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Genre et Révolution : Les femmes socialistes et la Commune de Paris

Par Judy Cox

Marie Ferré, Louise Michel et Paule Mink
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Paru initialement en anglais dans International Socialism Journal n° 169, Hiver 2021

Le 11 avril 1871, trois semaines après le début de la Commune de Paris, une affiche apparaissait sur les murs de la capitale française :

« Citoyennes, nous savons que l’ordre social actuel porte en lui les germes de la misère et de la mort de toute liberté et de toute justice… A cette heure, où le danger est imminent et où l’ennemi est aux portes de Paris, la population entière doit s’unir pour défendre la Commune, qui représente l’anéantissement de tout privilège et de toute inégalité. »

Toutes les femmes qui étaient prêtes à mourir pour la Commune étaient invitées à participer à une réunion à 20 heures à la salle Larcher, Grand Café des Nations, 74 rue de Temple. Des blanchisseuses, des couturières, des relieuses et des chapelières y assistèrent et fondèrent une nouvelle organisation, l’Union des Femmes. Cette Union faisait partie de la Première Internationale socialiste, qui avait été créée par Karl Marx et d’autres socialistes et syndicalistes à Londres en 1864 dans le but d’unir les travailleurs au-delà des frontières nationales. En quelques jours, l’Union est devenue l’une des organisations les plus importantes de la Commune de Paris. Les femmes socialistes ont joué un rôle indispensable dans l’organisation des femmes travailleuses de Paris pour qu’elles deviennent des communardes.

La Commune n’a duré que 72 jours mais durant cette brève période elle a remis en question des hiérarchies de genre profondément ancrées depuis des siècles1EICHNER, Caroline J., Surmounting the Barricades: Women in the Paris Commune, Indianna University Press, 2004, p. 17. Le rôle joué par les femmes dans la Commune de Paris a attiré l’attention à la fois des contemporains et des historiens. Des images de femmes indisciplinées ont peuplé les comptes rendus contemporains de la Commune2GULLICKSON, Gay L., Unruly Women of Paris: Images of the Commune, Cornell University Press, 1996, p. 218. Les études historiques de la Commune ont eu tendance à accepter et même à amplifier une série de stéréotypes négatifs qui caractérisaient les femmes ouvrières comme étant excitables, irrationnelles et habituellement violentes. Elles sont perçues comme étrangères à toute tradition féministe ou socialiste historique. Les histoires qui traitent des femmes de manière plus objective ont tendance à limiter l’étude de leurs activités à des chapitres spécifiques, renforçant ainsi l’idée que les hommes eurent un rôle historique mais que les femmes furent marginales dans les événements3GULLICKSON, op. cit., p. 10. Imaginez-vous lire une histoire de la Commune dont le chapitre s’intitulerait « Les hommes dans la Commune ». Les femmes communardes n’ont fait l’objet que de trois études exhaustives, l’une publiée en 1964, l’autre en 1996 et la dernière en 20044THOMAS, Edith, The Women Incendiaries, Secker & Warburg, 1964 ; GULLICKSON, op. cit. ; EICHNER, op. cit. . Cet article n’a pas pour but de raconter à nouveau les histoires des femmes communardes, aussi fascinantes soient-elles. Il vise à explorer l’impact des femmes socialistes sur la Commune et sur la tradition socialiste au sens large.

Les ancêtres de la Commune

La plupart des études sur la Commune commencent le 18 mars avec la tentative ratée d’Adolphe Thiers, chef du gouvernement français, de désarmer la Garde Nationale parisienne5ROSS, Kristin, Communal Luxury: The Political Imaginary of the Paris Commune, Verso, 2015, p. 41. La France avait subi une défaite militaire dans une guerre avec la Prusse, après le long et difficile siège de Paris. Le gouvernement français avait accepté de se rendre, mais la population de Paris et la Garde Nationale résistaient. Lorsque les troupes du gouvernement furent envoyées pour enlever les canons de Paris, des milliers de femmes, d’hommes et d’enfants se levèrent pour les défendre, construisirent des barricades et chassèrent l’armée française de la ville. L’accent mis sur ce moment révolutionnaire donne l’impression que la Commune fut un événement purement spontané. La Commune est en effet née de cette rébellion spontanée, mais elle a été façonnée et conduite par des individus et des organisations imprégnés de l’expérience des mouvements ouvriers et socialistes6GLUCKSTEIN, Donny, The Paris Commune : a revolution in democracy, Haymarket Books, 2011, pp. 59-60. Le rôle des femmes socialistes dans l’avènement de la Commune fut presque entièrement négligé par les historiens, alors que la Commune dépendit des femmes qui furent au centre des réseaux ouvriers de Paris. Les membres masculins et féminins de l’Internationale s’étaient imposés en dirigeant des grèves dans les années 1860. Eugène Varlin et Nathalie Lemel avaient mené une grande grève des ouvriers relieurs en 1864. Lemel avait défié les conventions en devenant membre du comité de grève et elle avait lutté sans relâche pour l’égalité des salaires pour les femmes. Varlin et Lemel devinrent tous deux des communards de premier plan.

Deux traditions opposées concernant les femmes ont coexisté sans heurts au sein du mouvement socialiste français. L’une remonte au socialisme utopique des années 1830, lorsque Flora Tristan devint la première réformatrice à affirmer que les femmes ne pouvaient obtenir l’égalité que par l’émancipation de la classe ouvrière7MOON, Joan, “Feminism and Socialism: The Utopian Synthesis of Flora Tristan”, in BOXER, Marilyn & QUTAERT, Jean H (dir), Socialist Women: European Socialist Feminism in the Nineteenth and Early Twentieth Century, Elsevier, 1978, p. 19. Cette tradition fut développée lors de la Révolution de 1848 par les grandes dirigeantes socialistes Jeanne Deroin et Pauline Roland, qui organisèrent la lutte des femmes pour leurs droits au travail et de vote.

Une tradition très différente était représentée par l’écrivain anarchiste-socialiste misogyne Pierre-Joseph Proudhon. Proudhon affirmait que les femmes étaient physiquement faibles, incapables de pensée abstraite et naturellement immorales, uniquement aptes au mariage ou à la prostitution8McMILLAN, James F, France and Women 1789-1914: Gender, Society and Politics, Routledge, 2000, p. 123. Dans son dernier ouvrage, La Pornocratie, ou Les femmes dans les temps modernes, Proudhon affirmait que les maris ont le droit de tuer les femmes adultères, immorales, ivrognes, voleuses, dépensières ou obstinément insubordonnées9Ibid., p. 124. Jules Michelet popularisa ces vues misogynes dans ses romans L’Amour (1858) et La Femme (1859). Michelet rendait les femmes responsables de l’échec des révolutions de 1789 et 1848 et les considérait comme prisonnières de leur biologie, qui les rendait peu fiables, capricieuses et inaptes au travail hors du foyer10Idem.. Proudhon et Michelet étaient très influents dans la section française de l’Internationale. Lors de la réunion de fondation de la section française en 1866, les délégués adoptèrent une motion qui stipulait : « Au point de vue physique, moral et social, le travail des femmes et des enfants dans les manufactures doit être énergiquement condamné en principe comme une des causes les plus actives de la dégénérescence de l’espèce humaine et comme un des plus puissants moyens de démoralisation mis en œuvre par la caste capitaliste »11Ibid., p. 115. Il y avait des voix opposées, notamment celles des futurs communards Eugène Varlin et Benoît Malon, mais la section française de l’Internationale restait profondément proudhonienne.

André Léo

Des militantes se battirent contre les idées sexistes de Proudhon et Michelet. L’une de ces combattantes fut André Léo. Léo avait vécu en Suisse avec son mari, un socialiste utopique qui avait été inspiré par les idées d’Henri de Saint-Simon et avait été contraint à l’exil après 1848. Léo était veuve et, pour survivre, elle publia plusieurs romans explorant l’oppression des femmes et affirmant les capacités des femmes. En 1866, elle accueillit chez elle la réunion de fondation d’un nouveau groupe féministe. Le groupe comprenait Paule Mink, Louise Michel, Eliska Vincent, Noémi Reclus et son mari Élie Reclus, tous futurs communards12Ibid., p. 128.. Le groupe fit de l’amélioration de l’éducation des filles sa priorité de campagne.

Mink et Michel sont deux des femmes les plus importantes de la Commune. Elles s’inscrivaient toutes deux dans la tradition socialiste révolutionnaire de Deroin et Roland13Ibid., p. 128. Mink était la fille d’un noble polonais exilé. Après l’échec de son mariage, elle avait travaillé comme couturière et professeure de langues. Elle avait également édité un journal radical et s’était forgée une réputation d’oratrice dans les cercles radicaux de Paris. Lors d’une réunion publique en 1868, Mink défia Proudhon : « En cessant de faire de la femme une travailleuse, vous la privez de sa liberté et, par là, de sa responsabilité, de sorte qu’elle n’est plus une créature libre et intelligente mais un simple reflet, une petite partie de son mari »( Ibid., p. 119)). Michel était la fille d’une domestique célibataire. Elle avait suivi une formation d’institutrice mais avait refusé d’enseigner dans les écoles publiques car cela aurait signifié prêter serment de loyauté à l’Empire français. Michel vint à Paris à la fois pour poursuivre son éducation et la révolution. Elle fut l’une des femmes les plus courageuses, déterminées et audacieuses de la tradition révolutionnaire.

Certains membres masculins de l’Internationale soutenaient les femmes contre le proudhonisme. En 1866, Malon écrivit à Léo, membre de l’Internationale, pour lui assurer qu’il n’oubliait pas « l’émancipation des femmes et nous recevons chaque jour de nouveaux appuis. Nous avons convaincu presque toute l’association de l’idée ; il n’y a que les pontifes de Proudhon qui ne soient pas convaincus »14SCHULKIND, Eugene, 1985, “Socialist Women in the 1871 Paris Commune”, Past & Present, volume 106, issue 1,1985, p. 142. La première édition du journal publié par la section des Batignolles-Ternes de l’Internationale parisienne comprenait un programme, signé par Léo et 16 autres personnes, qui déclarait : « Il est temps de faire participer la femme à la démocratie au lieu d’en faire son ennemie par une exclusion insensée »15Idem. L’année suivante, Varlin affirmait :

« Ceux qui veulent refuser à la femme le droit au travail veulent la mettre pour toujours sous la dépendance de l’homme. Nul n’a le droit de lui refuser le seul moyen d’être véritablement libre. Que le travail soit fait par un homme, qu’il soit fait par une femme : même produit, même salaire. »16Ibid., p. 144

Léo, Mink et Varlin ont constamment fait pression pour que l’Internationale soutienne à la fois les droits civiques des femmes et leur droit au travail.

Tout au long des années 1860, les femmes se joignirent aux clubs politiques qui attiraient un large public dans les quartiers pauvres de Paris, et dont certains au moins discutaient de la manière de mener campagne contre les bas salaires des femmes17ROSS, op. cit., p. 51. Les clubs politiques nourrissaient également le désir « d’établir une commune basée sur la coopération de toutes les énergies et de toutes les intelligences au lieu d’un gouvernement composé de traîtres et d’incompétents »18Ibid., p43. Au début de l’année 1869, la revendication d’une commune pouvait être entendue dans de nombreux clubs, et les débats se terminaient souvent par le cri « Vive la Commune ». Lorsque la Commune devint une réalité deux ans plus tard, les clubs continuèrent à offrir un espace de débat et d’organisation et devinrent un lien vivant entre le Conseil communal et le peuple. Les clubs débattaient des actions que la Commune devait entreprendre et faisaient connaître leurs points de vue et leurs priorités au Conseil communal. Par le biais des clubs, les femmes pouvaient organiser des actions directes contre les profiteurs et demander du soutien pour les réformes qu’elles souhaitaient. De nombreuses parisiennes étaient en couple avec des membres de la Garde Nationale, mais peu d’entre elles étaient mariées. Seules les femmes mariées pouvaient prétendre à la pension accordée aux veuves de la part de la Commune, une politique discriminatoire qui suscitait beaucoup de colère. La revendication de pensions pour les partenaires non mariées des gardes nationaux naquit dans les clubs et fut ensuite accordée par la Commune19THOMAS, op. cit., p. 37.

Nathalie Le Mel

Certains clubs étaient mixtes, d’autres non, les deux offrant une plateforme pour l’émergence de leaders féminins. Un journaliste anglais du Daily News décrivit un club où « des femmes habillées de façon respectable avec leurs filles, des femmes de petits commerçants avec leurs jeunes familles » se mêlaient à « ces femmes répugnantes de presque toutes classes d’âge qui forment les furies typiques des foules excitées de Paris »20GULLICKSON, op. cit., p. 113. Les journalistes furent horrifiés d’entendre des femmes prôner non seulement la fin du mariage mais aussi l’égalité entre les sexes21Idem., p. 113. Louise Michel présidait le Club de la Révolution, qui vota pour l’arrestation de tous les prêtres qui étaient de mèche avec les « chiens monarchistes » et pour la création de corporations de femmes et d’hommes pour entreprendre les travaux publics nécessaires22THOMAS, op. cit., p. 85. Au Club des Libres Penseurs, Nathalie Lemel et Kawecka-Ladojska, qui s’habillait en pantalon et portait deux revolvers accrochés à la ceinture, plaidaient pour le divorce et la libération des femmes. Au Club des prolétaires, une blanchisseuse, connue seulement sous le nom de Madame André, était la secrétaire. L’une des oratrices habituelles était la citoyenne Thiourt, qui demandait que des canons soient placés sur les places des quartiers riches de Paris et que les femmes aient le droit de porter des armes23Ibid., pp. 83-5. Léo, Michel et Lemel faisaient la tournée des clubs en clamant que l’exploitation capitaliste devait être abolie24Ibid., p. 88.

Avant la tempête : les femmes pendant le siège

L’année 1870 commença par une énorme révolte politique à Paris. Le cousin de l’empereur Louis Bonaparte, Pierre, assassina un journaliste républicain, Victor Noir. Ce meurtre suscita l’indignation et de nombreuses femmes comptèrent parmi les 100 000 personnes qui défilèrent dans Paris en signe de protestation. Une vague de répression fut enclenchée contre les membres de l’Internationale. Au cours de l’été, l’empereur déclara la guerre à la Prusse, mais en quelques semaines les forces françaises furent vaincues. Le 4 septembre 1870, les nouvelles de la défaite atteignirent Paris. Des milliers de personnes descendirent dans les rues, le Second Empire fut renversé et un gouvernement de Défense Nationale fut mis en place. Le nouveau gouvernement, toutefois, refusait de représenter les intérêts de ceux qui l’avaient installé au pouvoir. Les tentatives du gouvernement de capituler face à l’armée prussienne déclenchèrent des semaines de troubles menés par les ouvriers parisiens et la Garde Nationale, dont les membres étaient issus de la classe ouvrière.

Le 18 septembre 1870, de nombreuses femmes descendirent dans la rue pour réclamer le droit de prendre les armes pour défendre la ville de Strasbourg, assiégée par les troupes prussiennes. Louise Michel et André Léo conduisirent une foule de femmes, d’institutrices et d’étudiants à l’Hôtel de Ville, où elles furent enfermées pendant quelques heures25Ibid., p. 38. Le 19 septembre, les troupes prussiennes assiégeaient Paris. Environ 100 000 riches citoyens s’enfuirent et 200 000 réfugiés des villes environnantes entrèrent dans la ville. Des « comités de vigilance » furent mis en place. Michel refusait de reconnaître la nature ségrégative des comités de vigilance et rejoignit un comité d’hommes. Elle décrira plus tard comment « personne ne s’est beaucoup soucié du sexe de ceux qui faisaient leur devoir. Ce problème stupide était réglé »26Ibid., p. 36. La nécessité conduisait à une érosion de la discrimination de genre.

L’approvisionnement de la ville en nourriture était bloqué et les femmes protestèrent contre les longues files d’attente et les pénuries alimentaires catastrophiques. Les femmes avaient besoin de nouveaux modes d’organisation et les femmes socialistes furent au cœur de leur impulsion. Nathalie Lemel dirigeait un restaurant coopératif appelé La Marmite27Ibid., p. 32. Elle était active dans plusieurs des nombreux groupes d’entraide que la police surveillait parce qu’ils avaient le potentiel de se transformer en groupes de résistance28Ibid., p. p6. La Marmite était basée sur la solidarité entre les personnes travaillant dans l’approvisionnement, la restauration et la production, liées entre elles par une intense propagande socialiste29Ibid., p. 7. Victorine Brocher, une autre membre de l’Internationale, dirigeait une boulangerie coopérative à La Chapelle qui dédiait une partie de ses fonds au financement de nouvelles coopératives30Ibid., p. 6. Bien d’autres femmes socialistes se trouvaient au cœur des efforts entrepris pour nourrir la population pendant le siège, efforts qui les plaçaient au centre des réseaux d’entraide et d’organisation politique.

Une tentative d’insurrection à Paris le 22 janvier 1871 exigea le remplacement du gouvernement par une Commune. Un grand nombre de femmes et de gardes nationaux se massèrent dans les rues de Paris. Cependant, l’échec de l’insurrection entraîna une répression brutale et, le 28 janvier, le gouvernement français capitulait officiellement devant l’Allemagne31L’Allemagne avait été créée dix jours plus tôt lorsque, à la suite de ses victoires militaires contre les français, le roi de Prusse Guillaume Ier fut proclamé chef de l’Empire allemand unifié lors d’une cérémonie au château de Versailles.. Les élections législatives du 8 février furent marquées par une défaite massive de la gauche, des propriétaires terriens, des aristocrates et des officiers de l’armée constituant la majorité des élus. La section française de la Première Internationale comptait 50 000 membres au printemps 1870, mais après les élections de février, ses dirigeants avaient le sentiment d’être au bord de l’effondrement en raison de l’évaporation de leurs soutiens32ROSS, op. cit., p. 54. Mais certains signes avant-coureurs de l’insurrection à venir étaient néanmoins visibles. Le 26 février, une rumeur selon laquelle les troupes allemandes prévoyaient d’entrer dans Paris pour s’emparer des canons de la ville poussa une foule immense de gardes nationaux, de femmes et d’enfants à sortir pour défendre les canons qu’ils avaient payés par souscription publique33THOMAS, op. cit., p. 42. Pendant toute l’effervescence de 1870 et des premiers mois de 1871, les femmes entrainèrent les foules, incitant à la défiance et créant les bases des organisations qui allaient créer un gouvernement ouvrier.

La République universelle

Le gouvernement français se réfugia à Versailles, dans la banlieue ouest de Paris. Le 18 mars, Adolphe Thiers, qui avait présenté à l’Allemagne la reddition de la France en tant que chef du gouvernement, envoya des troupes pour désarmer la Garde Nationale parisienne. Ce furent les laitières qui donnèrent l’alerte. Les femmes de Paris se jetèrent au milieu des troupes gouvernementales qui tentaient d’enlever les canons. Prosper Olivier Lissagaray, un socialiste et historien de la Commune, releva que « les femmes partirent les premières »34LISSAGARAY, Prosper-Olivier, Histoire de la Commune de 1871, La Découverte, 2000, p. 112. Les femmes formèrent une barricade humaine entre les soldats du gouvernement et la Garde Nationale. Un partisan du gouvernement, le général Louis d’Aurelle de Paladines, décrivit l’importance des actions des femmes :

« Les femmes et les enfants vinrent se mêler aux troupes. Nous nous sommes grandement trompés en permettant à ces gens d’approcher nos soldats, car ils se sont mêlés à eux et les femmes et les enfants leur ont dit : « Vous ne tirerez pas sur le peuple. » C’est ainsi que les soldats du 88e, autant que je puisse en juger, et d’un autre régiment de ligne se trouvèrent encerclés et n’eurent pas le pouvoir de résister aux acclamations qui leur étaient faites. »35THOMAS, op. cit., p. 45

Lorsque l’officier en charge de l’opération, le général Claude Lecomte, ordonna aux troupes de tirer sur la foule, celles-ci refusèrent. Lecomte fut fait prisonnier puis fusillé un peu plus tard.

Avant mars 1871, la Commune n’existait qu’en tant qu’aspiration politique, comme cri de ralliement et possibilité d’un avenir différent. Mais, avec le départ du gouvernement et l’expulsion de l’armée et de la police, une Commune réelle et vivante fondée sur le « pouvoir anonyme de Monsieur Tout-le-monde » fut établie36ROSS, op. cit., p. 57. Un grand sentiment de liberté fit exploser dans les rues un mouvement de masse d’hommes, de femmes et d’enfants. Un historien décrit ainsi l’atmosphère :

« Ce fut d’abord une immense, une grandiose fête, une fête que le peuple de Paris, essence et symbole du peuple français en général, s’offrit à lui-même et offrit au monde. Fête du printemps dans la cité, fête des déshérités et des prolétaires, fête révolutionnaire et fête de la Révolution. »37 LEFEBVRE, Henri, La Proclamation de la Commune, 26 mars 1871, La Fabrique, 2018, p. 28 

La révolution transformait toutes les interactions : « La vie sociale de la cité était recalibrée selon des principes de coopération et d’association »38 ROSS, op. cit., p. 25. Toute cette énergie et cet engagement furent rapidement canalisés vers le fonctionnement des services vitaux de la ville.

Les institutions étatiques de Paris s’étaient désintégrées ou avaient été détruites par le gouvernement de Versailles. « Tous les appareils digestifs et respiratoires de cette ville de seize cent mille êtres, il fallait tout réorganiser. »39LISSAGARAY, op. cit., p. 133La crise était si intense que les cimetières avaient cessé d’enterrer les morts et que quelque 300 000 personnes étaient sans travail40Ibid., p. 133. Le Comité Central de la Garde Nationale entrepris de gérer l’État jusqu’à l’organisation d’élections. Tous les étrangers furent admis à la citoyenneté, tous les fonctionnaires furent soit limogés soit soumis à un salarie d’ouvrier et à la révocabilité. Les prêtres et les religieuses furent renvoyés à la sphère privée. Les travailleurs manuels et les personnes occupant des postes subalternes reprirent les fonctions des bureaucrates grassement payés et commencèrent à organiser les services publics tels que la Poste.

Le peuple de Paris transforma son environnement physique, détruisant les symboles de l’ancien régime. Le 10 avril, la guillotine fut traînée sur la place Voltaire et brûlée publiquement par une foule menée par des femmes. Le 16 mai, la colonne Vendôme, qui glorifiait les conquêtes impérialistes de Napoléon, fut démolie et la place fut rebaptisée Place Internationale. Les communards détruisaient les symboles de l’ordre ancien, mais ils exigeaient également des changements positifs. La Commune avait pour politique de créer un « luxe communal », une expression inventée par Eugène Pottier, qui écrira plus tard l’Internationale pour commémorer la Commune41Sur Pottier et l’Internationale, voir GLUCKSTEIN, Donny, Decyphering the Internationale – the Eugène Pottier Code. Le « luxe communal » était un programme de beauté publique dans lequel l’art serait intégré à la vie publique plutôt que d’être traité comme une marchandise privée dont ne jouissent que les riches42ROSS, op. cit., pp. 39-67. Le peintre radical Gustave Courbet travaillait pour la Commission des Arts de la Commune. Il décrivit les énormes efforts déployés par les gens pour réorganiser leur société :

« Je me lève, je déjeune, et je siège et préside 12h par jour. Je commence à avoir la tête comme une pomme cuite. Malgré tout ce tourment de tête et de compréhension d’affaires sociales auxquelles je n’étais pas habitué, je suis dans l’enchantement. Paris est un vrai paradis! Point de police, point de sottise, point d’exaction d’aucune façon, point de dispute. Paris va tout seul comme sur des roulettes. Il faudrait pouvoir rester toujours comme cela. En un mot, c’est un vrai ravissement. Tous les corps d’État se sont établis en fédération et s’appartiennent. »43 Gustave Courbet sur la Commune, le 30 avril 1871: «Paris est un vrai paradis! Point de police, point de sottise»

Tandis que l’art et la politique s’entremêlaient, les femmes artistes trouvaient leur voix. La chanteuse Marie-Rosalie Bordas, connue sous le nom de La Bordas, née à Monteux en 1840, avait appris à chanter au Café Rouge tenu par ses parents. Elle s’installa à Paris, chanta pour le Grand Concert parisien et en 1870, pendant le siège, elle chanta La Marseillaise un drapeau tricolore à la main. Elle s’engagea dans la Commune, interprétant des chansons révolutionnaires enveloppée dans un drapeau rouge afin de récolter des fonds pour les blessés44GLUCKSTEIN, op. cit., p. 9.

La Commune a démontré que la classe ouvrière était capable d’organiser la société plus efficacement et équitablement que les politiciens et bureaucrates privilégiés qu’elle avait remplacés. Cependant, de nombreux partisans de la Commune avaient une ambition plus vaste : jeter les bases d’une société socialiste. Élisée Reclus, qui avait assisté aux réunions du cercle féministe d’André Léo, écrivit que la Commune permettait de :

« lutter pour une société nouvelle dans laquelle il n’y aura ni maitres par la naissance, le titre ou l’argent, ni asservis par l’origine, la caste ou le salaire. Partout le mot « Commune » a été compris dans le sens le plus large, comme se rapportant à une humanité́ nouvelle, formée de compagnons libres, égaux, ignorant l’existence des frontières anciennes et s’entraidant en paix d’un bout du monde à l’autre. »45RECLUS, Élisée, in 1871, Enquête sur la Commune, La Revue Blanche, Janvier 1897

Ils pensaient que la Commune pouvait inspirer un mouvement international vers l’égalitarisme et la liberté.

Construire une nouvelle société

Arthur Arnould publia un livre intitulé L’État et la Révolution en 1878, 40 ans avant l’ouvrage de Lénine du même nom. Dans ce livre, Arnould expliquait les ambitions uniques de la Commune :

 « La Commune de Paris fut plus et autre chose qu’un soulèvement. Elle fut l’avènement d’un principe, l’affirmation d’une politique. En un mot, elle ne fut pas seulement une révolution de plus, elle fut une révolution nouvelle, portant dans les plis de son drapeau tout un programme original et caractéristique. »46En réalité, cette citation ne provient pas de L’État et la Révolution mais de ARNOULD, Arthur, Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris, Tome 2, 1878, p. 80  [NdT]

La mise en œuvre de ce programme nécessitait la participation massive du peuple de Paris, jusque-là marginalisé. Le 26 mars, environ 200 000 Parisiens de sexe masculin élurent un Conseil pour organiser la Commune. Lors de la proclamation des résultats, un tiers des élus étaient des membres de la Première Internationale. Les résultats furent accueillis par un « spectacle éblouissant d’espoir de changement, des dizaines de milliers de personnes dans les rues, la Marseillaise jouée, des drapeaux rouges agités, des mers de bannières et de baïonnettes brillant au soleil ».47 GLUCKSTEIN, op. cit., p. 42

Les femmes n’étaient pas autorisées à voter lors de ces élections et leur exclusion a incité certains historiens à se demander si les femmes étaient réellement incluses dans cette « République universelle ». L’historien James McMillan affirme que « l’on ne peut prétendre que les droits des femmes figuraient en tête des priorités de la Commune »48McMILLAN, op. cit., p. 133. Cette perception de la Commune s’explique par plusieurs raisons. Lorsque les troupes gouvernementales furent chassées de Paris, la Fédération de la Garde Nationale combla le vide du pouvoir. Basée sur le service militaire, c’était une organisation entièrement masculine. La Garde Nationale céda le pouvoir à l’institution formelle de la Commune que fut le Conseil de Paris, bien que celui-ci s’adapta rapidement à la révolution qui se déroulait dans les rues. Les héritages du passé ont façonné les structures formelles de la Commune, alors même que le mouvement de masse établissait de nouvelles priorités et aspirations. L’un de ces héritages était le système de vote utilisé sous le Second Empire, qui excluait les femmes et reflétait la nature bien ancrée du sexisme dans la société française.

Une autre raison de l’interprétation négative du rôle des femmes dans la Commune réside dans les histoires féministes qui assimilent le féminisme à un « vocabulaire des droits », limitant les définitions du féminisme à la poursuite de l’égalité des droits civiques pour les femmes49JONES, Kathleen & VERGES, “‘Aux citoyennes!’: Women, Politics and the Paris Commune of 1871”, History of European Ideas, vol. 13, issue 6., 1991, p. 492. Les communardes rejetaient l’idée de droits civiques et demandaient plutôt le droit au travail et à l’organisation collective. Ne se présentant pas elles-mêmes sur le plan des droits civiques, elles ont donc été occultées dans les histoires du féminisme en France.

L’exclusion des femmes de l’institution formelle de la Commune aurait pu être remise en question si la Révolution parisienne avait survécu plus que quelques semaines. Le rôle que les femmes devaient jouer dans la Commune faisait l’objet d’un débat constant. André Léo se plaignait que les femmes qui voulaient soutenir la Commune étaient parfois rabrouées par des militants masculins qui ne voulaient pas que les femmes agissent comme ambulancières et approvisionnent les lignes de front50McMILLAN, Ibid.. L’aile marxiste de la Première Internationale était la seule organisation politique en France qui soutenait le droit de vote des femmes. Au moins quatre membres socialistes de la Commune –  Eugène Varlin, Benoît Malon, Édouard Vaillant et le Hongrois Léo Frankel –  prirent des initiatives pour promouvoir l’égalité des femmes dans leurs domaines de responsabilité. Une historienne de la Commune, Gay Gullickson, soutient que, puisqu’aucune femme n’était membre des organes dirigeants de la Commune – le Conseil communal, le Comité Central et la Garde Nationale –, la Commune ne pouvait pas représenter leurs intérêts.

Cependant, l’argument de Gullickson ne tient pas compte de la manière dont la Commune a répondu au militantisme féminin. En effet, ce fut le premier régime français à nommer des femmes à des postes de responsabilité, où elles dirigèrent des programmes d’aide sociale, lancèrent des appels à soutien vitaux vers les villes de province et transformèrent l’éducation51SCHULKIND, op. cit., p. 135. Les expulsions locatives furent interdites et les pensions pour les partenaires non mariées des gardes nationaux et leurs enfants furent introduites. De nombreux contemporains considèrent qu’il s’agit de la mesure la plus révolutionnaire de la Commune52THOMAS, op. cit., p. 54. Le communard Arthur Arnould écrivit :

« Ce décret, en élevant la femme au rang de l’homme, en la mettant, aux yeux de la loi et des mœurs, sur un pied d’égalité civile absolue avec l’homme, se plaçait sur le terrain de la morale vraie, et portait un coup mortel à l’institution religioso-monarchique du mariage tel que nous le voyons fonctionner dans la société moderne. »53ARNOULD,  op. cit., p. 124

Arnould était un peu optimiste dans son évaluation, mais c’était un geste d’une grande importance pour les femmes de la classe ouvrière. D’autres réformes importantes incluaient l’interdiction de la vente des milliers d’objets laissés au Mont-de-Piété, les magasins de prêts sur gage. La Commune organisa également des programmes d’assistance publique, distribuant des bons aux pauvres et créa des cantines publiques. En avril, la Commune annonça qu’elle réquisitionnait les maisons laissées vides par les riches pour les mettre à la disposition des familles pauvres54HOLMES, Rachel, Eleanor Marx: A Life, Bloomsbury, 2014, p. 130.

Un deuxième problème avec l’argument de Gullickson est qu’elle aborde la Commune de haut en bas plutôt que de bas en haut. Les organisations de femmes militantes de la Commune et les principales activistes féminines telles que Louise Michel ne considéraient pas le vote comme un élément central de leur vision de la libération collective. Elles avaient tendance à dédaigner le droit de vote et se concentraient plutôt sur le droit au travail et le droit de porter des armes, qu’elles considéraient comme plus fondamentaux et plus immédiats. Elles ont trouvé des moyens de façonner la Commune en s’organisant dans leurs communautés et leurs lieux de travail, leurs syndicats, leurs comités et leurs clubs.

Pendant ses 72 jours, la Commune n’a pas complètement déraciné des siècles d’oppression des femmes. Elle a cependant promu les femmes à des postes d’autorité et leur a permis d’avoir un réel pouvoir sur leur vie. Lorsque l’on évalue le bilan de la Commune, il convient de se rappeler que nulle part ailleurs dans le monde, à l’exception d’une région d’Australie, les femmes, même celles qui possédaient des biens, n’avaient le droit de voter en 1871 aux principales élections. Aucune femme n’a servi dans le gouvernement français jusqu’à ce que trois femmes soient nommées par la coalition du Front populaire de 1936. Ces femmes ont été nommées plutôt qu’élues, car elles ne purent se présenter aux élections ni voter jusqu’en 1945. D’un point de vue international et historique, la Commune se distingue comme une forme de gouvernement qui encouragea le soutien actif des femmes.

En retour, les femmes ont fait d’énormes sacrifices pour soutenir la Commune. Elles n’avaient ni le temps, ni la liberté, ni l’énergie que leur procuraient l’eau courante et les toilettes à la maison, le gaz, l’électricité et les transports publics. Elles ont dû gérer leurs règles, leurs grossesses et leurs accouchements sans hygiène de base, sans soulagement de la douleur et sans soutien médical. Elles avaient peu ou pas d’éducation, aucun service de santé et aucune pension55SCHULKIND, op. cit., p. 130. En temps normal, elles étaient considérées comme inertes et résignées, sous l’emprise de l’Église catholique. Pourtant, pendant la Commune, ces femmes ont commencé à agir comme si elles avaient l’impression d’être écoutées, comme si elles pouvaient faire la différence. Et elles ont fait la différence.

Le 1er avril, le gouvernement déclara la guerre à Paris. Le 11 avril, l’Union des Femmes pour la Défense de Paris fut créée. Elle visait à mobiliser les femmes pour défendre la Commune, soigner les blessés et prendre en charge des travaux importants. Ses comités se réunissaient quotidiennement dans la plupart des arrondissements de Paris et devinrent « l’organisation la plus importante et la plus efficace de la Commune »56ROSS, op. cit., p. 72. L’Union avait pour objectif d’organiser la défense de la révolution parisienne et de susciter des changements à long terme dans le travail des femmes afin d’éradiquer les maîtres et les exploiteurs. Elle publia une adresse appelant la Commune à abolir toutes les formes d’inégalité entre les sexes et décrivant la discrimination sexuelle comme un moyen employé par la classe dirigeante pour maintenir son pouvoir. C’était la première fois qu’une organisation féminine française importante expliquait leur statut d’infériorité en termes de classe57SCHULKIND, op. cit., p. 139.

Les réalisations de l’Union furent énormes. Elle fournit du personnel pour les orphelinats et les soins aux personnes âgées, recruta des ambulancières et des cantinières, fournit des oratrices pour les réunions publiques. L’Union demanda des locaux dans les mairies d’arrondissement pour pouvoir se réunir et tenir un bureau d’information, des aides et des moyens pour l’impression de tracts et d’affiches –  ce qui fut fourni par la Commune. Les réunions du soir de l’Union rassemblèrent entre 3 000 et 4 000 femmes58McMILLAN, op. cit., p. 152.

La force motrice de l’Union était une remarquable dirigeante socialiste révolutionnaire, Élisabeth Dmitrieff. Dmitrieff avait fui sa Russie natale pour Genève, moins répressive, où elle était l’une des signataires du document fondateur de la section russe de l’Internationale. Ce document visait à synthétiser les théories économiques de Marx avec les croyances de l’influent écrivain Nikolaï Tchernychevski dans le potentiel émancipateur de la commune paysanne traditionnelle. À Genève, Dmitrieff rencontra de futurs communards et partisans des droits des femmes, Eugène Varlin et Benoît Malon. Dmitrieff édita également une revue, La Cause du Peuple. Sa déclaration de fondation affirmait :

Élisabeth Dmitrieff

 « Comme fondement de la justice économique, nous avançons deux thèses fondamentales :

La terre appartient à ceux qui la travaillent de leurs propres mains : aux communes agricoles. Le capital et tous les outils de travail appartiennent aux travailleurs : aux associations de travailleurs. »59ROSS, op. cit., p. 69

Ces idées refirent surface pendant la Commune. Dmitrieff passa trois mois à Londres, où elle discuta de son journal avec la famille Marx. Elle demanda à être envoyée à Paris, où elle créa l’Union des Femmes. La politique de Dmitrieff a influencé tout ce qu’elle a construit. Elle chercha à se lier aux femmes de la classe ouvrière, recrutant des blanchisseuses et des couturières pour l’Union.

L’Union des Femmes ne fut pas la seule organisation créée par des femmes socialistes pour soutenir et influencer la Commune. Béatrix Excoffon et Anna Jaclard étaient membres du Comité de vigilance des femmes. Anna Jaclard était née Korvin-Krukovskaya en Russie dans une famille aristocratique. Dans les années 1860, le grand écrivain russe Fiodor Dostoïevski l’avait demandée en mariage mais elle avait refusé. Anna et sa sœur, la mathématicienne Sophie Korvin-Krukovskaya, s’étaient échappées de Russie et avaient réussi à se rendre respectivement en France et en Allemagne. Anna rencontra Victor Jaclard lors d’une réunion révolutionnaire et, en 1869, tous deux furent contraints à l’exil en Suisse. Ils revinrent à Paris à la chute du Second Empire en 1870, et il fut élu au Comité Central de la Garde Nationale. Anna participa à la création du Comité de vigilance de Montmartre, qui organisa des ateliers de production, recruta des ambulancières, envoya des oratrices dans les clubs et traqua les réfractaires60THOMAS, op. cit., p. 78. Ce fut une autre organisation qui permit aux femmes d’exprimer leurs propres aspirations et de s’organiser pour les réaliser.

Comment les femmes ont façonné la Commune

Pour étudier la façon dont les femmes ont façonné la Commune, j’examinerai quatre domaines clés : le travail des femmes, l’éducation des femmes, les tentatives des femmes de diffuser la révolution et l’attitude des femmes vis-à-vis de leur nouvel État.

Le travail des femmes

La Commune donna du travail aux femmes. Lissagaray vit 1 500 femmes coudre des sacs de sable pour les barricades, tandis que 3 000 autres travaillaient à la fabrication de cartouches61LISSAGARAY, op. cit., p. 300. Benoît Malon et Léo Frankel, tous deux membres de l’Internationale, s’occupèrent de la Commission du Travail. Ils pensaient que cette commission était le mécanisme le plus important pour mettre en œuvre un changement social durable62THOMAS, op. cit., p. 68. Pour Frankel, la Commune représentait le droit du peuple à :

« créer son organisme politique comme un moyen pouvant réaliser le but même de la Révolution, à savoir l’affranchissement du travail, l’abolition des monopoles et privilèges, de la bureaucratie,  féodalité industrielle, agioteuse et capitaliste »63En réalité, le document fut rédigé par G. Bertin, animateur de la Commission du Travail aux côtés de Frankel. Voir ROUGERIE, Jacques, Paris libre, 1871, Seuil, 2004, p. 176 [NdT].

La Commission du travail fut façonnée par l’Union des femmes et en dépendait absolument64GLUCKSTEIN, op. cit., p. 39. Le 16 avril, le Conseil communal décréta que les ateliers dont les propriétaires s’étaient enfuis à Versailles passeraient à « l’association coopérative des travailleurs qui y étaient employés »65ROUGERIE, Jacques, Procès des communards, Julliard, 1964, p. 211. Dmitrieff pensait que la réquisition des ateliers était un moyen de transformer le travail en introduisant l’égalité des salaires, la réduction du temps de travail et la fin de la concurrence entre les femmes et les hommes. Frankel et Malon élaborèrent un plan pour le travail des femmes et en confièrent la responsabilité à Dmitrieff. Elle envisagea les ateliers comme des associations libres de travailleurs travaillant pour leur profit collectif :

« En soustrayant le travail à l’esclavage de l’exploitation capitaliste, la formation de ces organisations permettrait finalement aux travailleurs de gérer leur propre activité »66THOMAS, op. cit., p. 70.

La classe ouvrière n’était pas encore assez puissante pour organiser collectivement la production par le biais de conseils ouvriers. Néanmoins, Dmitrieff, Frankel et Malon tentèrent de séparer le travail de l’exploitation par les propriétaires d’ateliers et de le diriger plutôt en fonction des besoins des consommateurs et des producteurs.

L’éducation pour l’émancipation

André Léo, Paule Mink, Louise Michel, Noémie et Élie Reclus avaient développé leurs idées sur l’éducation des femmes dans les années 1860. La Commune leur donna l’occasion de les mettre en pratique. La Commission de l’Enseignement de la Commune comprenait ces vétérans de l’organisation féminine des années 1860 ainsi que Jaclard et Dmitrieff. La Commission de l’Enseignement ne fut pas un moyen modéré par lequel les femmes pouvaient étendre leur rôle domestique traditionnel à la sphère publique. Il s’agissait d’un outil permettant aux femmes de s’émanciper et de participer à la Commune tout en renversant les stéréotypes de genre67EICHNER, op. cit., p. 98. Malgré les moyens désespérément limités dont elle disposa, la Commune donna la priorité à l’introduction de l’éducation des filles. Le journal radical Le Père Duchêne expliquait pourquoi :

« Si seulement vous vous rendiez compte, citoyens, combien la révolution dépend des femmes, vous auriez les yeux ouverts sur l’éducation des filles. Vous ne les laisseriez pas, comme on l’a fait jusqu’à présent, dans l’ignorance ! »68GLUCKSTEIN, op. cit., p. 27.

Pour de nombreuses communardes, l’éducation des filles était à la fois une question d’égalité et de refonte de la nature humaine pour une future société socialiste.

L’éducation devint à la fois libre et laïque. Cela impliquait de chasser les religieuses et les prêtres et recruter davantage d’enseignants, les enseignantes recevant un salaire égal. La Commission élabora des projets de création de crèches. L’engagement parental et communautaire fut une autre priorité. Deux fois par semaine, la Société pour l’Éducation Nouvelle, composée de trois femmes et de trois hommes, réunissait enseignants et parents pour discuter du programme et des méthodes utilisées dans les écoles69THOMAS, op. cit., p. 96. La Commission adopta une approche radicale de l’éducation : « Toute direction officielle imposée à la conscience des élèves est fatale et doit être condamnée… Elle tend à détruire l’individualité »70GLUCKSTEIN, op. cit., p. 27. Les femmes ne se contentèrent pas de siéger dans les comités. Mink ouvrit une école de filles dans l’église Saint-Pierre de Montmartre. Marcelle Tinayre, première femme inspectrice des écoles en France, prit en charge le processus de laïcisation dans le 12e arrondissement de Paris.

La diffusion de la révolution

Les communards comprirent que la Commune de Paris ne pouvait survivre si elle restait isolée du reste du pays. Après que les premiers soulèvements dans d’autres grandes villes eurent été écrasés, un soutien pratique et politique des petits paysans autour de Paris était vital pour nourrir la ville. Les femmes étaient en première ligne pour toucher la paysannerie. Léo fut en grande partie responsable de la rédaction d’un appel en direction des travailleurs ruraux, « Aux travailleurs des campagnes », bien que Malon y ait également contribué. Quelque 100 000 exemplaires furent imprimés. « Ce que Paris veut, c’est la terre au paysan, l’outil à l’ouvrier, le travail pour tous », affirmait Léo71ROUGERIE, Paris libre, 1871, op. cit., p. 192. Qu’importe, poursuit-elle, que l’oppresseur s’appelle propriétaire foncier ou industriel ? L’appel soulignait que « si Paris tombe, le joug de misère restera sur votre cou et passera sur celui de vos enfants »72Idem, p. 192. Léo proposa des solutions pour que la capitale puisse atteindre le reste du pays et Mink entreprit une tournée en province pour recueillir du soutien73THOMAS, op. cit., p. 104. Léo et Mink eurent tout à fait raison de diriger leurs efforts pour gagner des soutiens en dehors de Paris. Pour Marx, c’est l’isolement de la Commune par rapport aux campagnes qui s’est avéré fatal. Aucun article de presse ne parvenait jusqu’aux petits villages. Leurs habitants n’avaient aucune chance de voir que la Commune représentait leurs « intérêts vivants » et leurs « besoins réels » sans la communication des communards74ROSS, op. cit., p. 21.

Dmitrieff exhorta également le Conseil communal à accroître ses efforts pour sortir de l’isolement, mais elle visait les autres nations européennes plutôt que la campagne. Elle comprit que les forces militaires se regroupaient à Versailles, mais elle pensait que si la Commune pouvait approfondir ses efforts de réforme, elle renforcerait également son soutien international : « Si la Commune triomphe, notre organisation de politique deviendra sociale, nous formerons des sections internationales »75« Lettre d’Élisabeth Dmitrieff, le 24 avril 1871 », in MARX, Karl et ENGELS, Friedrich, Sur la Commune de Paris, Textes et controverses, Éditions Sociales, 2021, p. 287. Dmitrieff écrivit à Marx avec optimisme, décrivant comment la révolte pourrait se propager à travers l’Europe :

« En général, la propagande que je fais pour démontrer comme quoi tous les pays ainsi que l’Allemagne sont tous à la veille de la révolution sociale, cette propagande-là est fort goûtée des femmes »76Ibid, p. 287.

Selon Dmitrieff, les femmes étaient particulièrement à ouvertes à l’idée que la révolution devait s’étendre à des pays comme l’Allemagne. Sa stratégie n’eut pas l’occasion de devenir réalité.

Parachever la révolution

La Commune remplaça l’armée et la police par la Garde Nationale. De nombreux radicaux, dont beaucoup de femmes, voulaient utiliser cette composante révolutionnaire de l’État ouvrier pour renverser le gouvernement de Versailles. Dmitrieff était toutefois l’une des rares marxistes à la tête de la Commune. Ainsi, les discussions sur l’opportunité de marcher sur Versailles eurent lieu entre proudhoniens qui, en tant qu’anarchistes, ne croyaient pas en l’action politique et Jacobins dont la tradition politique provenait de la classe moyenne. Les Blanquistes étaient le principal groupe à plaider en faveur d’une marche sur Versailles mais ils étaient trop peu nombreux pour recueillir un large soutien. Le 2 avril, Versailles lança une offensive dans une banlieue parisienne. Les femmes aidèrent à construire de nouvelles barricades, décidèrent de mener leur propre action et lancèrent un appel dans plusieurs journaux :

« Allons à Versailles! Allons dire à Versailles ce que c’est que la Révolution de Paris ; Allons dire à Versailles que Paris a fait la Commune, parce que nous voulons rester libres ; Allons dire à Versailles que Paris s’est mis en état de défense, parce qu’on l’a calomnié, parce qu’on l’a trompé, et qu’on a voulu le désarmer par surprise ; Allons dire à Versailles que l’Assemblée est sortie du droit, et que Paris y est rentré »77THOMAS, op. cit., p. 48.

Béatrix Excoffon, connue dans son quartier sous le nom de « La Républicaine », décrivit le rassemblement du lendemain :

« J’informai ma mère de mon départ, j’embrassai mes enfants, et en route. À la place de la Concorde, à une heure et demie, je me joignis au défilé. Il y avait sept à huit cents femmes ; les unes parlaient d’expliquer à Versailles ce que voulait Paris, les autres parlaient de choses d’il y a cent ans, quand les femmes de Paris étaient allées déjà à Versailles pour en ramener le boulanger, la boulangère et le petit mitron, comme on disait dans ce temps-là. »78MICHEL, Louise, La Commune. Histoire et souvenirs, La Découverte, p. 349

Le « boulanger, la boulangère et le petit mitron » est une référence à la marche des femmes sur Versailles qui eut lieu en 1789. À l’époque, une foule affamée de femmes et d’hommes avait assiégé le château de Versailles et capturé le roi Louis XVI et sa famille. De nombreuses femmes communardes invoquaient cette tradition révolutionnaire de l’activisme militant des femmes enraciné dans la Grande Révolution française. Toutefois, contrairement à ce qui s’était passé en 1789, les marches des femmes de 1871 furent rejetées par la Garde Nationale, qui craignait que les femmes ne soient abattues par les troupes gouvernementales.

Louise Michel en costume de Garde National

Louise Michel fut l’une des plus ardentes partisanes d’une attaque militaire contre le gouvernement. Elle se porta même volontaire pour se rendre à Versailles afin d’assassiner elle-même Adolphe Thiers. Elle se battit si courageusement que le 61e bataillon lui offrit un fusil Remington et, en le recevant, elle déclara : « Maintenant on se tait, c’est la lutte ; il y a une montée où je cours en avant, criant : A Versailles ! à Versailles ! »79MICHEL, op. cit., p. 169. Michel savait instinctivement que si le gouvernement de Versailles n’était pas écrasé, il n’aurait de cesse de renverser la Commune.

Après la défaite de la Commune, Paule Mink soutint que la minorité modérée du Conseil communal n’eut pas le courage de porter un coup fatal au gouvernement. Face à la répression brutale de la Commune, Mink en concluait que la bonne stratégie pour réaliser le socialisme était la révolution centralisée et organisée. Lénine explora l’expérience de la Commune dans son ouvrage L’État et la Révolution (1917) et formula les mêmes critiques que Mink. Il écrivit que dans les révolutions :

« Mater la bourgeoisie et briser sa résistance n’en reste pas moins une nécessité. Cette nécessité s’imposait particulièrement à la Commune, et l’une des causes de sa défaite est qu’elle ne l’a pas fait avec assez de résolution. Mais ici, l’organisme de répression est la majorité de la population et non plus la minorité, ainsi qu’avait toujours été le cas au temps de l’esclavage comme au temps du servage et de l’esclavage salarié. »80LENINE, Vladimir, L’Etat et la Révolution, 1917

Michel, Mink et Lénine ont tous fait des observations similaires. La Commune avait créé un nouveau type d’État, fondé sur l’engagement de la majorité, mais n’avait pas réussi à diriger son pouvoir contre l’ordre ancien, qui ne cesserait jamais de chercher les moyens de détruire tout espoir d’une société différente.

Les femmes sur les barricades

Le 21 mai, les troupes envoyées par Versailles entrèrent dans Paris et toute la population fut appelée aux barricades. Tous les témoignages contemporains des derniers jours de la Commune rendirent hommage au courage des femmes qui construisaient les barricades, soignaient les blessés, approvisionnaient la Garde Nationale en nourriture et en boisson et combattaient aux côtés des hommes. Il n’y eut pas de vraie séparation entre les soins et le combat. Louise Michel a décrit comment les femmes répondaient à l’appel des volontaires pour soigner les blessés et prenaient souvent leur fusil81THOMAS, op. cit., p. 113. André Léo remarqua que les officiers étaient hostiles aux ambulancières mais que les soldats de base les accueillaient chaleureusement82Ibid., 118. L’Union des Femmes se réunit le jour même où les troupes gouvernementales entraient dans Paris. Nathalie Lemel, drapeau rouge en main, conduisit les femmes sur la barricade des Batignolles. Élisabeth Dmitrieff exhorta toutes les femmes dévouées et patriotes à organiser la défense des blessés. Anna Jaclard et André Léo lancèrent un appel de leur Comité de vigilance aux femmes de Montmartre, leur demandant de soutenir l’appel de la Commune : « Les Femmes de Montmartre animées de l’esprit révolutionnaire veulent témoigner de leur dévouement à la Révolution »83 Ibid., p. 114. Les femmes agirent comme ambulancières sous le feu et beaucoup furent capturées, violées et abattues par les troupes gouvernementales.

Combattre était un acte révolutionnaire, c’est pourquoi, comme l’a souligné Édith Thomas, les femmes qui fréquentaient les clubs politiques étaient également celles qui montèrent sur les barricades. Le gouvernement français usa d’une force brutale pour écraser la Commune. Quelque 20 000 hommes, femmes et enfants furent exécutés au cours de ce que l’on a appelé la « Semaine sanglante ». Les femmes ont participé à toutes les confrontations militaires de la Semaine sanglante et nombre d’entre elles figuraient sur la liste des blessés et des morts. Un des noms sur la liste fut celui de Blanche Lefebvre, blanchisseuse au lavoir de Sainte-Marie des Batignolles. Elle était membre du Club de la Révolution sociale, qui s’était installé le 3 mai dans l’église locale. Lefebvre était également membre du Comité Central de l’Union des Femmes84RAY, Claudine, Louise et les autres, le combat des femmes dans la Commune, 2012. Elle fit partie des 120 femmes qui ont tenu la barricade de la place Blanche pendant plusieurs heures, jusqu’à ce qu’elles n’aient plus de munitions et se trouvent submergées. Les personnes prises à la barricade furent abattues sur place. Lefebvre fut l’une d’entre elles. Elle n’avait que 24 ans.

Le mythe de la pétroleuse

Il fallut aux troupes gouvernementales sept longs jours de bombardements, de combats au corps à corps et d’exécutions massives pour reprendre Paris. Leur vengeance sur les femmes fut particulièrement dure. Les femmes furent systématiquement humiliées, déshabillées, violées et assassinées par les troupes versaillaises85GULLICKSON, op. cit., p. 181. Malon attribua la férocité des troupes aux leçons apprises par l’armée française lors de la soumission coloniale de l’Afrique du Nord86ROSS, op. cit., p. 213. Les communards furent fusillés là où ils étaient capturés, mais toutes les femmes de la classe ouvrière furent suspectées. Les femmes de la Commune étaient perçues comme s’étant volontairement « déchues de leur sexe ». Le Times rapporta que les femmes oublièrent « leur sexe et leur douceur pour commettre des assassinats, empoisonner des soldats, brûler et tuer »87GULLICKSON, op. cit., p. 178. Leurs opposants qualifièrent les communardes de diaboliques, d’amazones, de furies, de chacals. La Pall Mall Gazette décrivit les femmes communardes comme « des viragos hideuses  – des furies intoxiquées par les vapeurs de vin et de sang »88McMILLAN, op. cit., p. 135. Les femmes de la haute société se tenaient en rang pour maltraiter les prisonnières et les frapper de leurs ombrelles lorsqu’elles passaient devant elles, traînées sur le chemin de la prison89THOMAS, op. cit., p. 136. Le mythe de la « pétroleuse », des femmes qui brûlaient les bâtiments, commença à circuler, justifiant la répression en déshumanisant ses victimes. Malgré ce mythe, sur les 1 051 femmes arrêtées pendant la Semaine sanglante, seules cinq furent reconnues coupables d’incendie90McMILLAN, op. cit., p. 135. Les historiens qui ont effectué des recherches dans les archives du ministère français de la Guerre ont trouvé, parmi les registres d’arrestations, de procès et de demandes de grâce, des preuves de « la manière extraordinairement variée dont les femmes ont participé à la lutte révolutionnaire de 1871 »91 JONES & VERGES, op. cit., p. 495. Ces femmes ne furent pas protégées par leur sexe : l’État les punit précisément parce qu’elles étaient des femmes qui refusaient de se soumettre à l’oppression.

Hortense David, pointeuse (canon), à la prison des Chantiers

Dmitrieff s’échappa de Paris et envoya un télégramme de Genève pour informer l’Internationale de son arrivée en lieu sûr92McMILLAN, op. cit., p. 153. Selon Lissagaray, Dmtrieff a tenu un hôtel sur les rives du lac Léman où elle soigna les réfugiés de la Commune93ABIDOR, Mitchell, Communards: The Story of the Commune of 1871 as Told By Those Who Fought For It, Marxist Internet Archive. Elle poursuivit ensuite son agitation en Russie, se tournant vers le terrorisme politique, peut-être en raison de sa frustration face à la défaite de la Commune. Malon, Léo et Mink s’enfuirent également à Genève94EICHNER, op. cit., p. 157. Victor Jaclard fut arrêté et transféré au camp de prisonniers de Versailles mais il parvint à s’échapper et avec Anna ils s’enfuirent également à Genève. Des milliers d’autres personnes n’eurent pas cette chance. Béatrix Excoffon fut condamnée à la déportation, bien que sa peine fut commuée en dix ans de prison. Des milliers d’autres travailleuses furent sommairement exécutées sans procès ou emprisonnées simplement pour avoir exprimé leur soutien à la Commune, par exemple en laissant leurs boutiques devenir des lieux de réunion.

Leurs récits illustrent les espoirs que la Commune a suscités chez ses partisans et la manière dont ils ont vécu le changement dans tous les aspects de leur vie. Une blanchisseuse nommée Marie Wolff fut l’une des personnes poursuivies. Le 27 mai, quatre prisonniers évadés qui étaient des partisans de Versailles furent arrêtés par les communards. Wolff, qui était ambulancière, participa à leur exécution. Avant la Commune, Wolff avait purgé une peine de prison pour vol et cambriolage. Pendant la Commune, elle arborait le drapeau rouge et portait des armes à la ceinture. Le 25 avril 1872, Wolff fut condamnée à mort pour son rôle dans l’exécution des prisonniers. Sa peine fut commuée en travaux forcés à perpétuité95THOMAS, op. cit., p. 165.

Marguerite Tinayre était enseignante et partisane de l’Internationale. Son mari, qui était apolitique, avait été abattu alors qu’il était à sa recherche. Elle fut condamnée à la déportation mais s’échappa à Genève puis à Budapest avec ses cinq enfants. Tinayre fut exclue de l’amnistie de 1879 au motif qu’elle poursuivait ses « intrigues socialistes et internationalistes »96Ibid., p. 179. Elle fut plus tard autorisée à rentrer à Paris.

La vengeance de la classe dirigeante fut brutale, mais elle ne brisa pas l’esprit révolutionnaire des femmes communardes. Eliska Vincent, vétéran du groupe féministe de Léo en 1866, faillit être exécutée pour son rôle dans la Commune, mais elle continua à diriger une organisation pour le suffrage des femmes et édita un journal, L’Égalité97McMILLAN, op. cit., p. 195. Michel mis au défi le Conseil de guerre de la condamner à mort. Il refusa et la condamna à la déportation. Elle rencontra Lemel dans la colonie pénitentiaire de Nouvelle-Calédonie, dans l’océan Pacifique Sud. Michel retourna à Paris après qu’une amnistie totale fut promulguée en 1880. Elle fut arrêtée lors d’une manifestation de chômeurs en 1883 et condamnée à six ans de réclusion. Elle fut à nouveau arrêtée en 1890 mais s’échappa en Angleterre, où elle enseigna aux enfants réfugiés. Michel rentra en France et mourut d’une pneumonie en janvier 1905. Plus de 100 000 personnes assistèrent à ses funérailles. Au moment de l’écrasement de la Commune, Mink faisait la tournée des provinces pour gagner du soutien pour la Commune. Elle parvint à s’enfuir à Genève avec sa fille. Elle ne cessa jamais d’organiser la révolution socialiste. Lorsqu’elle fut enterrée le 1er mai 1901, des milliers de personnes participèrent au cortège funèbre dans les rues de Paris, aux cris de « Vive la Commune » et « Vive l’Internationale ». Plus de 600 policiers, 500 soldats et 100 cavaliers durent patrouiller dans les rues98EICHNER, op. cit., pp. 179-80. Ses funérailles soulignèrent l’importance continue de la Commune dans la tradition socialiste.

Conclusion

Une historienne de la Commune la décrivit comme un « incubateur pour les socialismes féministes embryonnaires »99Ibid., p. 18. Il serait plus exact de dire que le rôle des femmes dans la Commune a favorisé les liens entre des militantes socialistes expérimentées et d’autres travailleuses. Mink écrivit dans le journal de l’Internationale basé à Genève, L’Égalité, s’adressant aux femmes :

« C’est au nom des femmes que je parle, au nom des femmes à qui l’Internationale a donné des droits et des devoirs égaux à ceux des hommes… Seul le socialisme pourra émanciper les femmes matériellement et moralement, comme il pourra émanciper tous ceux qui souffrent ! »100Ibid., p. 182.

Les hommes socialistes qui soutenaient l’émancipation des femmes étaient également désireux de tirer les leçons de la Commune. En 1871, quelques semaines seulement après la défaite, Malon affirmait qu’ « un fait important entre tous, qu’a mis en lumière la révolution de Paris, c’est l’entrée des femmes dans la vie politique… que la femme et le prolétaire, ces derniers opprimés de l’ordre ancien, ne peuvent espérer leur affranchissement, qu’en s’unissant fortement contre toutes les forces du passé »101 MALON, Benoit, La Troisième défaite du prolétariat français, 1871, p. 272. Au même moment, Léo Frankel écrivait :

« Toutes les objections produites contre l’égalité des hommes et des femmes sont du même ordre que celles qui s’élèvent contre l’émancipation de la race nègre. Tout d’abord, on bande les yeux des gens et on leur dit qu’ils sont aveugles depuis leur naissance. En prétendant que la moitié de l’espèce humaine est incompétente, l’homme se flatte d’apparaître comme le protecteur des femmes. Quelle hypocrisie révoltante ! Qu’on abaisse les barrières des privilèges et nous verrons bien »102SCHULKIND, op. cit., p. 137.

En 1879, le Congrès ouvrier socialiste de France qui se tenait à Marseille marqua un changement d’attitude décisif des travailleurs français organisés et une « majorité se rallia à la notion d’égalité civile et politique complète »103McMILLAN, op. cit., p. 116. La motion fut ardemment défendue au Congrès par Hubertine Auclert, une ouvrière socialiste. Elle fut acclamée par le Congrès, élue présidente de la session et de la commission, et le Congrès adopta une résolution proclamant « l’égalité absolue entre les sexes »104SCHULKIND, op. cit., p. 160.

La Commune de Paris eut un impact puissant sur la famille Marx. Marx s’était d’abord opposé à l’idée d’un soulèvement parisien, le jugeant prématuré. Pourtant, une fois qu’il fut en cours, lui et toute sa famille se jetèrent de tout leur poids dans son soutien. Marx fut vilipendé comme le « docteur rouge » et le sinistre insurrectionnaliste qui avait fomenté la Commune. Deux des filles de Marx, Eleanor et Jenny, eurent la chance de s’échapper après avoir visité la France en avril 1871. La défaite fit affluer les réfugiés à Londres et beaucoup trouvèrent le chemin de la maison de la famille Marx. Jenny et la troisième sœur Laura épousèrent des communards et Eleanor fut un temps fiancée à Lissagaray, dont elle a traduit l’inestimable Histoire de la Commune de 1871. La Commune a également façonné le mouvement socialiste international et a été commémorée par le mouvement ouvrier britannique pendant des décennies par des célébrations d’anniversaire, des discours et des événements.

Marx situait la plus grande réussite des communards dans les nouveaux modes d’organisation qu’ils avaient créés, par « l’existence même de la Commune »105ROSS, op. cit., p. 35. L’expérience de 1871 incita Marx à prendre ses distances avec l’idée que les perspectives révolutionnaires devaient se fonder sur le « progrès » capitaliste. Il considérait plutôt les formes non capitalistes de propriété commune comme des alliées potentielles pour la classe ouvrière. L’histoire ne progresse pas à travers des étapes distinctes mais plutôt à travers les interactions entre la ville et la campagne, le travailleur et le paysan. Malgré sa fin désastreuse, la Commune constituait un nouveau point de départ d’une importance historique mondiale. Comme l’écrivit Lissagaray, la Commune fut « la première tentative du prolétariat de se gouverner lui-même ». La seule modification que Marx ait apportée au Manifeste du Parti communiste fut en 1872, lorsqu’il ajouta la phrase suivante « la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l’État et de la faire fonctionner pour son propre compte »106MARX, Karl, Manifeste du parti communiste, « préface à l’édition allemande de 1872 ». Pour Marx, la Commune a montré comment l’État oppressif pouvait être brisé et remplacé par un État démocratique dirigé par la majorité.

À l’aube de la révolution d’octobre 1917, Vladimir Lénine s’inspira de l’expérience de la Commune. Il décrivit comment l’abolition de l’armée permanente ainsi que l’élection et la révocation de tous les fonctionnaires « représente une œuvre gigantesque : le remplacement d’institutions par d’autres foncièrement différentes. […] réalisée de cette façon, aussi pleinement et aussi méthodiquement qu’il est possible de le concevoir, la démocratie, de bourgeoise, devient prolétarienne »107LÉNINE, Vladimir, L’Etat et la Révolution, 1917. Lorsqu’il défendit les bolcheviks des accusations selon lesquelles le parti était trop petit pour gouverner la Russie, il affirma que :

« Nous avons un « moyen merveilleux » pour décupler tout de suite, d’un seul coup, notre appareil d’État, moyen dont jamais n’a disposé aucun État capitaliste et dont il ne peut pas disposer. Ce moyen merveilleux, c’est l’accession des travailleurs, l’accession des classes pauvres au travail quotidien de la gestion de l’État »108LÉNINE, Vladimir, Les bolchéviks garderont-ils le pouvoir ?, 1917.

Les Communards furent les premiers à démontrer ce moyen merveilleux latent au sein de la classe ouvrière.

L’analyse marxiste de l’État est constamment soumise à la pression de ceux qui affirment que l’idée de « détruire l’État » est dépassée et que de nombreux services publics, tels que la santé, l’éducation et la protection sociale, doivent être préservés et étendus plutôt que détruits. Les communards n’ont pas « détruit » les bureaux de poste, les cimetières ou les écoles ; ils les ont repris et les ont fait fonctionner au profit de la majorité. Comme l’a dit Lénine, la révolution doit « rompre les liens » qui lient les aspects utiles de l’État aux intérêts capitalistes qui les déforment et les limitent ainsi qu’aux institutions répressives telles que la police et l’armée.

Rosa Luxemburg se tourna vers la Commune dans le dernier article qu’elle écrivit, publié en janvier 1919. Elle décrivit comment la Commune s’était terminée par une terrible défaite, comme tant de luttes héroïques de la classe ouvrière. Puis elle demanda :

« Où en serions-nous aujourd’hui sans toutes ces « défaites », où nous avons puisé notre expérience, nos connaissances, la force et l’idéalisme qui nous animent ? […] nous sommes campés sur ces défaites et nous ne pouvons renoncer à une seule d’entre elles, car de chacune nous tirons une portion de notre force, une partie de notre lucidité. »109LUXEMBURG, Rosa, « L’ordre règne à Berlin », 1919

La Commune fut une révolution ouvrière qui fut nécessairement aussi un « grand événement de genre » parce qu’elle dépendit de la participation active, de la créativité et du courage des femmes110HOLMES, op. cit., p. 105. Ce fut la participation visible des femmes qui rendit la Commune si effroyable pour ses opposants. L’un d’eux écrivit :

« Celles qui se donnèrent à la Commune — et elles furent nombreuses — n’eurent qu’une seule ambition : s’élever au-dessus de l’homme en exagérant ses vices. […] Aux derniers jours, ces viragos tinrent derrière les barricades plus longtemps que les hommes ».111 DU CAMP, Maxime,  Les Convulsions de Paris, Tome 2, pp. 61-62

De l’autre côté de la Manche, un journaliste du Times se joignait aux injures, en ricanant : « Si la nation française n’était composée que des femmes françaises, quelle terrible nation ce serait »112HOLMES, op. cit., p. 106. Si les femmes insoumises de Paris avaient été à la tête de tout le pays, il est concevable que la révolution eût pu s’étendre à toute l’Europe. Peut-être alors que ce bref mais inspirant exemple de pouvoir ouvrier aurait pu gagner plus de temps et, ainsi, nous fournir beaucoup plus d’exemples de la façon dont les gens de la classe ouvrière peuvent s’organiser ensemble pour créer une société socialiste.

Traduit de l’anglais par Cédric Pikto

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