Point de vue sur les reflux et perspectives du mouvement féministe 

Un peu moins de 10 ans après Me Too, le mouvement féministe est face à de multiples questionnements : comment mener la grève féministe ? Assiste-t-on à un reflux du mouvement ? Quels enjeux face à la tentative de récupération politique par l’extrême droite ? Entretien avec Kim Attimon, militante à Nous Toutes 35 et à A2C.

Est-ce que tu as l’impression que le mouvement féministe est en reflux en ce moment ?

Je pense qu’en effet c’est peut-être un moment de reflux du mouvement féministe. Mais du coup, qui dit reflux, dit le préalable d’avoir assisté depuis l’émergence de MeToo en France en 2018, à une grande vague de mobilisation féministe telle qu’on n’en avait pas vue depuis plusieurs décennies. Cette quatrième vague, elle s’est particulièrement emparée de la question des violences sexuelles. C’est ce qui la différencie en partie des précédentes. Et puis, elle a la particularité de venir de pays du Sud comme le Chili et l’Argentine.

Il y a plusieurs féministes qui ont théorisé la question des flux et des reflux du mouvement en parlant du fameux « backlash » (retour de bâton) qui illustre la question du rapport de force. S’il y a un moment de reflux du mouvement, c’est aussi parce qu’il y a eu un mouvement extrêmement fort et très organisé ces dernières années qui a imposé un nouveau rapport de force. Une partie du mouvement s’est vachement structurée en France, notamment autour de Nous Toutes, qui a poussé sur un certain nombre de mots d’ordre, en premier lieu le terme même de VSS, mais aussi la réalité des féminicides ou encore le fait que la culture du viol structure la société. Si ces trois notions nous paraissent évidentes aujourd’hui, il y a cinq ans c’était loin d’être le cas. En plus de ça, il y a aussi les questions du consentement et du tabou de l’inceste : c’étaient des choses dont on ne parlait pas du tout il y a encore très peu de temps.

Pour le mouvement féministe révolutionnaire, il a plutôt poussé sur la question de l’articulation oppression-exploitation avec le mot d’ordre de la grève féministe, parti des pays du Sud, Argentine et Chili notamment, avec des grèves assez suivies là-bas. Ce mot d’ordre a été repris en France, mais avec plus de difficultés à lui donner une existence concrète. Je pense que ça vient aussi raconter une distance certainement plus grande entre les organisations traditionnelles du mouvement ouvrier et le mouvement féministe en France par rapport à ces pays. 

Si aujourd’hui on est plusieurs à percevoir une espèce de reflux, c’est, je pense, en partie un reflux du mouvement féministe réformiste qui est dans un moment de fragilité. Notamment Nous Toutes au national qui cette année n’a pas organisé la manifestation du 25 novembre, et semble traverser une période difficile en interne et en externe.

Il y aussi des questions de tension dans le mouvement. La direction de NT est poussée à sa gauche sur certaines questions. Avec des résultats parfois pas très concluants de mon point de vue.  Je pense par exemple à l’année dernière où l’appel pour le 25 novembre était contre les violences d’État, ce qui a rendu inaudible pour un certain nombre de personnes l’objet de la manifestation à savoir la lutte contre les VSS. Alors que l’objectif de NT depuis le début, c’est un mouvement massif et large. Voilà ce qui peut se produire lorsque des groupes, qui ne représentent pas grand chose, se mettent à pousser pour des arguments qui sont extrêmement minoritaires et souvent moraux … De l’autre côté il y a l’arrière-garde du CNDF et de Grève féministe qui tire sur la droite avec leurs arguments transphobes, anti travail du sexe et islamophobes. Elles non plus ne représentent plus grand-chose en termes de base active mais elles continuent d’avoir des liens historiques avec les syndicats et certains partis. Dans une certaine mesure, ça nous complique la tâche pour construire la grève féministe avec les syndicats sur nos bases pro-choix. En parallèle, le mouvement féministe révolutionnaire et anticapitaliste s’est pas mal structuré avec la Coordination féministe, mais avec aussi quelques difficultés. Là, il y a encore beaucoup à fabriquer, en particulier ce fameux lien avec les syndicats pour porter à la fois la question de l’oppression et de l’exploitation.

Donc le reflux, je pense qu’il est multicausal. Mais pour l’instant, je n’ai pas assez de recul pour savoir vraiment pourquoi c’est maintenant. En tout cas, je pense que la fragilité de Nous Toutes, ça a un impact, notamment en termes de visibilité, sur les dates de mobilisations et le contexte plus général doit jouer également.

C’est quoi l’avenir de la grève féministe ?

Je pense que pour continuer de construire la grève féministe, il n’y a pas le choix que d’investir les syndicats. Historiquement, il y a un mouvement féministe autonome très fort en France qui est lié à l’histoire du mouvement féministe matérialiste et la deuxième vague. Mais il y a quelque chose à reconstruire pour aller vers la grève féministe, ce qui veut dire aller dans les syndicats et construire cette grève à partir des lieux de travail.

L’autre hypothèse que je fais et que je défends à NT35, c’est l’intérêt de construire des groupes de quartier qui organisent notamment de la solidarité matérielle et permettent de construire la fameuse grève du travail reproductif à des échelles plus petites que la ville mais plus grande que la famille. Si on regarde en Argentine ou au Chili la façon dont les grèves ont pris, c’est en partie ce qu’il s’est passé. Pour avoir vécu en Argentine, il y a des dynamiques de solidarité de quartier qui sont extrêmement présentes et qui sont liées au fait qu’il y a énormément d’économie informelle et beaucoup de moyens de subsistance parallèles au marché capitaliste formel, où la place des liens avec ses voisin.es par exemple est assez centrale. Et dans la capacité à structurer un mouvement et à mettre en grève les gens, quand tu sais que derrière t’auras à manger, du soutien sur les tâches auxquelles les femmes sont assignées et contraintes, ça change quand même beaucoup de choses.

C’est les deux perspectives que je vois : la réelle implantation dans les milieux de travail pour pouvoir mettre les gens en grève du travail salarié, et travailler l’implantation de quartier pour avoir des bases de solidarités autour de nous pour construire la grève du travail reproductif ou plutôt sa mutualisation.

Parce que, ce qu’on essaie d’articuler avec la grève féministe  c’est un niveau de conscience de classe qui est très fort. Et si on arrive à convaincre une frange importante du mouvement, ça peut produire des choses assez incroyables dans la décennie qui vient.

Sur les tentatives de récupération sionistes et fascistes des mobilisations féministes, quelles sont les luttes qui sont encore à mener ?

Je m’attendais à ce qu’on soit beaucoup plus divisé.es ces deux dernières années sur la question de Nemesis, et même, plus spécialement sur la question de Nous vivrons. Pour le coup, j’ai été assez agréablement surprise des réactions. J’ai pas l’impression que les arguments sionistes sur le 7 octobre aient pris dans le milieu féministe. Je trouve qu’il y a eu un front pro-palestinien qui a pris le devant et a remporté la bataille des arguments. Pour autant, je pense que ça reste le champ de bataille idéologique du féminisme contemporain, la question de l’instrumentalisation du féminisme à des fins racistes et à des fins coloniales. C’est pour ça qu’il faut continuer d’armer le mouvement pour tenir bon, car les attaques ne vont pas s’arrêter. Le féminisme est un outil parfait de la classe dirigeante pour diviser notre classe à partir d’enjeux racistes, et c’est d’ailleurs une tendance qui existe depuis des décennies. Que ça vienne à la fois du féminisme d’État à la Marlène Schiappa, ou d’une partie du mouvement féministe qui s’est tournée vers le réformisme avec une forme d’adhésion au moins silencieuse à cette tendance-là, parce que c’est un féminisme institutionnel qui vit de subventions mais aussi car une partie de ces groupes ont une conception profondément raciste de l’émancipation des femmes.

 Il y a beaucoup à reconstruire car les mouvements féministes des années 2000 n’ont au mieux pas été à la hauteur des attaques islamophobes ou au pire y ont contribué activement. Il faut faire en sorte que pour toutes les nouvelles générations de féministes qui entrent en action ça devienne inévitable, incontournable d’avoir une approche antiraciste. Que notre féminisme soit un féminisme de classe, qui ne se sent pas proche des bourgeoises blanches racistes et qui argumente dur face aux discours qui disent que le patriarcat aurait une couleur, une origine, une religion.

C’est particulièrement pour ça que je continue de m’impliquer dans le mouvement féministe, mais aussi parce que je pense qu’il y a plein de grandes choses qui peuvent se passer à partir de ces questions-là.

Mais en vrai, je trouve que le bilan est plutôt positif. Comme je disais, il y a toute une partie du mouvement féministe qui s’est formée à la question de la libération de la Palestine ces trois dernières années. Il reste encore à passer à l’action dans certains endroits, ça fait partie des choses sur lesquelles progresser. S’il y a encore plein de batailles à mener, il y en a certaines qui ont été remportées.

Kim Attimon, militante à Nous Toutes 35 (A2C Rennes)

Merci à Val et Solen pour leurs relectures et commentaires