comme message : « ce qu’il faut c’est l’unité, mais pas l’unité de façade, l’unité dans l’action, dans la rue, la construction de la solidarité comme moyen aussi bien que comme objectif » . Et ça je pense que c’est une perspective dont tout le monde doit se saisir et que la meilleure manière pour que le samedi 14 mars soit massif, c’est qu’on n’attende pas le samedi 14 mars. C’est-à-dire que le samedi 14 mars, ça doit être le moment où on sort tous et toutes ensemble et que d’ici à là, on doit s’organiser partout et à travers des déambulations de quartier, des campagnes d’affichage et de collage, des réunions publiques, des rassemblements, qu’on combatte l’immobilisme, qu’on combatte le substitutisme, qu’on combatte l’idée qu’il suffirait de délire les bonnes personnes aux élections municipales pour régler tous nos problèmes.

Je pense qu’en ce moment, se développe quand même la conviction qu’on est dans une période grave et très dangereuse de marche vers la guerre, d’austérité, d’attaques gigantesques contre notre classe et que ça, il faut s’appuyer dessus pour dire la conséquence de ça, c’est qu’on ne peut pas juste déléguer à d’autres le combat qu’on doit mener, on doit tous et toutes s’y engager. Et on sait que se prépare un appel pour le 28 mars. Il va y avoir des mobilisations dans de nombreux pays contre le racisme et le fascisme.

Par exemple, des mobilisations No Kings devraient avoir lieu le 28 mars et il y a de fortes chances qu’elles soient gigantesques. Des grandes manifestations en Grande-Bretagne vont avoir lieu le 28 mars de ripostes contre le racisme et le fascisme dans de nombreux pays. En France, nous, on va commencer par le 14 mars parce qu’il y a un contexte local politique très particulier avec les municipales.

Mais il y a de très fortes chances que si le 14 mars soit massif, dès les jours qui suivent, il y a un appel à continuer et à retourner dans la rue le 28 mars. Quels que soient les résultats des municipales, on le sait déjà, le Rassemblement national va gagner à certains endroits, va gagner en légitimité. Les racistes vont gagner en confiance.

Quelques jours après la mort de El Hacen Diarra, moi, dans le quartier où je vis, dans le 20e, à Saint-Fargeau, il y a deux néo-nazis qui ont attaqué la présidente d’une association, Maria, une personne racisée. Ils ont voulu la sortir de sa voiture et l’agresser. Et ils l’ont dit, c’était le 19 janvier, 5 jours après la mort d’El Hacen, ils l’ont dit qu’ils voulaient lui faire la même chose que ce qui est arrivé à son frère.

Ça, ça signifie que non seulement il faut qu’on s’oppose au racisme, mais il faut qu’on ait une lutte aussi très spécifique contre les fascistes, qu’on leur empêche l’apparition dans la rue. Et ça, ça va être des enjeux très forts des prochaines années, la combinaison d’une lutte de tous et toutes contre le racisme et d’une lutte très spécifique contre les organisations fascistes. Et dans ce grand mouvement du 14 mars, la famille El Hacen va construire une première manifestation le 21 février pour aller jusqu’au ministère de l’Intérieur pour dire à Nunez qu’on a très bien entendu ce qu’il a dit, qu’on n’attend rien de sa part.

Mais par contre, qu’il lui comprenne qu’on va plus reculer, qu’on va s’organiser et que maintenant, sa police, on va la surveiller, on ne va plus la laisser faire. Et ça, c’est ce que veut faire la famille El Hacen et je pense que c’est le plus beau des hommages qu’on peut rendre à El Hacen. C’est que sa mort ne soit pas oubliée jusqu’à ce que justice soit faite et que surtout, elle permette de s’organiser pour qu’il n’y ait plus de morts comme lui. Des discussions que j’ai régulièrement avec la famille, ce lien n’est pas artificiel : ils lient vraiment les deux sujets. La meilleure manière de ne pas oublier El Hacen, c’est de se battre. Et dans cette bagarre-là, lui rendre hommage en rappelant qu’ils ont tué notre frère.