Marche contre l’islamophobie à Saint-Brieuc – Retour d’expérience

Crédit photo : Emmanuelle Pays / Hans Lucas

Les Cahiers d’A2C #20 – janvier 2026

Le 11 octobre 2025, le Front commun antifasciste des Côtes-d’Armor organisait une mobilisation contre l’islamophobie à Saint-Brieuc. Retour sur la construction de cette mobilisation, ses objectifs et les difficultés rencontrées.

Après le meurtre islamophobe d’Aboubakar Cissé en mai 2025, nous voulions une mobilisation pensée sur plusieurs mois plutôt qu’une réaction immédiate à une nouvelle atrocité. L’idée : pousser la gauche à se mobiliser clairement contre l’islamophobie et créer des liens de solidarité avec les personnes concernées pour permettre des actions communes par la suite.

Nous avions en tête la mobilisation du 21 avril 2024 contre le fascisme, qui avait rassemblé près de 2 000 personnes et plus d’une centaine d’organisations signataires1. Avec l’offensive islamophobe de la classe dirigeante qui a mené au meurtre d’Aboubakar Cissé, nous pensions que l’heure du réveil de la gauche sur le sujet avait sonné. Nous avons été trop optimistes : nous étions rarement plus d’une dizaine aux réunions de préparation et presque aucune organisation n’a participé activement à la construction de la marche, à part Solidaires et, dans une moindre mesure, LFI. Beaucoup d’organisations qui avaient signé l’appel antifasciste un an plus tôt ont soit ignoré nos sollicitations, soit refusé de s’engager.

Indignation à géométrie variable

Deux arguments revenaient. Le plus fréquent, porté aussi bien par des syndicats que par des associations de soutien aux exilé.es et par pas mal de personnes croisées en manif : « On ne veut pas lutter spécifiquement contre l’islamophobie mais contre toutes les discriminations sans distinction ». Cela revient à refuser de reconnaître que l’islamophobie est aujourd’hui la locomotive de tête du racisme en France et qu’elle exige une lutte spécifique.

Nous rappelions dans l’appel que si l’islamophobie a pu se développer ainsi, c’est aussi à cause du peu de réactions à gauche face aux lois et mesures répressives : loi de 2004 sur le voile, loi «séparatisme» mais aussi dissolution de collectifs luttant contre l’islamophobie comme le CCIF ou le CRI. Lutter contre l’islamophobie impliquerait pourtant de reconnaître que la classe dirigeante érige méthodiquement les musulman·es (et assimilé·es) en ennemi·es intérieur·es qui menacent l’identité et la sécurité nationale et de faire bloc contre ces attaques.

L’autre raison du refus exprimée était que notre appel2 dénonçait aussi bien des formes d’islamophobie largement condamnées (le « À bas le voile de Retailleau », le projet d’interdire le voile dans l’espace public pour les moins de 15 ans, le meurtre d’A. Cissé) ; et d’autres sur lesquelles plusieurs organisations ne voulaient pas se positionner pour diverses raisons (expulsions arbitraires d’imams, assignations à résidence, fermetures abusives d’écoles musulmanes ou de mosquées, gel des avoirs de maisons d’édition musulmanes, etc.). Pêle-mêle, certaines disaient manquer d’infos pour se positionner (malgré les nombreuses sources envoyées), d’autres refusaient de soutenir des institutions religieuses, d’autres allaient jusqu’à dire, en pleine polémique autour du rapport complotiste sur les Frères musulmans, qu’il fallait lutter contre l’entrisme de toutes les religions dans le sport, la politique et à l’école.

L’appel, sans concession sur les formes prises par l’islamophobie, reflétait les positions des personnes présentes aux premières réunions. L’absence de beaucoup d’organisations à ces réunions n’a pas permis de mesurer à quel point il était en décalage avec la ligne de beaucoup d’organisations de gauche, notamment celles qui défendent encore la loi de 2004 au nom de la laïcité. Si l’on voulait vraiment construire sur le temps long, nous aurions dû laisser plus d’espace à la discussion et essayer davantage de convaincre plutôt que de figer trop vite le texte.

Des conflits aux conséquences durables

Devions-nous retirer des éléments importants comme la répression contre l’abaya à l’école ou contre les mosquées pour élargir nos rangs ? Rien ne garantit que cela aurait suffi, mais nous aurions sans doute dû plus essayer d’ouvrir des portes au lieu de les refermer trop tôt.

À deux semaines de la marche, des tensions ont éclatées sur les organisations à inviter (Perspectives musulmanes, Lignes de crêtes, QG décolonial). Il serait trop long de détailler ici les raisons des réticences, mais on est plusieurs à avoir perçu une méfiance vis-à-vis de certaines organisations musulmanes et/ou décoloniales que l’on n’avait pas rencontrées jusqu’alors au sein du Front commun vis-à-vis d’autres organisations. Des craintes étaient notamment exprimées que certaines de ces organisations tiennent à la tribune des discours réactionnaires notamment sur les questions LGBTQIA+. Au final, toutes les organisations mentionnées ont été invitées, mais la tension ne s’est pas dissipée.

Le timing, la rentrée, d’autres urgences militantes : tout cela nous a empêchés de traiter sereinement ces débats. Des accusations d’islamophobie et de purisme ont fusé, des personnes des «deux camps» ont claqué la porte, alors qu’on était déjà trop peu, fragilisant le Front commun.


Une mobilisation faible mais enthousiaste

Le jour J a confirmé la difficulté à mobiliser : entre 300 et 400 personnes, peu pour une mobilisation régionale. Mais le cortège regroupait les militant·es les plus déterminé-es régionalement sur les questions antiracistes. Ça s’est ressenti dans l’ambiance. L’ensemble du cortège chantait des slogans antiracistes, pour la Palestine et contre l’islamophobie pendant littéralement tout le trajet (qui était pourtant trop long). Super accueil dans les rues. Visages surpris de voir passer un cortège contre l’islamophobie avec en tête de cortège des personnes racisées dont des camarades portant le foulard et des militant.es blanches chantant ensemble des chants antiracistes (je le précise, car j’avais jamais vu ça à St Brieuc). Quelques personnes sont descendues de leur appartement pour rejoindre le cortège. Un monsieur qui filmait le cortège avait les larmes aux yeux.

Pour autant, par rapport à nos objectifs – pousser la gauche à se mobiliser et créer de la solidarité concrète – le bilan est mitigé. Nous avons imposé le sujet localement et créé un précédent qui contribue à légitimer la nécessité d’une lutte spécifique contre l’islamophobie, mais les résistances sont profondes. À noter : Nous Toutes 35 a diffusé un appel, permettant de faire exister la question dans le milieu féministe breton.

Sur la construction de liens avec les premier•es concerné•es : nous avons tracté dans un quartier populaire et à la mosquée. L’accueil était bon, mais l’association de la mosquée ne voulait pas « faire de politique » et peu de personnes rencontrées sont venues à la marche composée majoritairement de militant·es blanc·hes.

Nous voulions organiser des moments conviviaux dans les quartiers (goûter contre l’islamophobie), mais faute d’énergie et face aux refus d’espaces socioculturels d’héberger des événements «politiques», cela n’a pas été possible dans le temps imparti, mais nous comptons persévérer. Une collecte de témoignages de situations d’islamophobie vécues a été faite sur un marché et nous prévoyons de le faire de nouveau avec l’idée d’inviter les personnes qui le souhaitent à témoigner lors d’une soirée qu’on pense organiser en 2026.

Nous entendons poursuivre la lutte contre l’islamophobie : continuer le travail de terrain, organiser discussions et projections sous différents angles (féminisme, école, laïcité…). avec la date du 15 mars (journée internationale contre l’islamophobie) en ligne de mire. Pour relégitimer le Front commun comme espace large (et non comme repère d’une minorité de radicaux), on organise fin janvier une grande AG pour tirer le bilan, dépasser les conflits et permettre aux organisations parties de revenir. Car les batailles à venir seront nombreuses et nous aurons besoin pour cela d’un espace large comme le Front commun.


Manu Daniel (St-Brieuc)

  1. Voir : Jalel et Manu, «Retour d’expérience de ripostes antifascistes locales», autonomiedeclasse.org, 2024 ↩︎
  2. 2 : à retrouver sur frontcommun22.wordpress.com/ ↩︎