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Retour sur l’histoire et l’actualité de l’Autonomie Zapatiste

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Au moment où le Comité Clandestin Révolutionnaire Indigène – Commandement Général de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale annonce la multiplication par deux des structures de ses bases d’appui1 communiqué Y rompimos el cerco – et nous avons brisé le siège : http://enlacezapatista.ezln.org.mx/2019/08/17/comunicado-del-ccri-cg-del-ezln-y-rompimos-el-cerco-subcomandante-insurgente-moises/?fbclid=IwAR3aSTqACHUxTTUmjRjVFYqsbu9EhuEqNph-JLA9Jrh_K8ttVWZPLZdcdRI, nous publions les réflexions d’un camarade qui a passé 3 semaines au Chiapas aux sein des Brigades Internationale Civile d’Observation qui vont dans les communautés Zapatistes « afin de prévenir les atteintes aux droits humains, et de les documenter ».

Vous trouverez ici une traduction française du dernier communiqué de l’EZLN.

Introduction :

1/ De quoi parle-t-on ?

Ce que les Zapatistes appellent l’Autonomie : forme d’organisation sociale dont se sont dotées les « bases d’appui » de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale – EZLN pour Ejercito Zapatista de Liberación Nacional.

EZLN : une organisation politico-militaire mexicaine basé dans l’état du Chiapas (sud du pays, frontière avec le Guatemala) qui s’est fait connaitre par le soulèvement du 1er janvier 1994 (occupation de 6 villes du Chiapas) et par la verve de son ancien principal porte-parole le « défunt » Sub-Comandante Marcos.

Qui se structure en :

  • Une armée régulière : les InsurgéEs (5 à 6 000) militaires « de métier », dans la clandestinité.
  • Des miliciens et miliciennes (15 à 20 000) mobilisables en cas de besoin
  • Des bases d’appui : 60 à 80 000 familles soit entre 250 et 300 000 personnes « hommes, femmes, autres, enfants, anciens » – une estimation du Journal de Bâle parle de 363 583 habitants en 2018 2http://bale.ch/journal/mexique-zapatistes-anniversaire-soulevement/ (Cette précision a de quoi étonner) quand l’estimation la plus basse se base sur un chiffre plus près des 100 000 – qui vivent depuis 2003 selon les principes de l’Autonomie et sont organisé en :
    • communautés villageoise qui se regroupent en
    • 28 Municipalités Autonomes Rebelles Zapatistes (MAREZ) qui forment les
    • 5 « Caracoles » : centre politique, administratif et culturelle des zones Zapartistes
Dehors l’armée répressive !! Le Chiapas n’est pas une caserne !

2/ Pourquoi un débat sur la rébellion zapatiste ? Pourquoi  maintenant ?

Les 25 ans du soulèvement armé du 1er janvier 1994.

  • Importance historique (l’anti-1989, « remise en marche de l’histoire », amorce/prémices du cycle de lutte « altermondialiste », le Chat/Chien personnage fictif des récit du Sub galéano qui ponctue les discours et déclarations zapatistes, le «commencement précoce du XXIème siècle »)
  • L’expérience d’organisation sociale alternative, à visée révolutionnaire, en cours actuellement
    • La plus longue
    • La plus large (concerne des dizaines de milliers de familles, au moins 100 000 personnes selon l’estimation la plus basse ; sur un territoire correspondant à la Bretagne (NB : territoire discontinue, cohabitation des communautés Zapatistes et des communes officielles)
    • La plus profonde en termes de construction d’une autre « forme de vie »

➔ A forcément quelques choses à nous dire en termes de stratégie et d’horizon post-capitaliste. Surtout quand on se réfère à l’autonomie comme but/stratégie politique.

Nécessité de relancer la solidarité internationale

Situation qui se tend avec le nouveau pouvoir en place à Mexico, qui se dit de gauche, progressiste.

  • Rancœurs personnelle
    • Andrés Manuel López Obrador (AMLO) a toujours accusé les Zap de l’avoir fait perdre en n’appelant pas à voter pour lui (déjà candidat en 2006 et 2012)
    • Il a accueilli dans son nouveau parti (Mouvement de régénération nationale – MORENA) des ex-caciques des autres partis, dont un ancien du PRI qui avait planifié la capture des dirigeants Zap lors d’une négociation-traquenard.
  • Des Grands Projets pour le sud du pays (Chiapas, Oaxaca…) : extraction minières, infrastructure touristiques (Train Maya)➔ Déplacements de populations, menaces directes les territoires zapatistes

➔ Signes de ce regain de tensions :

  • Hausse des activités militaires en zone d’influence zap (communiqué FrayBa du 2 mai 2019 à propos de la situation à La Realidad, « lettre contre la militarisation des zones indigènes de l’EZLN »3https://www.franceameriquelatine.org/mexique-lettre-ouverte-contre-la-militarisation-de-zones-indigenes-du-ezln/ de juin 2019 signée par Chomsky, Lowy,…)
  • En août 2019, moins d’un an après l’investiture d’AMLO, on dénombrait 10 assassinats de camarades du Congrès National Indigène (structure qui rassemble les représentants des « peuples, nations, tribus et quartiers » du Mexique initiée par l’EZLN dans la foulé du soulèvement)
  • Réorganisation interne de l’EZLN (renforcement des branches armées)
  • Lors de l’anniversaire des 25 ans du soulèvement de 94 : Démonstration de la force armée de l’EZLN (3000 insurgés en arme, une première depuis presque 25 ans) + discours du Sub-Comandante Moïse [Principal chef militaire et porte-parole politique de l’EZLN]

Nous allons faire face, nous n’allons pas permettre que passe par ici son projet de destruction, nous n’avons pas peur de sa garde nationale à laquelle il n’a fait que changer le nom pour ne pas l’appeler armée, mais ce sont les mêmes, nous le savons. Nous allons défendre ce que nous avons construit et que nous sommes en train de démontrer au peuple du Mexique et du monde que nous avons construit tout cela nous-mêmes, femmes et hommes. Nous ne permettrons pas qu’ils viennent nous détruire)

Sub-Comandante Moïse

On va donc :

  1. Revenir sur l’histoire du mouvement, en insistant sur l’avant-1994, pour comprendre comment on passe, en 10 ans, d’une poignée de Guérilléros métisses et urbains à un soulèvement armées impliquant des dizaines de milliers de combatantEs paysans et indigènes
  2. Brosser un portrait de cette organisation sociale que les Zap appellent « Autonomie »
  3. Présenter et discuter, à partir de ses textes, les positions politiques de l’EZLN en tant que « centre politique », dont l’ambition ne se limite pas à « changer la vie » dans quelques villages du Sud Est Mexicain mais qui entend mener la guerre contre le « néo-libéralisme et pour l’humanité », pour changer le monde et construire « un monde dans lequel il y ait la place pour beaucoup de mondes ». Et donc se propose d’ouvrir, ou plutôt, contribuer à ouvrir une voie pour une rupture révolutionnaire pour le Mexique (la « Libération Nationale » renvoie à la « Patrie » Mexicaine et à sa souveraineté vis-à-vis du voisin impérial Nord-américain, et pas à une volonté d’indépendance nationale d’une partie du territoire) et le monde.

I- Du « Focos » à la construction de « l’Autonomie »

1/ 1983 – 1992 : Quand les Guérilleros rencontrent les paysans

Des guérilléros « avant-gardistes »

L’EZLN est fondé le 17 novembre 1983 par 6 Guérilléros (5 hommes, 1 femmes / 3 métis, 3 indigènes) militants d’un groupe clandestin issu de la pensée guévariste et du 68 mexicain, le FLN (Front de libération nationale) dans les montagnes de la Selva Lacandona (jungle Lacandone) selon la stratégie guévariste des Focos : s’appuyer sur des guérillas soutenues par la paysannerie, avant de s’attaquer aux villes pour renverser le pouvoir en place. Ils « vivent avec le fantôme du Che  et dorment avec le cauchemar de la Bolivie » (embryon de guérilla implanté artificiellement du Che, isolé et sans soutiens locaux).

Ils prennent peu à peu contact avec les communautés indigènes pour se présenter, ainsi que leur vision et leur projet politique, et offrir leur aide dans l’autodéfense face aux milices patronales et gouvernementales. Ils se font accepter comme ceux « qui descendent de la montagne » plus que comme ceux qui « viennent de la ville », et commencent à recruter dans les communautés.

Un mouvement social indigène puissant, structuré et très politisé

Le Chiapas est un des états les plus pauvres de la république fédérale mexicaine, bien que son sol et son sous-sol soient extrêmement riches (agriculture, élevage, pétrole…). Le racisme dont sont victime les indigènes (le Chiapas est un des états les plus indigènes) est assimilé par l’EZLN à du « colonialisme intérieur ». Le mode de domination dans les « Fincas » (grandes propriétés terriennes) relève du féodalisme (paiement en jetons utilisables uniquement dans la « tienda » du patron,…). Face à cela se développe, depuis les années 70, un important mouvement social indigène sous l’influence de :

  • La Théologie de la Libération  : courant de pensée théologique chrétienne et mouvement socio-politique qui propose, à partir d’une lecture « de gauche » des évangiles, non seulement de soulager les pauvres de leur pauvreté, mais aussi d’en faire les acteurs de leur propre libération. Elle soutient qu’il existe, à cote du péché personnel, un péché collectif et structurel, c’est-à-dire un aménagement de la société et de l’économie qui cause la souffrance d’innombrables « frères et sœurs humains ». . L’Evêque de San Cristobal de las Casas, Samuel Ruiz, surnommé « l’évêque rouge », promeut dans les communautés, à travers un réseau de diacres et de catéchistes, un travail de réflexion et d’organisation.
  • Un syndicalisme paysan dynamisé par l’établissement de militants maoïstes. Linea Proletaria qui développe une « ligne de masses » (se mettre au service du peuple) est invitée à s’implanter au Chiapas par l’Evêque Samuel Ruiz. Structuration du syndicalisme paysan : « Union de Uniones » (dont est issu le SubMoy par exemple).
  • La Tradition indigène, maya, d’organisation collective et les restes des acquis de la Révolution de 1910, les « ejidos » (associations basées sur la possession collective de la terre).

Les militants d’avant-garde rencontrent des militants indigènes qui ont déjà :

  • « Une formation politique, une conscience nationale, une perspective de lutte à long termes » (Marcos)
  • Une expérience du contact avec les « avant-gardes » qui les a échaudés (dérive des militants Mao : institutionnalisation, focalisation sur la question de l’accès au crédit, violences interpersonnelles,…)

➔ Le zapatisme : une hybridation : « Nous sommes arrivés carrés comme des professionnels de la politiques, les communautés, qui sont rondes, ont raboté les coins ». (Marcos)

➔ Réfuter l’idée, raciste, d’indiens manipulés car incapable de penser, de se rebeller, de s’organiser par et pour eux/elles-même.

➔ Comprendre que le « succès » de l’EZLN ne peut se résumer au « génie » politique, tactique, théorique ou stratégique de ses animateurs, mais correspond à la rencontre entre une proposition politique (qui évolue) et un mouvement social puissant.

Un patient travail d’organisation

Contexte de vives tensions sociales (crise de l’élevage, baisses du prix du café, interdiction de l’exploitation du bois,…) et politiques (fraudes électorales, répressions, milices patronales…)

➔ « Boom Zapatiste » : de 80 à 1 300 combatantEs arméEs entre 86 et 89, « plusieurs milliers » en 1990 et « la majorité des communautés de la Selva et des Altos totalement zapatiste » (Marcos). La première inflexion à la stratégie guévariste, issue du contact entre le groupe militaire et les militants indiens sera de créer une armée régulière, et non un groupe de guérilleros.

La Direction du mouvement est assurée par le Comité Clandestin Révolutionnaire Insurgé/Indigène. La subordination du militaire au politique est symbolisée par le fait que les commandantEs sont des civils quand le plus haut grade militaire est celui de « sous commandant ».

L’EZLN a toujours promu des dirigeantes politiques (la Commandante Ramona a porté les lois révolutionnaires des femmes, la Commandante Esther a été la première femme indigène à s’exprimer au congrès fédéral après la marche zapatiste de 2001 : « Dans les traditions, nous savons ce qui est bon, et nous savons ce qui est mauvais »,…) comme militaires (la Major Anna Maria a dirigé opérationnellement la prise de San Cristobal ce fameux 1er janvier 1994).

Des consultations sont organisées dans les « bases d’appui » qui vont aboutir à l’élaboration de lois révolutionnaires (1993) : réquisition des moyens de productions, répartitions des terres, élections libres de nouvelles autorités locales… Et notamment les Loi Révolutionnaires des Femmes (une « révolution dans la révolution ») issues d’une consultation spécifique des femmes zapatistes :

  • Interdictions des mariages forcés
  • Libre choix (sans autoriser explicitement l’avortement)
  • Participation à tous les niveaux de décisions (du couple à la municipalité)
  • « Loi sèche » : Les femmes zapatistes font une analyse de l’alcoolisme structurel chez les indigènes du Mexique comme étant un problème d’hommes dont les femmes paient les conséquences (violences, dilapidation de l’argent…). Elles en remontent les causes et réfutent l’idée d’une tradition maya : l’alcoolisme a été imposé par le colon (forme de religion) et le patron (paiement en « liquide »). En découle l’interdiction totale de l’alcool dans les communautés zapatistes.

2/ 1992 – 2003 : Soulèvement, négociations, mobilisations, rupture

Réforme constitutionnelle de 1992 : Liquidation totale des « acquis » de la Révolution Zapatiste de 1910 : arrêts de la réforme agraire, possibilité de vendre les terres communales et les « ejidos »…

➔ Forte mobilisation (marche Palenque/Mexico, 10 000 à San Cristobal) au terme de laquelle les bases d’appui demandent au militaires de préparer l’insurrection (lesquels auraient dit ne pas être prêts, mais se sont pliés à la décision politique). Ya Basta ! Ca suffit maintenant !

➔1993 : Déclaration de guerre à l’Etat mexicain et son l’armée :

«Nous sommes conscients que la guerre que nous avons déclarée est une mesure ultime mais juste. Les dictateurs pratiquent une guerre génocide larvée contre nos peuples depuis de nombreuses années. Une lutte pour le travail, pour la terre, le logement, l’alimentation, la santé, l’instruction, l’indépendance, la liberté, la démocratie, la justice et la paix. »

Commandement général de l’EZLN 
An 1993 – forêt Lacandone, Chiapas, Mexique.

➔ 1er Janvier 1994, jour de l’entrée en vigueur de l’ALENA (accord de libre-échange Nord-Américain : USA, Canada, Mexique), occupation militaire de San Cristobal et de 5 autres villes du Chiapas par les troupes de l’EZLN. S’en suit une guerre de 12 jours (200 morts, bombardements des villages) avant que le gouvernement fédéral sous la pression des opinons publiques nationales et internationales ne décrète un cessez-le-feu unilatéral. 150 000 hectares de terres agricoles occupés dans les premiers mois de 94.

➔Alternance de phase de dialogue et de reprise des hostilités gouvernementales : Dialogue de la Cathédrale (San Cristobal) ; tentative de capture des dirigeants Zap (traquenards, embuscades,..) ; village en exil (Guadeloupe de Tepayac) ; offensive militaire pour éliminer les dirigeants Zap en février 1995 ; déploiement de l’EZLN dans les Altos pour rompre l’encerclement militaire ; dialogue de San Andres auquel l’EZLN convie la société civile mexicaine, qui aboutit aux accord de San Andres sur les « Droits des peuple Indigènes » en 1996. Les autres thèmes prévus dans les négociations, « Démocratie » et « Justice sociale », ne seront jamais abordés.

➔ L’EZLN va se mobiliser pour faire appliquer les Accords et, de façon plus générale, faire respecter les droits des peuples « originaires » :

  • 1 111 indiens à Mexico en septembre 1997
  • 2001 : Marche de la couleur de la terre ➔ 200 000 manifestants à Mexico, intervention de la Commandante Esther devant le congrès fédéral.
  • 40 000 mayas qui occupent silencieusement les mêmes villes qu’en 1994 le jour de la « fin du monde » en décembre 2012 – « entendez notre silence »

➔ Le gouvernement joue la paramilitarisation du conflit (97 : Massacre d’Acteal ; 98 : offensive de 1000 policiers contre une communauté zapatiste…) jusqu’à l’alternance de 2000 (fin de 71 ans de « dictatures parfaite » du Parti Révolutionnaire Institutionnel) où le nouveau président V. Fox du Parti d’Action Nationale (droite nationaliste) joue l’apaisement et renoue le dialogue, tout en continuant à user de toutes les méthodes de la contre-insurrection (armement des paramilitaires, création/entretien des conflits fonciers, corruption, fausses promesses, intimidations…).

➔ En 2003, après une n-ième trahison de la classe politique mexicaine (le vote de réforme constitutionnelle sur les« Droits des peuples indigènes » qui ne respectent pas les accords de San Andres), l’EZLN annonce la rupture de tout dialogue avec l’état mexicain et la mise en place unilatérale du statut d’Autonomie des communautés prévu par les accords par la création de 28 Municipalités Autonomes REbelles Zapatistes (MAREZ) et de 5 Caracoles (regroupement de municipalités au niveau d’une zone géographique).

II- De quoi l’autonomie est-elle le nom ?

L’Autonomie est donc à la fois une revendication, l’autonomie des peuples/villages (homonymie en castillant : el pueblo), et une méthode pour satisfaire cette revendication, en en construisant les bases matérielles sans rien attendre de l’Etat.

1/ Un système d’auto-gouvernement

  • Qui a pour base les assemblées communautaires, où le « peuple gouverne et le gouvernement obéit » – Principes de bon gouvernement : « mandar obeiciendo » (diriger en obéissant), servir et non se servir, convaincre et non vaincre, proposer et non imposer, construire et non détruire, représenter et non supplanter, descendre et non monter ».
  • Qui tend à réduire autant que faire se peut la distinction entre gouvernants et gouvernés.
  • Qui a mis sur pied et développé des systèmes autonomes de santé, d’éducation et de justice « dé-salarisés » : les personnes chargés par la communauté de ces taches ne sont pas payées, la communauté prend en charge leur subsistance ou s’occupe de leur champs. Les travaux au sein des « juntas de bien goibierno » (assemblée au niveau des MAREZ et des Caracoles), d’éducation ou de santé sont vécus comme des tâches militantes décidées par l’Organisation et réparties par la communauté.
  • Une production qui combine travaux collectifs décidés par la communauté et travail individuel/familial (avec souvent le soutiens de la communauté/de l’Organisation : coopérative d’achat, de vente, logistique…

L’éducation:

  • 600 écoles, 1600 « promotores de Education », 20 000 élèves répartis sur 3 niveaux. 1 université (CEDECI, banlieue de San Cristobal) et 1 école normale (formation des professeurs).
  • Inscription dans la vie de la communauté.
  • Pas de hiérarchisation des savoirs et des sources d’apprentissage.

La santé

  • Au niveau des Communautés : des cases de santé avec des « promotores de Salud » orientés vers les médecines traditionnelles et la prévention.
  • Au niveau des Municipalités : des « micro-cliniques », spécialités médicales (ophtalmo, dentistes, gynécologie…)
  • Au niveau des Caracoles : des cliniques autonomes où des praticiens sympathisants peuvent réaliser des interventions, notamment chirurgicales.

La Justice :

  • Une justice de réparation et de non une justice punitive (« Justice et non vengeance »).
  • ➔ critique de la prison : pas d’enfermement, hormis très temporaire en cas de possible mise en danger, ni de police. (Dès 1994, le prisonnier de guerre le plus célèbre, Absalón Castellanos, ancien gouverneur PRI du Chiapas, général de l’armée fédérale mexicaine et riche propriétaire foncier de l’État du Chiapas, reconnu coupable lors d’un procès populaire pour crimes contre la population autochtone du Chiapas, fut relâché avec la peine de «vivre sa vie avec la honte d’avoir été gracié et la miséricorde de ceux-là mêmes qu’il avait pendant si longtemps volés, déplacés, kidnappés, humiliés et assassinés »)
  • Une justice qui a pour but de préserver la possibilité de vivre ensemble.
  • Une justice gratuite : aucun frais, pas d’amande monétaire.
  • Une justice inscrite dans les réalités des peuples indigènes.

➔Une justice débarrassée du formalisme bourgeois

➔ Y compris les non zapatistes y font très souvent appel.

Les «Juntas »

  • Des membres plus choisiEs qu’éluEs (discussion collective vs campagne électorale).
  • Aller-retour entre les assemblées et les niveaux supra-locaux sur les décisions et les projets.
  • Des assemblées de Communautés et de Municipalité autant que nécessaires, des assemblé de Zone tous les 3 mois.
  • Mandat court (entre 3 et 4 ans), non renouvelable, révocable (nombreuses commissions de contrôle).
  • Rotation de deux équipes (chacune paritaire) tous les 15 jours pour continuer à partager la vie commune le temps de son mandat.

➔Dé-spécialisation de la politique / l’administration: « Ils ont peur qu’on découvre qu’on peut se gouverner nous-même »

2 / « Défense Zapatiste »

La construction de l’Autonomie est conçue par les Zap comme un moyen de lutte, une armes dans la guerre contre le système : « Nous travaillons chaque jour un peu plus notre autonomie afin d’affronter le capitalisme néo-libéral » (Discours de bienvenue aux cérémonies du 25ème anniversaire du soulèvement d’un membre de la Junta « En avant vers l’espoir » – Caracol 1 – La Realidad).

L’un de ses résultats les plus tangibles est l’arrivée d’une jeune génération zapatiste. Sa montée en puissance est symbolisée par la décision de l’EZLN de « faire cesser d’exister le personnage Marcos » (dont les fonctions de chef militaire et principal porte-parole politique avait été transféré au Sub Moïse) et de faire naître dans le même mouvement le Sub Galeano, du nom d’un Compa tué en mai 2014 lors d’une attaque paramilitaire dans la communauté de La Realidad (c’est lors d’une cérémonie d’hommage à ce promoteur d’éducation et membre de la Junta que ce changement a été annoncé4http://cspcl.ouvaton.org/spip.php?article992.).

➔ Le centre de gravité politique du zapatisme ne s’incarne plus dans les veilles gloires du CCRI, mais dans la jeune génération d’anonyme qui construit quotidiennement l’Autonomie.

Un personnage, apparu dans les récits du Sub Galeano et dont on trouve des incarnations physiques dans chaque communauté, synthétise à la manière d’un archétype cette jeune génération zapatiste, élevée dans l’Autonomie, Defensa Zapatista (défense zapatiste). Il s’agit d’une jeune fille d’une quinzaine d’années dont les passe-temps préférés sont :

Defensa Zapatista
  • Humilier au football, sous l’œil du cheval borgne, ce « sale petit machiste de Pedrito », soulignant par-là que l’éducation autonome des garçons zapatistes peut connaitre quelques loupés… (Elle soufflerait aussi au Sub ses meilleures métaphores footballistiques. Tout en lui conseillant de ne pas mentir aux mamans « car les mamans elles savent quand tu ne dis pas la vérité »)
  • Poser des questions aux Subs qui les obligent à convoquer le festival « Con- SCIENCE pour l’humanité » : rencontres entre des scientifiques (de sciences « dures ») sympathisants et 200 jeunes Zap (« entre 15 et 525 ans ») choisis dans les communautés pour leur intérêt pour les sciences (qui en feront un compte rendu à leur communauté5 https://enlacezapatista.ezln.org.mx/2017/03/26/cest-la-faute-de-la-fleur/ ).

Si à son âge, sa mère était déjà mariée et enceinte, Défense Zap répond invariablement aux prétendants qui viennent demander sa main (« après avoir vidé la bouteille de parfum et mis assez de gel dans les cheveux pour les 3 prochains siècles », nous précise le Sub) : « Si un jour je pense à me marier, pourquoi pas… ».

➔ Un processus de transformation sociale « par en bas », qui connait flux et reflux, avancée et blocage (et non une proclamation par en haut de décret révolutionnaires : exemple des lois révolutionnaires des femmes en 1993, question de l’héritage en 1998 et à l’heure actuelle : question des divorces.) S’il est indéniable que le statut des femmes a largement évolué dans les communauté zap (lettre des femme Zapatistes aux femmes qui luttent dans le monde), de ce que j’en ai vu en 15 jours, entre avril et mai 2019, en tant que BRICOS dans une communauté, c’est toujours les femmes qui lavent le linge… – Pour comprendre où l’on est, il faut savoir d’où l’on vient et où l’on va ).

➔ L’Autonomie est un processus, jamais fini, toujours améliorable. Les sessions de l' »Escuelita » (invitation faites aux sympatisantEs à partager la vie des communautés durant 1 semaine, au court de laquelle sont proposés des « cours » sur le zapatisme et l’Autonomie) sont des occasions de retours critiques sur la construction de l’autonomie, ses avancées, ses blocages, ses tâtonnements, ses erreurs.

➔ Conscience de ne pas avoir dit (complètement) « adieu au capitalisme »: nécessité au niveau local d’approfondir l’autonomie et de travailler à un élargissement de la lutte contre le système capitaliste au niveau national, international (voir même intergalactique).

➔ Construire une articulation originale entre le politico-militaire et le civilo-administratif (à un moment où la reprise du conflit armé est une possibilité de plus en plus présente dans la tête de toutes et tous): lorsque l’Organisation décide de livrer une tonnes de nourriture aux grévistes de l’éducation nationale (2016) ou de dédier une partie des résultats de la revente du café à la solidarité avec les migrantEs (2017), quelles parts ont réellement Défense Zapatiste et ses Compas? Qui produit la bouffe et cueille le café quand ces décisions sont prises? (Une partie de la réponse est donnée par le fait que les objectifs fixés par la direction zapatiste sont régulièrement dépassés – 3 tonnes livrées aux grévistes quand une seule avait été prévue, ce qui semble indiquer que les bases d’appui ont répondu avec enthousiasme à la demande).

III- De todo el esfuerzo de los zapatistas (De tout l’enthousiasme des zapatistes6Vers de l’hymne de l’EZLN)

L’EZLN est un « centre politique », qui a une analyse politique de la situation, un but qui lui sert de repère dans celle-ci, une stratégie pour l’atteindre, des tactiques qui en découlent. Tout cela est mis en mots dans les communiqués de l’Organisation et de ses portes paroles. Le texte « En haut, les murs, en bas (et à gauche) les brèches » (février 2017)7 http://cspcl.ouvaton.org/spip.php?article1277 , signé des deux Subs aujourd’hui en activité, peut être considéré comme le cadre politique dans lequel les Compas déploient leur activité dans la période actuelle (actualisation de la Sexta – 6ème déclaration de la Forêt).

1/ « Pour affronter la tempête, le système ne cherche pas à construire des toits pour se protéger, mais des enceintes derrière lesquelles se cacher. »

Le langage zapatiste, rempli de métaphores incarnée qui parlent à celles et ceux d’en bas est de toute évidence une des raisons de l’aura internationale que le mouvement a connu.

L’Hydre et la Tempête: trajectoire du Capital et polarisation

Leur analyse de coordonnée de la lutte amène les Zap à délaisser le terrain de la dénonciation et de la lutte contre le « néo-libéralisme » des première années pour, à partir de la Sexta (6ème déclaration de la foret en 2005) pour afficher un anticapitalisme affirmé (« le responsable de notre douleur, des injustices, du mépris, de la spoliation, des coups sous lesquels nous vivons, est un système économique, politique, social et idéologique : le système capitaliste »).

Ce système est décrit, en particulier depuis 2015 et le séminaire La pensée critique face à l’hydre Capitaliste, comme une hydre (créature de la mythologie grecque qui a plusieurs têtes qu’il faut couper en même temps pour la vaincre). Cette métaphore a l’avantage d’indiquer que :

  • La domination capitaliste est loin de se limiter au domaine de l’économie et à l’exploitation du travail : « le système capitaliste n’est pas dominant seulement dans un aspect de la vie sociale ; mais il a de multiples tête, c’est-à-dire des formes et des manières diverses de dominer dans les espaces sociaux différents » (paroles de l’EZLN au colloque « la pensée critique face à l’hydre capitaliste »).
  • La capacité du système à faire constamment évoluer ses modes de domination (y compris en « digérant » les discours et pratiques critiques, exemple : femo-/homo-nationalisme). Ainsi, l’hydre « est en crise constante, c’est-à-dire en mouvement » (d’où la nécessité de développer, à partir de notre pratique, une analyse fine de ces évolutions).
  • Il est donc nécessaire de détruire, en même temps, l’ensemble des cadres d’oppression. Les luttes contre les dominations doivent se mener conjointement pour mettre fin au système qui les utilise et les renforce. Elles ne peuvent être renvoyées aux calendes grecques, mais sont partie intégrante de la lutte contre l’exploitation capitaliste des êtres et de la nature.
  • Il est indispensable de s’y mettre toutes et tous, chacunE depuis son front de lutte, mais de manière coordonnée, pour venir à bout du système.

En 97, Marcos déclarait que la « 4ème guerre mondiale a[vait] commencé » . Au-delà de la périodisation, ce qui importe et reste aujourd’hui central dans le discourt zapatiste, c’est l’idée que le capitalisme engendre la guerre (« la guerre est le remède que le capitalisme administre au monde pour le guérir des maux qui lui inflige« ). Le développement capitaliste est assimilé à « une guerre d’appropriation« , et la phase actuelle est caractérisé comme une guerre contre « l’humanité toute entière, contre la planète » (Elle ne détruit pas [le genre humain] physiquement, mais en tant qu’humain »). Sur le terrain, cette guerre oppose « ceux d’en haut à ceux d’en bas »

Dans ce cadre, les « sentinelles » zapatistes alertent : « s’approche une catastrophe dans tous les sens du terme, une tempête » ; « Ce qui vient est quelque chose de terrible, de plus destructeur encore si possible« . En effet, leur analyse de la trajectoire du Capital (« la destruction et la mort sont le combustible de la grande machine du Capital« ) amène les Zap à considérer qu’il « est pas possible maintenant d’atténuer son cours criminel ». Ainsi, « l’unique façon d’arrêter la machine, c’est de la détruire« .

➔ Aucune solution n’est possible à l’intérieur du système, d’où la nécessité de construire l’Autonomie.

➔ « Ce qui est sûr c’est que ça va devenir pire« , d’où la nécessité de se rebeller, de lutter, de s’organiser.

➔ Car en même temps : « Nous avons vu en ce temps, et maintenant, se lever le regard de beaucoup, hommes, femmes, autres. Différents, mais similaires dans la rage et l’insoumission« . L’horreur du monde capitaliste élargit et unifie les résistances à mesure qu’il s’enfonce dans la barbarie: « En étendant sa domination, le Pouvoir a créé de nouvelles fraternités dans la disgrâce ». D’où la nécessité d’être attentif à chacune des luttes, résistances et rébellions qui tentent d’ouvrir des brèches dans les murs du Capital, à tout ce qui fait vivre l’autre pôle de l’alternative posée par Rosa Luxembourg : « Socialisme ou Barbarie ».

« Aujourd’hui plus que jamais auparavant, leur maison est aussi la nôtre ».

Depuis leur poste d’observation du Sud-Est Mexicain, les Subs Zap font de la lutte contre les frontières un élément central de leur politique.

« Et, pour compléter l’image apocalyptique, des millions de déplacés et de migrants se heurtant aux frontières devenues subitement aussi réelles que les murs qu’à chaque pas, mettent en travers les gouvernements et les criminels. Dans la géographie mondiale des médias et des réseaux sociaux, les déplacés, fantasmes errants sans nom ni visage, ne sont à peine qu’un numéro statistique qui change de localisation. »

De fait, l’EZLN est confronté concrètement aux questions migratoires :

  • Les territoires zapatistes sont des zones de passages des migrants latino-américains vers les USA.
  • Des membres des communautés des zones d’influences zapatistes peuvent être tentés par la migration.

➔ Interdiction du trafic d’êtres humains en territoire zap : arrestation des trafiquants, libération des « indocumantados » et restitution des biens confisqués aux trafiquants, propositions d’asile plus ou moins temporaire ou définitif.

➔ Assouplissement de la position de l’EZLN: possibilité de réintégrer l’Organisation en cas de retour de migration.

L’EZLN considère que la migration est un mirage :  » Des millions de déplacés (qui sont, avec fracas médiatique, rassemblés sous le nom de «migrants») naufragent dans de petits bateaux, avec l’espoir d’être sauvés par le gigantesque navire du grand Capital. Mais, non seulement il ne le fera pas. Lui, le grand Capital, est le principal responsable de la tempête qui menace déjà l’existence de l’humanité entière. »

Une photo d’un migrant salvadorien et de sa fille retrouvéEs mortEs noyéEs en juin 2019 au Mexique.

Pour autant, face aux atrocités que le système des frontières fait vivre aux migrantEs, l’EZLN « fait savoir à tous ces gens qu’ils ne sont pas seuls, que leur douleur et leur rage est observée même à distance, que leur résistance n’est pas seulement saluée, mais aussi soutenue, même si c’est avec nos maigres possibilités« . Ainsi le texte En haut les murs… appelle à soutenir les déplacéEs, persécutéEs by any means necesary (y compris « en les soutenant pour qu’ils retournent chez eux« , ce qui pourrait paraître ambiguë dit depuis une autre géographie) : « Le moment est venu de créer des comités de solidarité avec l’humanité criminalisée et persécutée ». 

Et, s’il  » faut s’organiser pour dire «NON» aux persécutions, aux expulsions, aux prisons, aux murs, aux frontières« , il est clair que « les frontières se multiplient au sein de chaque territoire, au-delà de celles peintes sur les cartes« : « le Pouvoir est un espace d’exclusion, de discrimination, de sélection. Et donc les différences ont été pourchassées ouvertement. La couleur, la race, le credo religieux, la préférence sexuelle ont été expulsées du paradis promis, vu que l’enfer était leur maison de toujours« .

2/ « En bas à gauche, ne doivent trouver leur place ni le conformisme ni la résignation »

La stratégie des brèches

L’EZLN qualifie sa lutte de « guerre contre l’oubli« , elle entend « infliger à l’histoire cette blessure que nous sommes« .

La tâche peut sembler démesurée. D’autant que le « mur de l’histoire » que dressent les « mauvais gouvernements » entre les êtres humains est présenté par certains comme étant « indestructible, éternel, sans fin ». Ce sont souvent le mêmes qui proposent « d’administrer le mur, de le rendre plus aimable, plus juste ».

Face à ceux-là, « considérant que le système est incapable de freiner la destruction », et « ne s’inquiétant pas de la prétendue omnipotence et éternité du mur, car ils savent que l’une et l’autre sont fausses », les sous commandants Zap nous proposent une stratégie : « Contre le Capital et ses enceintes : toutes les brèches possibles ».

L’idée de « brèches » contre les « murs du capital » est développée par John Holloway dans « Crack Capitalism » (2010, traduction en français en 2012). Il s’agit alors d’un concept descriptif qui vise « nos refus mais aussi nos créations quotidiennes qui ne peuvent pas, ne veulent pas entrer dans la logique du système d’abstraction ». Passée à la moulinette zapatiste, la brèche devient un concept stratégique qui permet :

  • D’insister sur l’idée d’une lutte menée depuis le bas, par la multiplication des résistances.
  • De prendre ainsi en compte chaque acte de résistance, même minime et qui parait minuscule vu d’en haut, tout en l’inscrivant dans un projet global. Chaque brèche peut créer les fissures nécessaire à la destruction du mur.
  • D’indiquer que nos différentes luttes, menées depuis « nos géographies et nos calendrier »  propres, se rejoignent pour fissurer le mur.
  • De dire l’importance de ne pas se décourager, de maintenir la lutte même dans des conditions qui peuvent paraître extrêmement dégradées, afin de maintenir la brèche ouverte, de « gagner le droit précieux de recommencer » (D. Bensaïd).
  • De faire le pont entre le maintenant de nos luttes, d’espaces plus ou moins temporaire, plus ou moins débarrassés, plus ou moins partiellement, des dominations et l’espoir d’un autre monde, la brèche permettant dans certaines conditions de voir de l’autre côté du mur.

Mais si réfuter l’horizon borné du réformisme, appeler à la multiplication des luttes, comprendre qu’elles s’enracinent dans le réel pour se rejoindre et, de là, le détruire est plus que nécessaire, cela ne fait pas une stratégie (tout au plus une méthode, nécessaire, indispensable, sans laquelle rien ne peut arriver, mais insuffisante pour vaincre l’ennemi, le Capital et ses Etats).

Que faire du « contremaître » ?

Dans une analogie dont elle a le secret, l’EZLN voit le monde comme une « Finca » (ferme), et assimile l’Etat (au moins l’Etat fédéral mexicain auquel elle a déclaré la guerre) à un « contremaître » (plus ou moins zélé, au gré des élections): « Pour nous, ils ne sont pas un gouvernement pour nous, ce sont des contremaîtres » (texte « leçons de juin »8https://blogs.mediapart.fr/association-galeano/blog/120716/armee-zapatiste-de-liberation-nationale-les-lecons-en-juin. sur la grève dans l’éducation nationale).

Là encore la force descriptive/analytique de l’image est saisissante. Elle permet, en peu de mots de dire ce que dans « d’autres géographies il faut les 3 tomes du Capital pour décrire » : « le Capital commande, et le gouvernement obéit… mais le peuple se révolte ».

Elle dit, par exemple :

  • Que l’Etat est au service exclusif du Capital, des possédants, de ceux d’en haut : « Simplement, c’est très simple, on ne peut pas soutenir à la fois celui qui est exploité et celui qui exploite, il faut en choisir un des deux, tu es avec l’exploiteur ou tu es avec l’exploité, mais avec les deux, ce n’est pas possible ». L’Etat n’est pas comme on voudrait nous le faire croire, une instance neutre, au-dessus des luttes et des classes, il est un outil de domination des classes dominantes, du Capital.
  • Que la fonction de l’Etat est de maintenir, de gré ou de force, les conditions politiques de la reproduction du Capital.
  • Que dans la tempête présente comme dans celle(s) qui s’annonce(nt), l’Etat est, et sera de plus en plus, réduit à ses fonctions de contrôle et de surveillance, ses fonctions policières.
La police ultra-militarisée mexicaine

➔ Si l’Etat et son pouvoir, ne sont que des « mirages », ce n’est que pour ceux qui prétendent changer les choses depuis en haut. « Le peuple qui se rebelle », celles et ceux qui luttent d’en bas, connaissent concrètement les conséquences de sa force et de son droit (élimination physique, élimination sociale via la prison, disparitions comme à Ayotzinapa9https://fr.wikipedia.org/wiki/Enl%C3%A8vements_d%27Iguala , +/- 30 000 mortEs dûEs à la « guerre contre la drogue », mutilation physiologiques et psychiques…)

Dans une articulation complexe entre Autonomie des peuples/villages, Libération Nationale et Révolution mondiale, la question pour les révolutionnaires n’est pas tant la prise du pouvoir et de l’appareil d’Etat que sa destruction. Mais cette première ne peut être esquivée, que ce soit en théorie comme en pratique.

➔ Faisant de nécessité vertu, l’EZLN a théorisé son esquive militaire et politique de la question de l’Etat.

Pour autant, en fin stratèges, les Zap ont constamment contribué et œuvré à déstabiliser « leur » contremaître, l’Etat mexicain. Il est de ce point de vue intéressant de constater à quel point un mouvement comme l’EZLN, se proclamant, et restant, complètement en dehors des processus électoraux s’est servi des campagnes électorales pour proposer de mettre en pratique son slogan « Votez, ne votez pas, on s’en fout; Organisez-vous » (Autre campagne, tentative de candidature du CNI en 2018…).

En conclusion: si tu ne t’occupe pas de l’Etat, il s’occupera de toi.

De ce point de vue, le discours du SubMoy lors des célébrations du 25ème anniversaire du soulèvement peut sonner comme un aveu d’échec: « nous sommes aussi seuls qu’il y a vingt-cinq ans ». L’EZLN s’est faite piégée par les gouvernements mexicains qui ont cantonné les discutions avec les Zap aux questions des Droits indigènes (Marcos racontait que durant la préparation du soulèvement, les bases d’appui se méfiait « des discours qui partaient trop sur le côté indigène », elles ne voulaient pas que le mouvement « apparaissent comme une guerre d’indigènes, mais comme une guerre nationale).

Face à une situation inédite, et imprévue (ni écrasement militaire, ni soulèvement national), les zapatistes ont fait le choix de l’approfondissement de l’Autonomie comme arme dans la lutte nationale et intergalactique contre le capitalisme. Sans jamais délaisser le terrain de son élargissement à d’autres géographies (mexicaines et internationales). Mais sans être en « position de fournir une direction politique au mouvement qui a célébré leur exemple » comme le notait Mike GONZALEZ dans un article pour le numéro de l’hiver 2000 de l’International Socialism 10Traduit en 2010 par le site Que faire? http://quefaire.lautre.net/Le-Zapatisme . Cela peut faire écho au regret exprimer par Marcos dans « Le rêve Zapatiste » (97) :  Le zapatisme a du mal à embrayer sur le mouvement ouvrier en général, pas seulement sur les maquiladoras [usines, ndlr]. Il a eu beaucoup d’impact dans les communautés indiennes, chez les employés, les enseignants, les intellectuels, les artistes, mais pas dans la classe ouvrière mexicaine. […] C’est un échec flagrant. »

Dans la confrontation inévitable à court, moyen ou long termes avec l’Etat mexicain, représentant du capitalisme mondial, s’il nous faut débattre sans concession (avec toute la modestie que nous impose notre situation), il nous faut sans condition affirmer notre solidarité avec les peuples qui se rebellent, luttent et s’organisent dans cette Autonomie qui toujours avance, et nous montrent comment débroussailler un chemin… vers un monde où il y a la place pour tous le(s) mondes!

Présenté (et enrichie suite à la discussion) au groupe A2C Paris 20 le 3 juin 2019.

TPP

Références

Textes de l’EZLN :

Ressources audiovisuelles :

Notes   [ + ]