Nous vous proposons une interview de Hugo de Toulouse qui revient sur les mobilisations qui ont eu lieu autour du 18 décembre et notamment la grève de 3 jours, dans le secteur du social.
Si vous préférez écouter cette interview, elle est disponible ici :
Dans le dernier numéro de la revue, tu exposais que tu as fait partie des quelques militant·es syndicaux·les à proposer de se relier au mouvement Bloquons tout et à la date du 10 septembre en argumentant que les attaques sur le secteur social répondent à la fois à une logique austéritaire et à une logique raciste. La réussite de cette journée a servi de tremplin pour que l’AG Social en lutte 31 construise une grève de plusieurs jours – du 16 au 18 décembre – sur cette même base.
Peux-tu nous faire un bilan de ces 3 jours de grève ? D’autres secteurs vous ont-ils rejoint·es dans cette dynamique ?
Social en lutte 31, c’est une AG qui réunit des travailleur·ses, des étudiant·es et des usager·es du secteur social. Certain·es sont syndiqué·es, d’autres non. Et les trois jours de grève, du 16 au 18 décembre, ça répondait à l’appel des Rencontres nationales du travail social. C’était un appel contre les coupes budgétaires, la privatisation, la précarisation du secteur. On a signé à la fois cet appel et celui de la Marche des Solidarités. Ce qui nous a permis d’articuler explicitement les politiques austéritaires et la montée du racisme. C’est une AG où les arguments antiracistes s’imposent assez facilement. Il y a beaucoup de travailleur·ses sociaux·les qui interviennent dans l’hébergement d’urgence. Et dans ce secteur-là, le racisme est particulièrement visible : l’immense majorité des personnes à la rue sont des personnes étrangères et les logiques de tri, d’exclusion, de sous-financement, tout ça frappe d’abord les exilé·es. Et du coup, tout le monde le constate concrètement sur le terrain.
Donc il y a eu l’appel à ces trois jours de grève et mobiliser sur trois jours de grève en fin d’année, dans une période où tout le monde est déjà débordé, ça a été vraiment difficile. Les 16 et 17 décembre, il y a eu très peu de grévistes mais ce sont des journées qui ont surtout permis de faire du tractage, de discuter, de créer du lien à la fois avec les collègues mais aussi avec d’autres secteurs en lutte, notamment les AESH, l’éducation. C’est clairement le 18 décembre qui a constitué le point fort de toute la séquence. Pour préparer cette journée-là, on avait repris un cadre antiraciste qui était celui de Bloquons le racisme, construit pour la journée du 10 septembre. On a eu une première AG de préparation, qui a réuni quand même une quarantaine de personnes, avec plus de 20 organisations différentes, dont de nombreux syndicats. C’était quelque chose qui était inédit d’avoir autant de monde, et d’avoir la présence d’autant de syndicalistes. C’est l’appel à la grève de la Marche Des Solidarités qui a permis de rassembler bien plus largement que les années précédentes. Après, concrètement, SUD Santé-Sociaux a été le seul gros syndicat à pousser réellement à la grève pour le 18.
Cet appel a permis une journée qui a été vraiment très réussie avec une AG du travail social le 18 au matin qui a réuni une soixantaine de travailleurs et travailleuses et une AG antiraciste dans l’après-midi, où il y a eu une centaine de personnes avant une manifestation avec plus de 700 participant·es. C’est un succès, parce que c’est la plus grosse mobilisation qu’on ait eu le 18 décembre à Toulouse de mémoire. À titre de comparaison, la dernière grosse date c’était en 2023, en plein mouvement contre la loi Darmanin, où on avait rassemblé moins de monde : à peu près 600 personnes. Pour moi, ça montre que l’articulation entre lutte sociale et lutte antiraciste, loin d’affaiblir la mobilisation, a permis d’élargir et de donner une nouvelle dynamique.
Pourquoi selon toi est-ce important de se mobiliser à la fois contre l’austérité et le racisme ?
Pour moi, c’est essentiel de se mobiliser à la fois contre l’austérité et contre le racisme puisque dans tous les secteurs, on le voit, les politiques austéritaires s’attaquent en priorité aux personnes étrangères. C’est le cas au niveau du travail, où maintenant les titres de séjour sont conditionnés à l’exercice des métiers les plus pénibles. Dans la santé, il y a des délais de carence de trois mois pour accéder à l’assurance maladie, uniquement pour faire la demande, ce qui fait qu’en tout les délais sont de plus de cinq mois. Il y a des attaques récurrentes contre l’AME. Dans l’enseignement supérieur en ce moment, il y a une explosion des frais d’inscription pour les étudiant·es étranger·es. Dans le logement, il y a aussi énormément de pratiques discriminatoires. Ce qu’on voit, c’est que toutes les politiques de coupe budgétaire répondent à une logique profondément raciste. C’est le racisme qui permet le consentement de la population à ces baisses de moyens ; racisme qui repose sur une figure créée de toutes pièces de l’étranger violent et profiteur. Ça rend possible l’acceptation de ces politiques austéritaires, mais aussi l’acceptation des politiques sécuritaires qui permettent de réprimer nos luttes et nos résistances.
C’est comme ça qu’on peut voir que le racisme joue un rôle politique central : il promeut une pseudo-solidarité nationale contre la solidarité de classe et du coup, il divise celles et ceux qui devraient être uni·es – les travailleur·ses nationaux·les et étranger·es – pour unir celles et ceux qui devraient être opposé·es – une partie des travailleur·ses blanc·hes avec la classe dirigeante. Il y a cette alliance de travailleur·ses avec la classe qui les exploite et leur retire petit à petit leurs droits. On en arrive à la situation actuelle où ce que subissent ces personnes étrangères, ça devrait suffire en soi à provoquer une mobilisation massive mais en plus, il faut comprendre que ce qui leur est imposé, ça finit toujours par s’étendre au reste de la population et que c’est l’intérêt de l’ensemble des travailleur·ses de lutter contre le racisme.
Pour moi, se battre contre l’austérité sans combattre le racisme, c’est accepter que les premières victimes servent de laboratoire et en même temps, se battre contre le racisme sans s’attaquer aux politiques austéritaires, c’est laisser intact le moteur matériel qui produit et entretient ce racisme. Donc je pense que les deux combats sont complètement indissociables.
En quoi la proposition de la Marche des Solidarités d’organiser une Journée sans nous, c’est-à-dire une journée de grève, était-elle selon toi pertinente ?
Pour moi, l’appel à une journée de grève antiraciste était particulièrement pertinent parce que, historiquement, les grèves de travailleur·ses sans-papiers ont été le levier le plus efficace pour obtenir des régularisations collectives, avec notamment une dernière victoire qui date de 2023 avec 500 travailleurs sans-papiers qui ont été régularisés après s’être mis en grève. Mais ce qu’il faut noter, c’est que depuis 2023 le rapport de force s’est considérablement dégradé pour les luttes des exilé·es avec l’adoption de la loi Darmanin, puis des circulaires Retailleau qui ont quasiment divisé par deux le nombre de régularisations. L’admission au séjour par le travail, aujourd’hui, est devenue pratiquement inaccessible. Et dans ce contexte, pour moi, remettre au centre la question de la grève et en particulier la grève politique, c’était commencer à reconstruire un rapport de force face à l’État et au patronat. À Toulouse, ça a été une proposition qui n’a pas été évidente pour tout le monde et il a fallu argumenter avec une partie du mouvement antiraciste, notamment sur deux points. Le premier, c’était que pour certain·es, le slogan de la Marche « Si on s’arrête, tout s’arrête » donnait une forme de vision utilitariste de l’immigration et des exilé·es. Et du coup, il a fallu expliquer que cette affirmation permettait justement de sortir la lutte des personnes exilées d’un cadre uniquement humanitaire. Parce qu’en rappelant qu’ils et elles sont essentiel·les à l’économie, les travailleur·ses sans-papiers ne demandaient pas une régularisation par le mérite mais engageaient un rapport de force avec la classe dirigeante pour arracher des droits. Donc c’était pour moi quelque chose qu’il fallait éclaircir avec certain·es camarades. Le second point concernait l’idée que la grève ne devait pas être seulement celle des sans-papiers. Il fallait vraiment insister sur le fait que tout le monde était concerné par cette grève antiraciste, en expliquant que le rapport de force aujourd’hui est quand même détérioré, qu’une grève isolée des travailleur·ses sans-papiers devient beaucoup plus difficile à construire et à gagner et donc qu’il y avait cette nécessité que l’ensemble des travailleurs et des travailleuses s’emparent de la grève pour faire gagner ces revendications-là. Pour l’instant, c’est un argument qui a surtout porté dans le secteur social à Toulouse et le défi à venir, c’est de l’étendre à d’autres secteurs. Pour moi, il y a des secteurs clés qu’il faudrait essayer de cibler : le bâtiment, le ménage ou la restauration, pour essayer de demander la régularisation des collègues. C’est aussi l’éducation, avec les luttes autour des parents d’élèves, pour demander la régularisation des parents d’élèves. C’est aussi la santé et le social, pour les usager·es des services publics. Et pour moi, c’est en élargissant la grève que ça peut redevenir une vraie arme collective et victorieuse.
Quels sont les prochains rendez-vous après le 18 décembre sur Toulouse ?
À Toulouse – mais comme dans pas mal d’autres villes, je pense – les luttes ont redémarré très vite, dès la rentrée. Il y a eu évidemment les mobilisations de solidarité internationale autour du Venezuela mais aussi les rassemblements pour exiger le déclenchement du plan Grand Froid et la réquisition des logements vides avec la grosse vague de froid qui a frappé toute la France. On a aussi eu des actions locales avec l’occupation d’une école qui a permis la mise à l’abri d’une famille. Donc voilà, c’est plein de petites luttes comme ça qui se rejoignent avec aussi des rendez-vous comme la prochaine AG de Social en lutte 31 le 15 janvier, et une prochaine AG antiraciste le 18 janvier. Avec un objectif qui est double : d’une part, être capables de répondre rapidement aux prochaines offensives racistes et austéritaires et d’autre part, commencer à construire les prochaines dates antiracistes, notamment en vue du mois de mars.