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Race, classe et genre au cœur d’une lutte révolutionnaire

Recension de "Détroit, pas d’accord pour crever, une révolution urbaine" de Dan Georgakas et Marvin Surkin

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Ce livre dépeint de manière très détaillée le mouvement de luttes de travailleur·euses révolutionnaires racisées à Détroit à la fin des années 1960, sans l’idéaliser, en y explorant ses victoires, ses limites et ses contradictions. C’est en cela qu’il est inspirant, qu’il donne de l’énergie pour continuer dans nos mouvements respectifs à élaborer de nouvelles stratégies, à s’interroger en permanence sur nos pratiques militantes. Apprendre de ces mouvements peut donner de la force et aider en termes de stratégie politique, car ils ne sont pas sans rappeler les luttes actuelles, comme celles menées par les personnes travaillant à Deliveroo qui parlent d’esclavage moderne...
Les Cahiers d’A2C #02 – mars 2022

Nous sommes plongé·es aux suites de la grande rébellion du 23 au 27 juillet 1967 dans la ville de Détroit aux États-Unis. Un événement historique de soulèvement massif contre la pauvreté, le racisme et la police. Dans la nuit du 23 juillet, la police fait une descente pendant une soirée principalement composée de personnes noires. Cette descente conduit à une période de forte contestation jusqu’au 27 juillet, où le président Johnson déclare l’état « d’insurrection » pour faire appel à la Garde nationale et faire cesser l’émeute. Le pouvoir en place a donc répondu par la répression plutôt que par la volonté d’opérer un changement durable. D’après les chercheur·euses, la répression de cette émeute aurait causé 43 mort·es, plus de 400 blessé·es, environ 7 000 arrestations.

De la sur-exploitation….

À l’époque la ville de Détroit est la cinquième ville des États-Unis, elle concentre également les principales usines de l’industrie automobile. Le syndicat de l’UAW1United Automobile, Aerospace and Agricultural Implement Workers of America (UAW) , implanté dans ces usines, s’est crée en 1935, mais a brisé les espoirs des travailleur·euses noir·es en ne prenant pas en compte leur situation. De fait, les personnes vulnérables à des systèmes d’oppression (en l’occurrence le racisme) sont sujettes à une exploitation plus intense qui affaiblit l’ensemble des travailleur·euses en tant que classe. Pourtant, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, beaucoup de travailleur·euses noir·es sont embauché·es (principalement des hommes noirs), dans les missions les plus pénibles. Dans le livre est expliqué le concept de negromatisation, l’idée que l’accroissement de la productivité n’était pas tant due à l’automatisation, mais bien plus aux logiques d’accélération des cadences et d’embauches de travailleur·euses noir·es pour les tâches les plus difficiles. « Si au niveau national, l’UAW avait la réputation d’être progressiste en matière de racisme, c’est uniquement par comparaison avec les autres syndicats, fort nombreux, qui n’acceptaient que les blancs. » Ainsi, les auteurs expliquent qu’à l’intérieur de ce syndicat, il y avait à la fin des années 1960 seulement « 7 % des postes clés qui étaient occupés par des noirs », alors qu’ils représentaient 30 % des membres de l’UAW.

C’est à la suite de cette période de Grande rébellion, qui met la ville de Détroit à feu et à sang, que se développent des mouvements sociaux de révolutionnaires noir·es. Plusieurs militants noirs, déjà présents dans des groupes trotskistes notamment, s’accordent sur la nécessité de créer un groupe spécifique prenant en compte la lutte contre le racisme dans la lutte des classes. John Watson, Général Baker ainsi que Mike Hamlin créent un journal, Inner City Voice (traduit comme « la voix des bas quartiers »), qu’ils distribuent aux sorties des usines, avec l’appui d’autres militant·es présent·es dans les usines de Détroit. Ce journal défendait des luttes locales, nationales et internationales, se positionnant notamment contre la guerre du Vietnam, contre les conditions de travail, le système capitaliste global… La distribution de ce journal, à plusieurs milliers d’exemplaires, permet à des travailleur·euses de développer leur conscience de lutte contre le racisme sous le prisme de la lutte de classe. 

… à l’organisation

En mai 1968, une grève sauvage se déroule à Dodge Main, dans une usine Chrysler, contre les conditions de travail et les cadences imposées. C’est à partir de là, que le premier groupe Dodge Revolutionary Union Movement – DRUM, se crée et se répand rapidement dans une grande partie des usines de Détroit. En juillet 1968, une nouvelle grève est menée par DRUM. Puis en septembre 1968, une élection syndicale à Dodge Main, élit DRUM en tant que syndicat. Dans ce même temps, un groupe de militant·e·s prend la tête de la rédaction d’un journal financé par l’université, avec un tirage journalier de 18 000 exemplaires. 

C’est en juin 1969 que se crée la Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires regroupant tous les DRUM des différentes usines de Détroit. L’une des premières organisations, à l’époque, se revendiquant marxiste, en incluant la lutte contre le racisme au sein de notre classe. « Contrairement au mouvement lié à Martin Luther King, la Ligue était laïque et urbaine. Contrairement au mouvement lié à Malcolm X, la Ligue engageait une action directe pour réaliser l’égalité raciale quand les circonstances s’y prêtaient. Contrairement aux Black Panthers, qui s’appuyaient sur la jeunesse et rejetaient sans cesse la faute sur les blancs, la Ligue se concentrait sur les ouvriers et rejetait sans cesse la faute sur le capitalisme. » 

Plusieurs militant·es réalisent un film intitulé Finally got the news, montrent les actions de piquets de grèves, la création et la distribution des journaux de la Ligue, présentent certain·es de leurs membres… John Watson crée une boîte de production pour et par les personnes racisées. Certain·es membres de la Ligue décident de créer des groupes de lecture, pour favoriser l’éducation populaire et politique. Mais ces différents modes d’actions ne convainquent pas certain·es membres, qui souhaitent prioriser la lutte sur les conditions de travail et les lieux de travail eux-mêmes. 

En 1971, suite à des désaccords internes entre les membres de la Ligue sur la « meilleure » manière de mener la lutte politique, entre les pro-usines qui revendiquent que la lutte ne doit se faire que sur les lieux de travail, sur les questions spécifiques de la lutte de classes, les conditions de travail, et celleux qui s’impliquent également sur la production du film, la création de Black Production, la Ligue se divise et devient la «Ligue communiste». Or, il semble important que les deux aspects soient présents dans une organisation politique, à la fois l’éducation politique grâce aux discussions théoriques et aux films créés par notre classe, mais également des actions concrètes sur nos lieux de travail. Ces deux formes d’actions ne sont pas contradictoires.

Pour construire l’unité de classe, attaquer toutes les dominations

Un autre aspect important abordé dans le livre est que ce mouvement de lutte révolutionnaire, pourtant avant-gardiste, persistait à garder les luttes de genres au second plan, voire à ne pas les inclure du tout. La Ligue considérait les luttes féministes comme « le mouvement de libération de la femme blanche ». Par conséquent, à cette période de l’histoire – et Bell Hooks l’explique dans son livre Ne suis-je pas une femme ? – on peut constater que la plupart des femmes et personnes LGBTQIA+ noir·e·s ne pouvaient se sentir incluses ni dans les mouvements féministes existants ni dans les mouvements anti­racistes, puisque ces mouvements étaient principalement construits et pensés, dans le premier pour des femmes blanches, dans l’autre par et pour des hommes noirs. Les femmes noires étaient donc toujours reléguées au second plan. La pluralité des oppressions qu’elles subissaient étaient un frein pour leur permettre de trouver un travail, mais elles étaient invisibilisées par les hommes noirs qui ne réalisaient pas les intérêts communs à lutter ensemble contre le racisme et le patriarcat. 

Pourtant, il y avait des femmes noires au sein de la Ligue, mais la lutte à l’intersection entre genre-race et classe était rendue bien plus complexe, car la Ligue était, elle aussi, imbriquée dans une structuration patriarcale. Edna Ewell Watson, membre de la Ligue, disait :

« Le rôle des femmes dans la Ligue était traditionnel en termes d’idéologie patriarcale noire et de priorités politiques. Les femmes étaient conditionnées pour être le soutien de l’autorité masculine. […] Les places ne manquaient pas pour les femmes dans la Ligue, aussi longtemps qu’elles acceptaient d’obéir et de rester invisibles. L’homophobie, bien sûr, était omniprésente. […]

Peut-être qu’une gestion différente des questions de genre aurait pu rendre la Ligue plus viable, mais l’histoire était contre nous. Les femmes de la classe ouvrière noire sortaient à peine de trois cents ans de viols, d’exclusions, de terrorisme, de coups, de pauvreté, de dur labeur et d’illettrisme. Nous venions tout juste de mettre un pied dans le royaume de l’emploi non domestique. La plupart d’entre nous n’allaient pas rejoindre une avant-garde organisée, aussi parfaite fût-elle. » (p. 321, 322)

On voit alors ici tout l’intérêt d’avoir des revendications politiques liant à la fois, race et genre, classe et genre et race et classe. Non seulement cela permet à toutes les personnes opprimées par ce système de se sentir reconnues dans leurs identités multiples et légitimes dans un groupe politique, mais cela rend possible pour les mouvements sociaux de faire masse, de renverser le rapport de forces et donc de perdurer davantage dans le temps. Les identités des personnes de notre classe sont plurielles et il n’y aura pas de libération de notre classe sans la prise en compte et la suppression de toutes les formes d’oppressions que nos identités impliquent. 

Aude (Toulouse)

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