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« Tout le monde déteste la police ! »

Manif anti repression policière Nantes 22 nov 2014.
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En octobre, des  policiers armés et cagoulés défilaient sur les Champs-Élysées, suite à l’attaque de deux voitures de police au cocktail molotov à Viry-Châtillon. Le journal Le Monde du 19 octobre relatait ainsi l’appel aux manifestations sauvages, se diffusant par SMS :
«  Bonjour,
pour info un message des collègues du 91…
Bonjour collègues. Suite à un énième événement tragique à Viry-Châtillon le 8 octobre, l’actualité nous rappelle une fois de plus que nous sommes des cibles. Face à une hiérarchie carriériste, des élites syndicales enlisées dans leurs conflits, une justice complètement désintéressée par notre sort nous devons nous souder. Entre bleus. » La crise vécue par les forces de police survenue en plein État d’urgence a posé nombre de questions. Une frange de la police est-elle progressiste? L’État d’urgence et l’austérité vécus y compris dans les services de polices amènent-ils à la formulation de revendications progressistes proclamées non pas par les syndicats mais par les fonctionnaires eux-mêmes? L’accentuation des violences policières, le meurtre d’Adama et l’incarcération de ses frères ne seraient que le résultat d’une politique sécuritaire voulue par le gouvernement et le parlement, Nous prendrons ici le parti d’affirmer que la police est structurellement raciste et répressive sous le capitalisme français et que cela se traduit par une idéologie particulièrement réactionnaire lors des mouvements policiers.
 
La police est une institution étatique, qui vise à maintenir les privilèges de la classe dominante. En effet, l’émergence de l’agriculture au néolithique puis le développement de la productivité ont permis à une fraction de la population de se sortir du processus de production en accumulant des richesses, du capital. Dès lors, la société est divisée en classes aux intérêts contradictoires. Pour surmonter ces contradictions, la classe dirigeante a été amenée à mettre en place un appareil d’État. Ainsi, l’armée vise à protéger le territoire national et à l’étendre, la justice réprime toute atteinte à la propriété privée et cherche à les dissuader. La police, selon Engels, « est nécessaire, parce qu’une organisation armée autonome de la population est devenue impossible depuis la scission en classe… Cette force publique existe dans chaque État ; elle ne se compose pas seulement d’hommes armés mais aussi d’annexe matérielles, de prisons et d’établissements pénitentiaires de toutes sortes qu’ignorait la société gentilice. »
 
L’appareil d’État se constitue, donc, d’une force armée et juridique prête à défendre les intérêts de la classe dominante. Mais, avec le développement du capitalisme, il s’est transformé, il serait aujourd’hui faux de limiter l’État à la seule utilisation de la force. Pour justifier leur place dans la société, les capitalistes sont amenés à mettre en place un appareil idéologique de légitimation, par le biais de l’éducation et des médias notamment. Toutefois, le cœur de l’appareil d’État reste organisé autour des services répressifs, les services de renseignement, les forces de l’ordre, l’armée, la justice… Ces corporations se différencient des autres fonctionnaires, idéologiquement, matériellement elles sont liées aux intérêts des classes dominantes et leur restent fidèles. Ainsi, dans une période de crise aiguë où les dominés rejettent l’idéologie des oppresseurs, selon Gramsci, « Si la classe dominante a perdu le consentement, c’est-à-dire si elle n’est plus dirigeante, mais uniquement dominante, et seulement détentrice d’une pure force de coercition », les forces de répression deviennent le dernier rempart au renversement de la classe possédante.
 
Ainsi l’État d’urgence ne se résume pas à la suppression d’une série de libertés individuelles et collectives. Il s’est révélé être l’un des derniers outils des classes dominantes pour assurer leur domination. Si la plupart des services publics ont été contraints d’appliquer des politiques sécuritaires et discriminantes, comme l’éducation durant la séquence post Charlie, la police à revêtu un rôle particulier. Elle s’est, principalement, attaquée à toute entité sociale cherchant à remettre en cause l’ordre établi. Les perquisitions qui ont suivi les attentats ont visé tant des personnes réprimées pour ce qu’elles sont, assimilées comme musulmanes, que pour ce qu’elles font, du militantisme syndical ou écologique. Les ennemis intérieurs durant cette séquence étaient les personnes que le racisme a désigné comme sujet de l’ennemi extérieur, Daesh, tout comme les militants qui refusaient l’unité nationale.
La loi travail et les séquences de nuit debout, les grèves et les manifestations sauvages ont été un sacré doigt d’honneur à l’État d’urgence. La haine envers la police a traduit au sein d’une partie du mouvement une radicalisation non seulement contre une loi répondant à une logique économique mais contre le système capitaliste lui même. Cette colère envers la police, les tentatives de convergence entre les luttes contre la répression syndicale et la violence subie par les jeunes des quartiers populaires ont eu un impact dans l’idéologie des policiers. Lors de la période qui a précédé les manifs de flics, leurs réseaux sociaux, et leurs forums sont autant de sources permettant de démontrer une radicalisation des forces de l’ordre contre ce qu’ils appellent les islamosyndicalistes de la CGT. En réalité, plus que l’intensification de la charge de travail liée à l’État d’urgence et l’austérité, c’est une idéologie en rupture avec le gouvernement et en partie avec l’État actuel qui a été le terreau de la mobilisation des policiers. Dans cette période, les votes des policiers pour le FN en France ou les liens directs entre la police grecque et l’Aube Dorée, ne sont pas le fruit du hasard.
 
Le racisme de la police et les assassinats de jeunes racisés sont loin d’être des actes isolés, ou des bavures accidentelles. Ce sont les conséquences du racisme comme idéologie structurant le travail de la police.
Dès le régime de Vichy ce phénomène est observable. Alors que les classes dirigeantes votent les pleins pouvoirs à Pétain, uniquement pour permettre à la bourgeoisie nationale de pouvoir continuer à produire, nombre de corps de fonctionnaires refuseront de servir l’État collaborationniste. La police ne connaîtra quasiment aucune démission.
Selon Mathieu Rigouste la police actuelle est une police raciste car endocoloniale. L’un des actes fondateurs de cette police endocoloniale est la répression féroce qui s’abat sur les travailleurs algériens le 17 octobre 1961.  Pour lutter contre l’influence et l’implantation du FLN parmi les travailleurs algériens en France, une série de mesures répressives et racistes sont mises en place. L’une d’elle instaure un couvre-feu en région parisienne, à partir de 22 heures, aucun algérien ne peut être dans les rues. Pour protester contre cette mesure, le FLN organise un défilé pacifique de plusieurs dizaines de milliers de personnes le 17 octobre 1961. La répression s’abat sur la manifestation et plus de 300 algériens sont tués, noyés dans la Seine. Des milliers de manifestants seront tabassés, au faciès. Ainsi, Belkaïd Mohammed, qui manifestait avec des habitants de son quartier, selon la restitution qu’en fait Jean-Luc Einaudi, raconte que :
« Ils descendent à gare de l’Est, des policiers sont présents mais leur laisse la voie libre pour aller prendre le métro. Sortant à Opéra, ils découvrent de nombreux cars de police. Répondant à un policier, il indique qu’il va manifester, le policier l’attrape, le pousse vers le car au moment de monter, un coup de crosse à la tête le fait chuter. Le car de police est le lieux d’un véritable lynchage des algériens avec qui il est transféré, blessé à la tête et perdant connaissance, il se réveillera sous la pluie. ». Ces actes abjectes sont le résultat, là aussi, d’une profonde radicalisation dans les rangs de la police, décrite par Gérard Monate, alors secrétaire général adjoint du Syndicat Général de la Police (SGP) :
Les policiers ont acquis le sentiment d’être abandonnés par la justice et le pouvoir politique. L’idée de régler ses comptes soi-même s’inscrivit dans les esprits et allait conduire à des dérives dramatiques, d’autant que la hiérarchie grande et moins grande ne faisait rien pour calmer ce climat, bien au contraire. Dès lors tout Algérien devenait un ennemi potentiel et devait subir la rigueur de la police. On vit alors s’installer et s’amplifier :
– le racket : tout argent trouvé sur un algérien était « confisqué » ;
– le matraquage dans toutes les interpellations ;
– les « comités d’accueil » : lors des rafles les Algériens interpellés devaient rentrer dans les locaux de police entre deux haies d’agents qui les matraquaient.
 
            Les policiers ne sont donc en rien des travailleurs comme les autres. Leurs organisations ne seront jamais du côté de l’intérêt révolutionnaire ni même progressiste du prolétariat. Les scènes de ralliement de policiers aux révolutions arabes ne sont en rien le signe d’éléments progressistes qui pourraient parcourir les rangs de la police. Ce ne sont que des actes individuels ou collectifs de rupture totale avec l’institution. De proximité, fédérale ou d’État, de Paris à Tunis, détestons la police.
GB et Pierre Steiner, 19 décembre 2016