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La prison tue notre classe… tuons la prison ! (1/2)

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La prison est un outil de domination capitaliste. En comprendre l’histoire, les mécanismes, et proposer des alternatives pour aller vers son abolition doit être présent dans la réflexion des militant·es pour l’émancipation. C’est à cette tâche que s’attache cet article et sa suite dans le prochain numéro des Cahiers de l’Autonomie de Classe.
Les Cahiers d’A2C #03 – MAI 2022

«Tous les trois jours en moyenne, l’administration pénitentiaire signale une mort en prison. La plupart de ces morts sont présentées au grand public comme des suicides, mais ceux et celles qui connaissent la réalité carcérale pour l’avoir éprouvée dans leur chair parlent plus souvent de «refus de soin», de «mort suspecte» ou de «meurtre» que de suicide. »

Des questions importantes à se poser

Ce paragraphe est tiré du livre La peine de mort n’a jamais été abolie : dits et écrits de prison choisis par L’Envolée, publié par le journal l’Envolée1L’Envolée (radio et journal) se veut, depuis 2001, le porte-voix des prisonniers et prisonnières qui lutte contre le sort qui leur est fait.. Les textes et témoignages, écrits par des personnes emprisonnées, donnent des exemples des traitements qui leur sont réservés en France. Sur la base des données obtenues par l’Observatoire International des prisons, la France enregistre le plus fort taux de suicides en prison parmi les pays européens : on compte 119 de ces morts en 2020. Ayant accès à cette information, il est difficile de ne pas s’interroger sur l’existence du problème qu’elle relève dans les prisons. Si ces morts sont réellement des suicides, telles qu’elles sont présentées, la question est : quelles conditions de vie conduisent une si grande quantité de personnes à mettre fin à leurs jours ? Sachant que ces personnes se retrouvent dans des espaces institutionnels, sous la protection de l’État, qui devrait théoriquement préserver leur intégrité physique et mentale afin qu’elles accomplissent leurs peines et, finalement, puissent revenir à la vie en société. Si ces morts ne sont pas des suicides, mais le résultat de violences, telle que la privation d’accès aux soins, ou s’il s’agit d’assassinats, la question est encore plus grave. Sommes-nous bien informé·es sur ce qu’il se passe dans les prisons ? Y a-t-il transparence dans les estimations présentées par l’État ?

La punition, quelle que soit sa forme, dont la peine maximale en France est la prison à perpétuité (la peine de mort étant abolie officiellement depuis 1981), est présentée et offerte à la société comme l’unique manière de résoudre les conflits et responsabiliser les individus qui défient les lois. Le discours punitif, ou le recours à la punition et aux réprimandes, est fréquemment exprimé dans les chaînes médiatiques, les textes journalistiques, les conversations informelles, les disputes entre voisins, les relations professionnelles et les demandes de victimes de crimes, délits ou infractions. Y compris dans les mouvements de luttes sociales contre les oppressions, comme les mouvements féministes et pour les droits des personnes LGBTQI+, on constate une demande croissante de lois et de punitions de plus en plus dures contre les agissements impliquant des discours et des actes misogynes ou LGBTQIphobes. L’objectif serait de protéger les victimes de ces agressions, punir les auteurs de ces actes et permettre une diminution de ce type de crimes. Mais cet objectif est-il atteint ? Existe-t-il, par delà la perspective de réprimande, un véritable travail de réparation et d’accompagnement des victimes ? Quelles sont les personnes rendues responsables de ces crimes ? La punition est-elle démocratique, fonctionnant équitablement sur toutes les classes sociales ? La classe ouvrière a-t-elle intérêt à ce qu’il y ait plus de lois punitives ? En relation aux crimes et délits environnementaux commis par les multinationales, il y a des demandes de peine qui, dans les pires des cas, sont appliquées sous forme d’avertissements et amendes aux valeurs dérisoires pour la dimension et le poids de ces entreprises. Ces genres de crimes se soldent rarement par des emprisonnements, alors que leurs conséquences pour l’humanité sont inestimables et dureront des années, voire même des siècles. Toutes ces questions nous invitent à entrer dans l’une des institutions les plus invisibilisées de la société.

Qui va en prison ?

Les données de l’Observatoire international des prisons pour la France, montrent qu’une grande part des personnes incarcérées sont issues de milieux défavorisés qui vivent en situation de grande précarité. L’incarcération étant ainsi le résultat d’un long processus de marginalisation, par lequel ces personnes se sont éloignées des systèmes sociaux. On retient les données suivantes : 96,4 % des prisonniers sont des hommes, plus de la moitié d’entre eux ont moins de 33 ans et plus d’un cinquième à moins de 25 ans. 10,7 % sont emprisonnés pour viol ou agression sexuelle, 15,6 % pour autres formes de violences, 20,9 % pour vol, et 18,2 % pour infraction aux lois interdisant les stupéfiants. Par delà ces données, on constate fréquemment les facteurs suivants : une faible scolarisation, un accès au travail très limité, un taux important de consommation d’alcool et de substances considérées comme illicites, et dans 8 cas sur 10, on constate la présence de troubles psychiatriques. Malheureusement, en France, contrairement aux États-Unis ou au Brésil, il n’existe aucune donnée ethnique officielle, mais l’Observatoire démontre que les personnes sans domicile fixe et/ou nées à l’étranger sont plus largement incarcérées. Une personne sans domicile fixe a cinq fois plus de risque de se retrouver en détention provisoire et huit fois plus d’être condamnée à de la prison ferme. Dans des pays comme le Brésil ou les États-Unis, où la possibilité d’établir des statistiques ethniques existe, le caractère raciste de l’incarcération est plus évident, car les données démontrent que les personnes noires ou racisées sont surreprésentées dans les prisons.

Au sens commun, la justification de l’existence de la prison dans la société serait qu’elle sert à punir, pour une durée déterminée, les personnes ayant commis des crimes et, de ce fait, permettrait de combattre la criminalité. Ces dernières sont privées de leur liberté pour accomplir leurs peines, elles-mêmes déterminées par le degré de gravité du crime, avec l’objectif de les réhabiliter, pour retourner ensuite à la vie publique. Mais est-ce ce qui se produit réellement ? Selon l’Association de politique criminelle appliquées et de réinsertion sociale, à partir de l’an 2000, les taux de récidive et réitération2La récidive et la réitération constituent deux notions voisines, visant des situations dans lesquelles une première infraction a donné lieu à une condamnation définitive et une seconde est commise. La réitération n’intervient que lorsque la personne « commet une nouvelle infraction qui ne répond pas aux conditions de la récidive légale » (C. pén., art. 132-16-7). Ainsi, la récidive, suppose une nouvelle infraction d’un certain type et commise dans un délai déterminé par le Code pénal. La récidive n’existe que lorsqu’elle est prévue par un texte, sous forme de « cas de récidive » énumérés aux articles 132-8 à 132-11 du Code pénal. Par exemple en matière délictuelle, la répétition de délits ne constitue une récidive que s’il s’agit de délits de nature identique ou assimilée ayant été commis dans un délai de cinq ans (C. pén., art. 132-10). ont régulièrement augmenté chaque année, sans connaître aucun recul. Ces études ont démontré l’inefficacité de l’incarcération à interrompre le parcours criminel des individus. Les données collectées, essentiellement par les pays capitalistes, font état d’une augmentation considérable du nombre de prisons et du nombre de personnes incarcérées. Au Brésil et aux États-Unis, on parle clairement d’incarcération de masse de la population. Cette désignation a été premièrement utilisée pour signifier la multiplication par cinq des personnes détenues aux États-Unis entre le début des années 1980 et l’année 2010 et, plus généralement, la proportion significative de la population étasunienne (325 millions de personnes) qui sont emprisonnées (2,3 millions) ou en probation (plus de 3,5 millions), ou en liberté conditionnelle (près de 900 000).

Surveiller et punir, dresser et s’enrichir

Une des plus grandes chercheuses étasuniennes qui travaille sur ce thème et milite pour la disparition du système carcéral est Angela Davis, elle-même a été condamnée à la peine de mort en 1970 pour raisons politiques. Dans son livre La prison est-elle obsolète ?3Angela Davis, La prison est-elle obsolète ? éd. Au diable vauvert, 2014., Davis explique : « En réalité, l’incarcération de masse telle qu’on a commencé à la pratiquer à cette époque n’a eu que peu (ou pas) d’effets sur les chiffres officiels de la criminalité. L’accroissement de la population carcérale ne produisait pas des rues plus sûres, juste un nombre encore croissant de prisonniers. Et à mesure que le système pénitentiaire prenait de l’ampleur, les entreprises de construction ainsi que les fournisseurs de biens et de services aux prisons voyaient leurs chiffres d’affaires s’envoler. »

Si la prison ne remplit pas ses fonctions prétendues, c’est-à-dire de réhabiliter les personnes qui ont commis des crimes et faire diminuer la criminalité dans la société, à quoi sert-elle alors ? Pour mieux comprendre quelle est la fonction de la prison, il est nécessaire de revenir sur les raisons historiques de sa naissance.

Sur ce thème, l’une des œuvres les plus reconnues est Surveiller et punir de Michel Foucault, qui se concentre sur le concept de pouvoir disciplinaire et s’intéresse aux diverses technologies punitives au moment du passage de l’État absolutiste, marqué par la concentration du pouvoir monarchique, à la phase du système capitaliste marqué par l’ascension de la bourgeoisie comme classe dominante, la séparation des pouvoirs et l’établissement des droits civiques des individus.

« Le pouvoir disciplinaire est un pouvoir qui, au lieu de soutirer et de prélever, a pour fonction majeure de « dresser » ; ou sans doute, de dresser pour mieux prélever et soutirer davantage. Il n’enchaîne pas les forces pour les réduire ; il cherche à les lier de manière, tout ensemble, à les multiplier et à les utiliser. Au lieu de plier uniformément et par masse tout ce qui lui est soumis, il sépare, analyse, différencie, pousse ses procédés de décomposition jusqu’aux singularités nécessaires et suffisantes. […] La discipline « fabrique » des individus ; elle est la technique spécifique d’un pouvoir qui se donne les individus à la fois pour objets et pour instruments de son exercice. Ce n’est pas un pouvoir triomphant qui à partir de son propre excès peut se fier à sa surpuissance ; c’est un pouvoir modeste, soupçonneux, qui fonctionne sur le mode d’une économie calculée, mais permanente. »4Michel Foucault, Surveiller et Punir, III Discipline, II. Les moyens du bon dressement, 1975.

D’où vient cette idée d’enfermer les gens ?

Durant des siècles, jusqu’à la fin du 18e, les peines étaient exécutées à travers des supplices, dans lesquels le corps du condamné était la cible principale de la répression pénale. Divers châtiments étaient infligés, communément exécutés en place publique. L’échelle de souffrance était déterminée selon la gravité du crime, mise en scène publiquement tel un spectacle de divertissement, mais qui envoyait aux spectateur·rices un message clair sur ce qui les attendait s’iels étaient condamnés pour le même crime. L’objectif visait à discipliner par la terreur. Violence, sadisme et instauration de la peur sont les idées centrales de ce modèle punitif. Souvent, les supplices servaient aussi à obtenir des confessions. Les criminels étaient perçus comme des ennemis du roi et de son pouvoir absolu.

Mais Foucault décrit aussi que ce genre de spectacle de l’horreur généraient parfois l’effet contraire, provoquant de l’empathie pour le/la condamné·e sur scène et de la haine contre les bourreaux et le pouvoir politique dans son ensemble. Il nous montre comment, en l’espace d’un siècle, entre 1750 et 1830, il y a eu un changement considérable des techniques punitives et une reconfiguration structurelle dans la manière de punir. On est passé des supplices et de la torture exécutés en public, à des exécutions plus rapides et efficaces qui font usage d’instruments comme la guillotine. L’aspect spectaculaire des exécutions est partiellement abandonné, même si elles ont continué d’avoir lieu en public. Contrairement aux apparences, il ne s’agissait ni d’humaniser les sentences ni de punir moins, mais plutôt de chercher à perfectionner les punitions avec des techniques nouvelles pour mieux punir.

Les critiques des méthodes punitives exercées physiquement par les supplices, est le résultat de la pensée des Lumières en pleine ascension dans les sociétés européennes. Divers intellectuels de ce mouvement ont proposé des changements et des réformes pénales. Selon les réformistes, l’objectif d’une peine ne doit pas être la souffrance et l’annihilation du corps, mais sa correction et, plus généralement, le développement d’un travail de prévention du crime. La naissance de la prison représente donc un changement des établissements punitifs en occident, dans lesquels l’objectif devient la transformation de la subjectivité du condamné, ou de son comportement. Ce qui sera discipliné ne sera pas tant le corps, que les aspects psychologique, émotionnel et même l’âme du sujet.

Michel Foucault n’était pas un penseur marxiste, pour autant son travail ne se focalise pas seulement sur l’aspect répressif du pouvoir punitif, il s’intéresse aussi à son aspect productif. Le système pénal apparaît comme un dispositif politique, relié aux réalités économique et sociale et aux rapports de forces présents dans les modes de production capitalistes. La prison apparaît comme une manière de gérer l’armée de réserve de travailleur·euses (concept développé par Marx). Le pouvoir punitif oscille entre des applications du droit pénal en exécutions, mutilations et incarcérations, et des discours plus libéraux sur les peines, selon qu’il y a abondance ou manque de main-d’œuvre. Ces mouvements s’opèrent du 15e au 19e siècles, jusqu’à ce que la révolution industrielle fasse de la prison la principale peine, en lien total avec l’apparition des usines. Les travailleur·euses qui ne se trouvaient pas exploité·es sans limites dans les usines, se retrouvaient à exécuter des peines de travaux forcés, lucratifs et fonctionnels à l’ordre capitaliste industriel.

C’est dans ce contexte que les maisons de labeur anglaises ont été créées, prédécesseurs des prisons telles que nous les connaissons aujourd’hui. Endroits dans lesquels les paysan·nes expulsé·es de leur terres, obligé·es de migrer en ville pour vendre leur force de travail, se retrouvaient enfermé·es et passaient par une sorte d’entraînement forcé pour s’adapter au mode de production capitaliste. Avec ces arrivées en masse dans les villes, les élites capitalistes s’inquiétaient de la présence de mendiant·es, voleurs, mais surtout du refus de certain·es de se soumettre aux conditions de travail imposées. C’est la fonction principale de la naissance des prisons : un instrument de dressage et de contrôle de la classe ouvrière.

Selon Foucault la punition est, principalement, une relation de domination et de force, et non de justice : « De sorte qu’il faudrait parler d’un ensemble dont les trois termes (police-prison-délinquance) prennent appui les uns sur les autres et forment un circuit qui n’est jamais interrompu. La surveillance policière fournit à la prison les infracteurs que celle-ci transforme en délinquants, cibles et auxiliaires des contrôles policiers qui renvoient régulièrement certains d’entre eux à la prison. Il n’y a pas une justice pénale destinée à poursuivre toutes les pratiques illégales et qui, pour ce faire, utiliserait la police comme auxiliaire, et comme instrument punitif la prison, quitte à laisser dans le sillage de son action le résidu inassimilable de la « délinquance ». Il faut voir dans cette justice un instrument pour le contrôle différentiel des illégalismes. Par rapport à lui, la justice criminelle joue le rôle de caution légale et de principe de transmission. Elle est un relais dans une économie générale des illégalismes, dont les autres pièces sont (non pas au-dessous d’elle, mais à côté d’elle) la police, la prison, la délinquance. »5Michel Foucault, Surveiller et Punir, IV Prison, II. Illégalismes et délinquance, 1975.

Le système capitaliste repose sur la domination du corps et du temps des individus. Pour que cette domination existe, les conflits sont nécessaires et, dans ce contexte, Foucault parle des « relations de pouvoir », mais dans une interprétation marxiste de ce contexte historique, on pourrait parler de lutte de classes. De nombreuses formes de contrôle social et d’assujettissement ont été développées sur ce processus, comme l’école et ses méthodes d’éducation, en passant par l’armée, les hôpitaux psychiatriques, les usines et les prisons.

La prison est devenue, au travers de réécritures des codes pénaux et de création de nouvelles lois, la principale manière de pénaliser celleux qui enfreignent ces lois. Elle offre, pour unique variable aux peines, le temps de la condamnation à accomplir. La punition influe sur le temps durant lequel le/la prisonnier·e reste incarcéré·e. On contrôle le nombre d’années, de mois et de jours où quelqu’un·e verra sa liberté restreinte et sera sous le contrôle de l’État. On ne punit plus par l’intermédiaire du corps, mais sur le temps de la vie, même si ce temps de vie enfermé aura en effet un impact sur le corps.

Au long du 20e siècle, la prison ne sera plus rentabilisée avec le travail des prisonnier·es, mais par sa gestion privatisée, instituée par les discours de lutte contre la criminalité et le contrôle policier exercé dans les quartiers populaires. L’industrie du contrôle de la criminalité va développer une nouvelle économie, en créant et nourrissant des peurs, elle déploie des structures au nom d’une supposée protection, des caméras, des systèmes de surveillance et influence l’architecture urbaine. Les services de sécurité privée vont absorber la main-d’œuvre non qualifiée, là où elle était avant utilisée par la construction civile. Le système de surveillance, de contrôle et les prisons deviennent une excellente affaire. À partir de cette nouvelle réalité, naît le concept de complexe carcéro-industriel6Ce terme a été inventé par des militant·es et des universitaires aux États-Unis qui réfutaient la croyance répandue que l’inflation de la population carcérale s’expliquerait par l’augmentation du taux de criminalité. Iels ont affirmé, que c’était bien la construction de nouvelles prisons et le besoin de les remplir, reposant sur des idéologies, des lois classistes et racistes ainsi que la quête du profit, qui sont la cause de la surpopulation des prisons.. En étant en phase avec le développement de « l’industrie punitive », après la guerre froide, quand le marché militaire industriel a eu besoin de se réorienter. Ce concept nous permet de comprendre l’expansion du système carcéral et la privatisation des services fournis aux prisons et au système pénal.

« Le fait que de nombreuses entreprises présentes sur le marché mondial, écrit Angela Davis, s’appuient aujourd’hui sur la prison en tant que source non négligeable de profits explique la rapidité avec laquelle ces prisons se sont mises à proliférer alors que les études officielles montraient un taux de criminalité en baisse. La notion de complexe carcéro-industriel souligne également le fait que la racialisation de la population carcérale – et cela ne concerne pas seulement les États-Unis, mais aussi l’Europe, l’Amérique du Sud et l’Australie – n’est pas une caractéristique anodine »7Angela Davis, op. cit..

La prison, un outil de domination capitaliste à détruire

Si on revient aux chiffres de la prison en France et dans d’autres pays capitalistes, on peut conclure que le fait qu’il y ait une surreprésentation des personnes pauvres dans les prisons, issues de quartiers populaires et de l’immigration, n’est pas un hasard. C’est le résultat d’un projet de criminalisation de celles et ceux qui ne s’insèrent pas dans l’ordre capitaliste hégémonique, c’est-à-dire, vendre sa force de travail au capital, consommer, et surtout ne pas questionner le système. On peut observer au long de l’histoire le sort réservé aux militants et militantes politiques quand leur engagement et mode d’action représentaient une menace pour les intérêts de la bourgeoisie. Marx avait déjà dénoncé la question de la criminalisation des pauvres dans son texte « Débats sur la loi relative au vol de bois », où il parle de la question de la criminalisation du ramassage de bois par des paysans et paysannes de l’époque (19e siècle). Ce texte a été repris par Daniel Bensaïd dans Les dépossédés : Karl Marx, les voleurs de bois et le droit des pauvres, où il écrit : « Le dilemme vient précisément du fait que l’intégration du bois au circuit de mise en valeur marchande rend sa valeur d’usage et sa valeur d’échange indissociables. L’enjeu de la nouvelle législation est bien de faire valoir le droit de propriété, en distinguant rigoureusement les titres de propriété des titres de nécessité, une économie d’échange d’une économie de subsistance. L’évolution du dispositif de sanctions pénales institutionnalise en conséquence de nouvelles formes de délinquance et de criminalité sociale. »8Daniel Bensaïd, Les dépossédés : Karl Marx, les voleurs de bois et le droit des pauvres, éd. La fabrique, 2007.

Maintenant que les origines et l’objectif derrière la création de la prison et du système pénal et carcéral sont mieux connus, il est important de réaliser que cet outil de domination a été créé par la bourgeoisie contre la classe ouvrière pour exercer de l’oppression et du contrôle sur cette classe. Il ne sera jamais possible de l’utiliser contre la bourgeoisie car il fait partie de leur paradigme de domination. Comme dit Audre Lorde : « Les outils du maître ne détruiront pas la maison du maître ». Les demandes pour plus de répression et d’emprisonnements servent seulement à la validation des violences contre les membres de la classe laborieuse, et très rarement à la condamnation des membres de la bourgeoisie. Ce sont des personnes qui ont un accès privilégié à tout l’appareil judiciaire, dès le fait qu’iels vont très rarement faire l’objet de contrôle policier, en passant par l’accès aux meilleurs avocats, jusqu’à la condescendance des juges, qui sont eux-mêmes, très souvent issus de la classe bourgeoise. Insister sur cette logique de punition et répression comme manière de régler les conflits existants dans la société, sert seulement à valider les structures d’oppression et de violence du système capitaliste. Notre classe a tout intérêt à la réflexion sur d’autres manières de résoudre les situations problématiques de la vie en société. Les propositions qui sont déjà mises en place dans certains endroits et les recherches qui sont faites dans ce sens vont être l’objet de la suite de cet article.

Daniela, Toulouse

Traduit du portugais brésilien par Sonia, Montreuil

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