« L’objectif d’une “journée sans nous” est né au cœur de l’été dernier dans la dynamique de “Bloquons tout !”. Elle était le produit du succès des manifestations du 22 mars. Mais aussi de la nécessité de faire monter le rapport de force contre un pouvoir qui a fait du racisme et des attaques contre les immigré·es le cœur de sa stratégie pour nous attaquer toutes et tous.» 1
On peut ajouter que cet objectif s’est construit à travers deux temps forts : D’abord, l’expérience même des collectifs de sans-papiers et mineur·es isolé·es rassemblés dans la Marche des Solidarités (MDS) dont la tenue d’un camp de base antiraciste et antifasciste le 10 septembre à Paris avait rassemblé des milliers de personnes, devenant une des intitiatives marquantes de la journée en région parisienne. Ensuite, à l’occasion d’un weekend national2 début octobre qui avait rassemblé à Paris des militant·e·s impliqué·e·s dans les cadres de mobilisation de plusieurs villes qui ont été pour la plupart celles où les mobilisations de la #JournéeSansNous ont été les plus significatives.
La réussite de la mobilisation est venue conforter 2 piliers qu’il va falloir encore fortifier et sur lesquels les suites doivent se construire :
– Il faut faire grandir les rangs des personnes qui s’impliquent localement, dans leur quartier, ville, village, lieu de travail ou d’étude dans la lutte pour l’égalité des droits et contre le racisme et donner les moyens à ces cadres locaux de se lier et se coordonner à travers des campagnes nationales
– Il faut convaincre de la centralité de la lutte contre le racisme dans la lutte des classes et de la centralité de la classe dans la lutte contre le racisme 3
« Un 18 décembre qui va compter »
Ce qui change tout par rapport aux 18 décembre des années précédentes, mais aussi par rapport à n’importe quelle mobilisation antiraciste de ces dernières années et décennies, c’est que la question de la grève contre le racisme et plus spécifiquement en solidarité avec les migrant·e·s a été posée à une échelle inédite. Comme l’a dit Diallo Koundenecoun4, délégué de la Coordination Sans-Papiers 75 et porte-parole de la MDS lors de la réunion de bilan en région parisienne : « une idée est passée ».
La grève n’a pas été massive, mais des travailleur·euses de plusieurs secteurs l’ont construite et des cadres de mobilisation ont mené des actions en direction des travailleur·euses et syndicats pour les encourager. Chaque initiative a compté et va compter pour les suites, et déjà leur diversité démontre qu’il est possible de construire cette grève partout.
A l’encontre de l’analyse qui domine, qui voudrait faire des campagnes, des villages et des petites villes des terrains perdus pour nous et gagnés pour les fascistes, ce qui s’est passé en Ariège est à répéter partout. Autour de plusieurs collectifs qui animent chaque campagne nationale de la MDS depuis plusieurs années, l’appel à la grève a permis de franchir un cap, de montrer la voie et d’impliquer les syndicats. Des grèves et débrayages ont été organisés dans les deux grands hôpitaux de la région, des migrant·es se sont rapproché.es des syndicats et ont rejoint le rassemblement de la CGT devant la préfecture… Mais le plus fort s’est produit devant le centre de poste de Saint-Jean-de-Verges bloqué au petit matin par des dizaines de militant·es. À plus de 700 kilomètres du piquet de grève tenu pendant plus de 35 mois par les travailleur·euses sans-papiers de Chronopost à Alfortville dans le 94, la banderole clame : « La Poste exploite les sans-papiers, Régularisation ! Solidarité avec les grévistes Val-de-Marne ». Le blocage a été levé après que la direction a accepté que tous les colis Chronopost soient retirés des tournées et que les facteurs soient payés en heures supplémentaires !5.
L’antiracisme : la pièce manquante du mouvement des retraites
Le mouvement Bloquons-tout a été riche d’enseignements6 et a aussi été une occasion de continuer de faire collectivement les bilans du mouvement des retraites de 2023. Partout dominait l’analyse que ce qui avait manqué lors du mouvement de 2023, c’était la grève reconductible qui n’avait été évidemment appelée par aucune direction syndicale et qu’aucune direction alternative n’avait été en mesure de faire émerger. C’est un bilan important et vrai, mais insuffisant.
Ce qui a manqué au mouvement de 2023, c’est qu’il ne s’est pas affronté à l’ensemble des offensives que notre classe subissait et en premier lieu les offensives racistes. Nous étions bien trop peu nombreux·ses parmi les grévistes à défendre que pour être à la hauteur des attaques du gouvernement, il fallait aussi riposter au projet de loi Darmanin et construire la solidarité avec les migrant·es. Et quand des dizaines de milliers de jeunes ont mené les révoltes pour Nahel, ont défié et attaqué l’État, non seulement les directions traditionnelles de la gauche ont préféré appeler au calme7, mais aucune pression par en bas n’a été en mesure de proposer autre chose.
Poser la centralité de l’antiracisme dans ce qui nous a manqué en 2023 et donc dans ce qu’il nous faut construire permet de réfléchir aux conditions qui permettraient à une direction alternative d’émerger, ce qui pose la responsabilité non pas uniquement des directions syndicales, mais bien de l’ensemble du mouvement. Imaginons seulement ce qu’aurait été ce mouvement en 2023, si des journées de grève s’étaient construites aussi contre le projet de loi Darmanin et si le lendemain des premières nuits de révoltes en plein été des secteurs avaient pris le relais des jeunes en exprimant leur solidarité par la grève contre les violences policières et le racisme. C’était d’ailleurs la seule demande des représentant·es de la famille de Nahel lors de la réunion qui s’était tenue le 1ᵉʳ juillet8.
L’État attaque de plus en plus durement celles et ceux qui parmi nous, sont étranger·es, avec ou sans papiers, musulman·es. Se battre en solidarité pour l’égalité des droits et défendre les mosquées attaquées, c’est une question de classe ! Et à défaut d’une riposte à la hauteur, tout le monde se fera balayer car riposter contre le racisme est la première des conditions pour développer l’unité et la conscience de classe face à un monde prêt à sombrer dans le sillon de la classe dirigeante.
Macron, Retailleau, Darmanin, Bardella, Le Pen, montez-le-son ! 9 Nous sommes la majorité.
Les collectifs de sans-papiers, de mineur·es isolé·es en lutte et la plateforme de la MDS appellent à faire grandir, élargir et essaimer les graines de la #JournéeSansNous et à se donner les moyens d’arracher une autre politique par une grande vague de lutte pour l’égalité et contre le racisme.
Cela passe en premier lieu par renforcer et développer ce sur quoi s’est construit le mouvement : des collectifs de lutte, en premier lieu les collectifs de sans-papiers et de mineur·es en lutte, les collectifs d’immigré·e·s avec ou sans papiers, mais aussi des collectifs de quartier engagés contre le racisme et le fascisme, des réseaux de solidarité et des syndicats de la base engagés activement contre le racisme et pour l’égalité des droits de tous·tes.
Ensuite, face à l’offensive du RN et de Reconquête qui ont la volonté de continuer à s’implanter et à se légitimer à travers les élections municipales de mars 2026, il nous faudra combiner la construction d’un grand mouvement de solidarité contre le racisme avec un combat spécifique contre les fascistes pour leur empêcher toute apparition publique.
Enfin la MDS appelle à ce que cette dynamique qui devra se construire localement, converge nationalement en mars avec de grandes manifestations unitaires contre le racisme et le fascisme sur tout le territoire le samedi 14 mars (veille du 1er tour des élections municipales) et que le 21 mars (Journée internationale contre le racisme, fin du Ramadan et veille du 2nd tour), des fêtes de l’unité et des rassemblements populaires s’organisent partout pour la solidarité avec les musulman·es.
La majorité de la population n’est ni raciste, ni fasciste. Notre tâche est de construire un mouvement qui donne à cette majorité l’occasion de le montrer et, par la lutte, de devenir antiraciste et antifasciste.
Mathieu Pastor, A2C Paris 20e
Pour écouter plus sur le sujet, nous vous proposons l’interview de Mathieu et Denis, deux camarades d’a2c impliqués dans la Marche des Solidarités et la construction de la “journée sans nous” du 18 décembre.
- Marche des Solidarités, «De l’Ariège à Paris, ce 18 décembre qui va compter !», antiracisme-solidarité.org, 2025. C’est Anzoumane Sissoko, militant historique de la lutte des sans-papiers qui a émis le premier cette idée. Le 18 décembre est la journée internationale des migrant·es. ↩︎
- Marche des Solidarités, «Le temps du nous», blogs.mediapart.fr, 2025 ↩︎
- A2C, «Nous sommes tous des secteurs stratégiques», autonomiedeclasse.org, 2025 ↩︎
- Campagne antiracisme et solidarité, «#JournéeSansNous : Égalité pour tou·te·s ! », youtube.com, 2025 ↩︎
- Marche des Solidarités, «De l’Ariège à Paris, ce 18 décembre qui va compter !», antiracisme-solidarité.org, 2025 ↩︎
- A2C, «Du 10 septembre au 18 décembre, nos luttes n’ont pas de frontières», autonomiedeclasse.org, 2025 ↩︎
- Marche des solidarités, «Nahel : sans justice pas de paix», blogs.mediapart.fr, 2023 ↩︎
- Rémi Barroux, «Mort de Nahel M. : à Montreuil, une « convergence des rages » contre la police», Le Monde, 2023 ↩︎
- Campagne antiracisme et solidarité, «#JournéeSansNous : 18 décembre, grève contre le racisme ! », youtube.com, 2025 ↩︎