18 décembre : lutte contre l’islamophobie à Marseille

Nous vous proposons une interview d’une camarade d’A2C, Wass de Marseille, qui revient sur les mobilisations qui ont eu lieu autour du 18 décembre et notamment à travers un prisme de lutte contre l’islamophobie à Marseille avec le collectif UMMA (Union des Marseillais.es Musulmans Anti-islamophobie).

Si vous préférez écouter cette interview, elle est disponible ici :

Tu milites dans le collectif UMMA, c’est un collectif contre l’islamophobie qui s’est constitué suite au meurtre d’Aboubakar Cissé. Peux-tu nous présenter les actions que vous avez déjà menées ?

UMMA c’est l’union des musulmans marseillais·es anti-islamophobie. On a mené une lutte de soutien à l’imam Ismail, qui est un imam marseillais. Il s’est vu harcelé par l’État une première fois pour apologie du terrorisme pour avoir retweeté une publication en soutien à la Palestine : c’est une lutte qu’on a gagnée. Il est également imam à la mosquée des Bleuets qui a été sommée de fermer. C’est passé en procès au tribunal administratif. Alors on a organisé tout un rassemblement. On était là pendant le procès et il a gagné. Le préfet a fait appel donc l’affaire est montée au Conseil d’État alors avec les camarades de UMMA on est montés à Paris. On a fait un rassemblement près du Conseil d’État. Il y a plusieurs personnes qui sont venues, qui ont montré leur soutien et témoigné de la répression islamophobe que d’autres associations ou musulmans en France ont subi. La mosquée des Bleuets à Marseille aujourd’hui, elle est toujours ouverte. C’est un lieu spirituel, mais c’est aussi un lieu de rencontre, de vie et d’apprentissage, de solidarité. C’est un endroit où les habitants du quartier peuvent faire société. On a aussi organisé des projections, des films, des discussions avec des invités. Par exemple, en novembre, il y a Wissam Xelka de PDH qui est venu avec Vincent Geisser. Il y a eu une discussion sur l’entrisme et le séparatisme pour comprendre justement comment l’identité musulmane est disqualifiée aujourd’hui en France. On a l’habitude, après ce genre de rassemblement, de discussion, de partager des repas conviviaux. Cette fois, c’était un délicieux couscous fait par des camarades.

Pourquoi la participation de UMMA au 18 décembre a-t-elle été évidente ?

On était présents avec UMMA le 18 décembre, qui pour le rappeler, est la journée internationale des migrant·es. En tant qu’enfant de migrants, en solidarité, en soutien aux migrant·es et à toustes les sans-papiers. Car il faut comprendre que l’on soit de la première, deuxième ou troisième génération, on sera toujours perçus comme migrant. Du coup, c’était évident pour nous parce que la question du racisme et particulièrement de l’islamophobie est centrale aujourd’hui à l’heure où l’immigration est perçue comme un danger car elle porterait avec elle une culture incompatible avec les valeurs occidentales. Ce qui fait que chaque migrant et musulman sont perçus comme une menace aujourd’hui pour la République.

En plus de ça, le terme « migrant » est devenu une insulte dans la bouche des médias et du gouvernement. Mais ce terme est chargé d’une histoire, de notre histoire, qui est l’histoire de la colonisation et celle des États-nations qui ont détruit, pillé et exploité des terres. Il y a des barrières qui ont été construites, des frontières qui nous ont coupé de nos frères et sœurs, de notre humanité. Du coup, notre présence le 18 décembre a été évidente. 

Quelles sont les stratégies de construction du collectif ? Est-ce que ça te paraît important de renforcer les liens avec les réseaux antiracistes et antifascistes marseillais ? 

La construction du collectif, comme tu l’as dit tout à l’heure, a fait suite à l’assassinat d’Aboubakar, paix à son âme, Allah yarhmou. Il y a eu une manifestation qui a été organisée à Marseille ainsi qu’une assemblée avec plusieurs collectifs, associations et LFI qui se sont réunis pour préparer la manif. Il y a eu l’envie de faire une prière pendant cette manif.

Ça a été proposé par des camarades qui se sont heurtés à un refus de la prière et ont fait face à des propos islamophobes. Du coup, après ça, la nécessité de se retrouver entre nous, de lutter ensemble a été indispensable, suite au constat du manque d’espace d’organisation qui laisse exprimer la parole des musulmans dans un contexte islamophobe. Depuis la création du groupe, la stratégie, c’était d’organiser une action chaque mois jusqu’au 15 mars, qui est la journée internationale de lutte contre l’islamophobie, pour construire une grande marche ce jour-là. L’idée de ce collectif serait que les 300 000 musulmans qui sont présents à Marseille deviennent une force politique. On veut que nos frères et sœurs s’impliquent dans la lutte en sécurité et en confiance. Bien sûr, avec UMMA, on soutient toutes les luttes antiracistes pour visibiliser nos voix, nos combats et dénoncer les actes islamophobes. Pour ta deuxième question, renforcer les liens avec le réseau Antifa, c’est une nécessité. Dans le milieu antifa, la question antiraciste, et spécifiquement la lutte contre l’islamophobie, était absente. Il y a eu des antécédents très fâcheux, pour ne pas dire racistes, mais depuis quelques années, grâce aux travaux des « décoloniaux » et des luttes portées par les collectifs antiracistes, les antifas prennent beaucoup plus cette question en compte. Nous, spécifiquement, ici à Marseille, on a fait le cortège du 18 décembre avec l’ASCM, qui est l’Antifa Social Club de Marseille. On a fait un cortège ensemble où il y a eu des slogans antiracistes, antifascistes ainsi qu’une prise de parole commune. On est actuellement en lien avec la riposte Antifa de Marseille, qui construit une contre-campagne contre le RN. Au sein de UMMA, il y a des débats sur notre participation dans les cadres antifa parce que les fachos n’ont pas le monopole de l’horreur : le système impérialiste et raciste nous opprime tous les jours… Ils avancent un agenda islamophobe de plus en plus violent. Et du coup, il y a certains camarades qui ne sont pas convaincus de la nécessité d’une lutte spécifique contre le RN. Mais pourtant, l’État pave déjà la voie aux fascistes et on reste quelques-un·es persuadé·es que les fascistes au pouvoir, ce serait un saut qualitatif énorme sur les attaques racistes. Une voie ouverte aux pires trucs dans la rue et l’impossibilité de nous organiser. Du coup, on a eu des débats en interne sur l’importance de rediaboliser le RN. Aussi, s’organiser avec les antifas, c’est pour nous une opportunité de construire des fronts larges, parce qu’on est beaucoup à avoir un intérêt à écraser les fachos. Les fachos nous détestent et tout le monde déteste les fachos. Mais par contre, on intervient dans ce cadre en étant très clair : la solution viendra d’un antiracisme politique, combatif et pas moral, qui est capable de faire face au racisme d’État.

Personnellement, je pense qu’il y a un truc qui mine la possibilité de construire un front antiraciste et antifasciste large : c’est le concernisme. Forcément, quand on a été confronté au poids de l’histoire des trahisons racistes de la gauche et même de la gauche qui se revendique révolutionnaire, ça crée de la défiance. On a besoin de construire notre autonomie politique et c’est dans ce sens-là qu’on a besoin d’espaces entre personnes concernées pour débattre de comment intervenir dans la France à Macron. Parfois, la non-mixité peut devenir une fin en soi, ce qui rend difficile les débats de fond pour trouver des stratégies qui ne laisseront aucune place au racisme et d’argumenter pour dire qu’on a besoin d’un front large et de toute notre classe pour renverser le racisme. Mais, de l’autre côté, il y a un antiracisme de posture, un antiracisme moral, des camarades blancs qui ne prennent pas leurs responsabilités face au racisme et qui se cachent derrière le prétexte des premiers concernés pour justifier leur inaction, du moins, cette posture ne les mets absolument pas en mouvement. Du coup, cette inaction s’auto-alimente des deux côtés. Je pense qu’il va falloir reconstruire de la confiance par des actes et pas par de la posture. J’invite vraiment tous les camarades antifas et antiracistes à débattre et construire ensemble dans l’action. Je suis convaincue qu’un front large et uni est nécessaire pour gagner et s’émanciper.

Est-ce que tu pourrais nous dire, quelles sont les prochaines actions qui sont prévues avec UMMA ? 

En ce moment, il y a des luttes qui sont menées à l’échelle nationale avec d’autres collectifs qui luttent contre l’islamophobie face à la répression des militants. Il y a des gels des avoirs, des perquisitions, etc qui visent à faire taire et à dissoudre la voix des musulmans. Toute cette répression vise surtout les camarades qui portent la lutte pro-palestinienne. Du coup, il y a tout un travail qui est fait là-dessus. Et le 24 janvier, on projette le film « 2004-2024 » qui est sur la loi de 2004, qui, je le rappelle, est l’interdiction du port de tenues ou de signes religieux ostensibles dans les établissements publics, ce qui a mis à l’écart les femmes voilées. Ce film retrace un peu l’histoire de la légalisation de l’islamophobie en France. Et pour février, on voudrait organiser un week-end de discussions, de débats autour de plusieurs thèmes. C’est encore en préparation là, mais ça sera aussi l’occasion d’appeler à rejoindre La Marche Des Solidarités avant le 15 mars.