La mythologie du Front Populaire : retour sur un mythe fondateur du réformisme français

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Le mythe du Front populaire

C’est l’idée qu’une coalition électorale large « à gauche », portée par un grand mouvement social unitaire, permet de gagner les élections, et qu’ensuite l’exercice loyal du pouvoir permet de changer radicalement les choses, en instituant des lois en faveur du plus grand nombre. L’idée donc qu’en sachant utiliser les institutions existantes on peut arriver à véritablement transformer la société.  Le Front populaire renvoie en effet à d’importantes conquêtes sociales:

– la semaine de 40h
– les deux semaines de congés payés
– la reconnaissance de l’activité syndicale (mise en place de conventions collectives, élection de dégué-e-s du personnel)
– une augmentation des salaires de 7 à 15%

A contrario, c’est aussi l’idée qu’en dehors des institutions rien n’est possible, qu’un mouvement social sans débouché électoral est une impasse et ne mène donc jamais à rien.

A vrai dire, la simple observation des événements qui ont structurés l’histoire du Front populaire nous montrent une toute autre réalité. Les faits, au contraire, démentent cet idéalisme réformiste et nous questionnent sur l’orientation révolutionnaire qu’il faut avoir.

La coalition électorale du Front populaire n’a jamais été une coalition de combat pour le socialisme mais à l’opposé a été un moyen de canaliser et de contenir les mouvements spontanés de masse. Les principales lois sociales du Front populaire ne faisaient pas parti de son programme électoral: c’est la dynamique autonome des masses lors des grandes grèves avec occupations d’usine de mai-juin 36 qui a permis de les arracher. La bourgeoisie avait réellement commencé à s’inquiéter pour elle et avait dû faire quelques concessions pour arrêter la montée en puissance du mouvement populaire. Mais aussitôt l’explosion social passée et le reflux du mouvement entamé, la bourgeoisie reviendra sur tous les « acquis » du Front populaire.

Daniel Guerin parle à juste titre de deux Fronts populaire :

  1. La mésalliance, sur le plan parlementaire et électoraliste, du radicalisme bourgeois et du stalinisme, sous le signe de la défense nationale, à laquelle la SFIO s’est parfaitement jointe.
  2. Le puissant mouvement populaire, l’unité d’action antifasciste, dont les organisations ouvrières, politiques et syndicales, secondées par les intellectuels, avaient pris l’initiative, mouvement réellement populaire en ce sens qu’il entrainait derrière la classe ouvrière une fraction non négligeable de petits bourgeois et petits paysans.

Éléments de chronologie

De plus amples détails sont donnés en annexes. Ici nous évoquons en pointillé les principaux événements qui ont jalonnés le Front populaire.

  • « Au départ », il y a la crise (1931 en France), la montée du fascisme et une puissante riposte ouvrière antifasciste. En particulier, suite à l’émeute d’extrême droite du 6 février 1934 …
  • Qui conduira à un front unique antifasciste imposé par la base: la grève générale du 12 février 1934 avec fusion des cortèges CGT-CGTU …
  • Pacte d’unité d’action PCF-SFIO contre le fascisme et la guerre signé le 27 juillet 1934 ; 1er tournant « droitier » du PCF et de Staline ; pacte platement antifasciste.
  • Octobre 1934, le PCF envisage déjà d’élargir le front unique aux radicaux ; 2ème tournant « droitier ».
  • Mai 1935 le pacte Laval-Staline (assistance mutuelle militaire contre Hitler) : c’est à dire, une union sacrée ! Tournant chauvin du PCF …
  • Entre juin 1935 et janvier 1936, pacte électoral PCF-SFIO-radicaux pour les législatives de avril-mai 1936 (programme « rabougri » aligné sur le Parti radical).
  • 14 juillet 1935 : immense manifestation populaire, unitaire et … tricolore !
  • Septembre 1935 : réunification syndicale décidée (fusion CGT réalisée en mars 1936).
  • 3 mai 1936 : la coalition du Front populaire remporte au 2nd tour les élections ; obtient 386 sièges sur 608 ; SFIO en tête et non les radicaux comme l’espérait Staline …
  • Mai-juin 1936 : vague spontanée de grèves et d’occupations d’usine, vers la grève générale (11 mai, 14 mai, 24 mai, 26 mai, 28 mai, reprise du mouvement le 2 juin, le 4 juin cela s’étend encore …)
  • 4 juin 1936 : Blum enfin arrivé au gouvernement, lois sociales promises …
  • Mais reprise et extension des grèves, les dirigeant syndicaux sont dépassés …
  • 7-8 juin 1936 accords de Matignon (patrons) + promulgation d’urgence (Blum) de la loi sur les 40h et les congés payés.
  • Mais la grève persiste encore, le 11 juin il y a encore environ 2 millions de grévistes …
  • 11 juin 1936 : discours de Thorez « Il faut savoir arrêter une grève … » ; mais çà continue encore: à mi-juillet 160 000 grévistes et 600 usines occupées …
  • Juin 36 une grande fête : « Indépendamment des revendications, cette grève est en elle-même une joie. Une joie pure. » (Simone Weil)
  • Après les masques tombent rapidement (refus d’intervention en Espagne, Blum laisse fuir les capitaux, répressions, « la pause » des réformes, juin 1937 Blum déserte, novembre 1938 les décrets Daladier mettent fin aux principales avancées du Front populaire).
  • C’est l’assemblée nationale du front populaire élue en mai 1936 qui votera les pleins pouvoirs à Pétain en juillet 1940.

Quelques réflexions en vrac

La majeur partie des personnes mobilisées ont cru au gouvernement du Front populaire comme s’il s’agissait d’un gouvernement acquis à leur cause, d’un gouvernement ami. Les grévistes en effet ont manifesté une hostilité nette envers les patrons mais pas envers le gouvernement (esprit de revanche envers leur oppresseur direct, lutte pour la dignité …). Ils/elles n’avait donc a priori aucune vision d’ensemble de la relation d’interdépendance patronat-État, du système que cela constitue. Leur rapport à l’État, au gouvernement en général, a donc manqué de conscience critique. Au demeurant, la « colonisation stalinienne » de la CGT n’aura pas aidé …

Mais les personnes impliquées dans les grèves de masse auraient été disposées à se battre plus loin si une perspective révolutionnaire avait été donnée: l’énergie et la volonté étaient là pour occuper « à perte » les lieux de travail.

D’autant qu’il faut toujours garder à l’esprit que, aussi importantes soient-elles, « les réformes sociales ne sont que les sous-produits de la lutte révolutionnaire » : au mieux elles sont des réussites collatérales de cette lutte (transition révolutionnaire), au pire des dommages collatéraux (justification du reflux). Le but reste la révolution.

Les personnes mobilisées ont ainsi été doublement victimes du réformisme :

  • celui des organisations politiques et syndicales qui ne voulaient pas poser la question du pouvoir et ont tout fait pour l’éviter ;
  • de leur propre réformisme, du fait qu’elles n’ont pas réellement envisagé de faire de la politique par et pour elles-mêmes, de s’affranchir de l’État.

Comment, dans ces conditions, c’est-à-dire étant donné ce double écueil du réformisme, gagner l’immense majorité de sa classe à la révolution ?

Se poser cette question en ces termes, doit bien avoir une implication sur quel type de parti révolutionnaire il faut chercher à construire …

[- Le « socialisme dans un seul pays » de Staline est profondément réformiste : vision à très court terme, conservatrice et corporatiste

– L’union nationale aura été la négation et la trahison du Front populaire, du vrai, celui de la grève générale de Juin 1936

– Le remède au fascisme international : l’internationalisme révolutionnaire]

TC, 15/11/2017

ANNEXE

La crise, la montée du fascisme et la riposte ouvrière

En France la crise de 1929 aux États-Unis se fait sentir avec deux années de retard, à partir de 1931. Alors qu’en Italie le fascisme est au pouvoir depuis 1922 et en Allemagne depuis 1933, on assiste dans le même temps en France à la montée en puissance des ligues fascistes (Croix-de-feu, Action françaises, Ligue des patriotes…). Contexte de scandales politiques et financiers à répétition qui éclabousse la gauche, SFIO inclus.

Le 6 février 1934 les ligues appellent à marcher contre l’Assemblée nationale dans le but de faire tomber le gouvernement Daladier, voire de prendre le pouvoir. (Le PCF appelle aussi à manifester …). La manifestation tourne à l’émeute faisant une vingtaine de morts et des centaines de blessés. Ce sera un semi échec pour l’extrême droite mais un succès pour le grand capital: le gouvernement de gauche doit démissionner (depuis les élections du bloc des gauches en 1932, la France était gouvernée par les radicaux-socialistes, avec le soutien SFIO) et le régime préfasciste de Gaston Doumergue est hissé au pouvoir.

Ce sera le point de départ d’une puissante riposte ouvrière antifasciste.

Le front unique antifasciste imposé par la base
En fait à ce moment là le mouvement ouvrier est très divisé. Le PCF considère la SFIO  comme un ennemi. Depuis des années, il suit à la lettre la ligne politique dictée par Moscou, dite de « classe contre classe », qui qualifie les partis socialistes de « social-fascistes ». La même division existe au niveau syndical: entre la CGT alors liée aux socialistes (SFIO) et la CGTU liée aux communistes (PCF).

Mais la riposte qui s’impose à la base contre les fachos enclenchera une dynamique pour l’unité des organisations de gauche.

Dès le 9 février le PCF appelle à manifester contre les ligues. Des milliers de socialistes se joignent à la manifestation.
Parallèlement, la CGT soutenue par la SFIO appelle à une grève le 12 février. Ceux qui demandent au PCF et à la CGTU de se joindre au mouvement sont éconduits. Mais la pression d’en bas est telle que le PCF et la CGTU appellent finalement de leur coté aussi à la grève le 12. Qui sera ainsi massive: plus d’un million de grévistes, avec 346 manifestations antifascistes partout en France dont les deux tiers sont unitaires. À Paris, les cortèges de la CGT et de la CGTU se font dans un premier temps face, pour finalement se rejoindre aux cris de « Unité ! Unité ! ».

Suite à cela les directions syndicales vont être poussées par leur base à organiser la réunification syndicale et Staline va réévaluer le danger fasciste, d’autant que depuis la victoire nazie le pouvoir d’Hitler et, par voie de conséquence, le danger de réarmement allemand se confirment.

Le brusque tournant du PCF vers le Front populaire
Staline juge désormais nécessaire d’avoir des alliés parmi les gouvernements occidentaux et en déduit qu’il ne faut plus alimenter les tensions sociales au sein des pays occidentaux. Ce tournant procédera en plusieurs étapes. Après le 12 février 1934, le PCF et la SFIO reprennent contact et finissent par signer le 27 juillet 1934 un pacte d’unité d’action contre le fascisme et la guerre.

Trotski pointera les limites de ce pacte, platement antifasciste (pas de revendication anticapitaliste, pas de remise en cause du pouvoir et du gouvernement …), qui tourne le dos au débouché « naturel » de l’unité réalisée le 12 février, à savoir un gouvernement des organisations ouvrières.

Pour juger du virage opéré à 180° citons L’Humanité qui le 8 février dénonce encore fermement la SFIO: « Nous sommes prêts à nous battre avec tous ceux qui qui veulent réellement lutter contre le fascisme. Mais comment réaliser l’unité d’action avec ceux qui soutiennent les gouvernements lorsqu’ils diminuent les salaires ? Avec ceux qui torpillent les grèves ? » (Cf. J. Danos, M. Gibelin : Juin 36)

Le 18 mars, Benoît Frachon qualifie de « crime » l’initiative de Doriot de constituer un comité de vigilance à Saint-Denis, regroupant les organisations ouvrières, politiques et syndicales.

Le 6 avril, L’Humanité dénonce hystériquement la politique de bloc avec la social-démocratie : c’était « abandonner les positions du bolchévisme pour retomber dans le vomissement social-démocrate ».
En avril 1934, la CGT-SFIO colle une affiche en région parisienne « entre les communistes et nous, il ne peut rien y avoir de commun ».

Thorez, secrétaire général du PCF part à Moscou fin avril 1934 après avoir écrit un édito de L’Humanité titré « Contre le bloc avec le social-fascisme ». Lorsqu’il rentre de Moscou en mai, son article est tout autre : « Pour l’action commune immédiate ».

Mais ce n’était que le début du virement droitier du PCF car dès octobre 1934, dans la droite ligne de la volte-face de Staline, le PCF envisage « d’élargir » le front unique aux radicaux suite aux cantonales (les communistes gagnent des voix partout et les radicaux sont en pleine déconfiture électorale …). Rappelons qu’à cette époque le Parti radical est le principal parti de la bourgeoisie française, celui qui est au cœur du système politique de la 3ème République dont il a fourni l’essentiel des gouvernements…

Dans un premier temps le Parti radical décline l’alliance proposée. Il faudra attendre le 2 mai 1935 pour que les choses « avancent » avec le rapprochement de la France et de l’URSS via la signature d’un traité d’assistance mutuelle, le pacte Laval-Staline (mais dès le 29 mai 1934, l’URSS soutien la déclaration de Doumergue du 17 avril 1934 qui mettait fin aux négociations avec Hitler, dans le cadre du traité de Versailles, pour le désarmement de chacune des parties). Ce sera le tournant chauvin du PCF, en rupture avec la politique antimilitariste et internationaliste qui était la sienne depuis sa création en 1920 : il soutient désormais la politique de défense nationale et vote les crédits militaires. Ces ruptures s’accompagnent d’un nouveau discours extrêmement patriotique. Désormais, les communistes assument tous les « symboles français » : Jeanne d’Arc, le Soldat inconnu, la Marseillaise, le drapeau tricolore…  Du coté de la politique envers les femmes : alors qu’à la fondation du PCF l’accent avait été mis sur le droit des femmes, l’accent est dorénavant mis sur la défense de la famille française et du natalisme…
Thorez se mit ainsi à parler du « peuple » au lieu des « travailleurs ». Et il ira jusqu’à amplifier encore le tournant en s’adressant aux catholiques et même aux Croix-de-Feu : « Nous te tendons la main, catholique, ouvrier, employé, artisan, paysan, nous qui sommes des laïques, parce que tu es notre frère. […] Nous te tendons la main, volontaire national, ancien combattant devenu Croix-de-Feu, parce que tu es un fils de notre peuple. »
Ces différentes évolutions débouchent entre juin 1935 et janvier 1936 sur un pacte électoral entre la SFIO, le PCF et le Parti radical dans la perspective des élections législatives des 26 avril et 3 mai 1936. La base du pacte – le « programme » du Front populaire – est extrêmement vague et limitée. Les principales mesures habituellement attribuées au Front populaire (congés payés, 40 heures, etc.) ne figurent pas dans cet accord électoral. En fait, au nom de l’unité antifasciste, l’accord s’est fait sur le plus petit dénominateur commun, le programme le plus modéré: celui du Parti radical… C’est toute la contradiction du Front populaire : les couches populaires plébiscitent – voire imposent… – l’unité entre socialistes et communistes. Mais les dirigeants de la SFIO et du PCF donnent un tout autre contenu à l’unité: l’alignement sur le Parti radical…
« On est ainsi passé du front unique socialiste, à une coalition bourgeoise socialiste. » (Pierre Naville, l’Entre-Deux-Guerres)
Dans un premier temps la magie de l’unité opère. Le 14 juillet 1935 se tient à Paris une gigantesque manifestation populaire et unitaire (500 000 personnes). En septembre est décidée la réunification syndicale, qui sera réalisée en mars 1936. La CGT fusionnée regroupe 800 000 adhérents. De mars à mai 1936, 250 000 travailleurs vont la rejoindre.
Les élections et la formation du gouvernement Blum
Le 3 mai 1936, la coalition de Front populaire remporte au second tour les élections législatives, avec 386 députés (sur 608 sièges à pourvoir). Les élus socialistes sont les plus nombreux (147), suivis par les radicaux (106), les communistes (72) et l’Union socialiste républicaine (25). C’est incontestablement une victoire, ressentie comme telle par « le peuple de gauche » mais pas exactement un raz-de-marée, plutôt une recomposition à gauche. Les résultats du premier tour sont particulièrement significatifs des évolutions en cours. Ainsi, avec 1 400 000 suffrages – c’est-à-dire une perte de 400 000 voix – les radicaux sont les grands perdants du scrutin. Les socialistes stagnent. Quant aux communistes, ils progressent considérablement, passant de 800 000 à 1,5 millions de voix. Ils devancent ainsi le Parti radical, en voix. Et obtiennent 72 députés, au lieu de 11 en 1932.
Le Parti socialiste, au sein de la coalition du Front populaire, est ainsi appelé à former un gouvernement.
Le PCF soutient sans réserve le gouvernement, mais refuse d’y participer pour ne « pas donner le prétexte aux campagnes de panique et d’affolement des ennemis du peuple ». Jacques Duclos, dirigeant du parti, déclare à l’Humanité le 27 juin 1936 qu’il « respectera la propriété privée ». Ce que Trotsky traduit ainsi : « nous sommes des révolutionnaires trop terribles, disent Cachin et Thorez, nos collègues radicaux peuvent mourir d’effroi, il vaut mieux que nous nous tenions à l’écart ». Cette politique de soutien à la bourgeoisie française ne va pas se démentir tout au long des événements de 1936. Le PCF fera tout son possible pour que les ouvriers ne posent pas la question du pouvoir et se contentent de revendications économiques. Ayant fait le choix de soutenir la bourgeoisie française comme alliée de l’URSS contre Hitler, il s’y tient contre vents et marées.
[Celleux qui ont voté pour le PCF: parce que le PCF plus unitaire et moins sectaire qu’avant ou parce que radicalisation des travailleurs/euses?]
Mai-juin 1936: vague spontanée de grèves avec occupation d’usine
C’est alors que la classe ouvrière entre en jeu, sans même attendre la mise en place du gouvernement, qui prendra un mois. Des aspects spécifiques caractérisent dès le départ cette vague de grèves : elles ne sont issues d’aucun appel central, se développent, obtiennent rapidement satisfaction, puis reprennent. Il s’agit d’une véritable marée de grèves dans tout le pays, accompagnées d’emblée par les occupations des usines.
Aujourd’hui, occuper son usine est devenu en France relativement courant. En 1936 c’est une première, qui se répand comme une traînée de poudre et qui en dit long sur la profondeur et la force du mouvement. Les grévistes occupent pour éviter toute tentative de « lock-out » de la part du patronat et empêcher les « jaunes » de venir faire tourner les usines. C’est leur lieu de travail et de vie, et ils l’utilisent pour s’y réunir, discuter au sein de comités de grève ou faire la fête en famille.  Ces occupations  se déroulent le plus souvent dans une atmosphère de fête, dont la philosophe Simone Weil a laissé une description dans son ouvrage La condition ouvrière : « indépendamment des revendications, cette grève en elle-même est une joie. Une joie pure. » Des pique-niques prolongés sont improvisés dans les cours d’usine, des bals organisés au son de l’accordéon.
L’occupation s’impose aux ouvriers comme la façon la plus naturelle d’affirmer réellement et symboliquement à la fois leur existence et leur force collectives. Cela compte plus que les revendications elles-mêmes et c’est pourquoi ils occupent d’abord leur lieu de travail, en élaborant ensuite le cahier de revendications.
Pour le patronat, ces occupations d’usine constituent une atteinte au droit de propriété et une remise en cause de son autorité. Les occupations font véritablement peur aux patrons. Dès lors, leur préoccupation va être de récupérer leurs usines occupées et ils essaieront d’en faire un préalable aux négociations. Si les revendications ont été si rapidement obtenues, si les « conquêtes » ont été si importantes à ce moment-là, c’est que les patrons, plutôt que de tout perdre, ont préféré lâcher sur des mesures jugées jusque là impossibles à concéder.
Mai-juin 1936: vers la grève générale
Entre avril et mai 1936, le nombre des grèves avait déjà doublé, notamment dans des secteurs du privé où syndicats et partis étaient très peu implantés.
Les premières grèves de mai-juin 1936 ont lieu le 11 mai au Havre et à Toulouse. Elles réclament la réintégration de travailleurs qui avaient chômé le 1er mai et été licenciés pour cela. Elles obtiennent satisfaction immédiatement, après une nuit d’occupation.
Puis c’est au tour de l’usine Bloch à Courbevoie, le 14 mai, pour une augmentation des salaires. Les ouvriers y passent la nuit, ravitaillés par la municipalité de Front populaire. Là aussi, la victoire est rapide. Jusque là, la presse n’évoque pas ces grèves. Les premiers commentaires de l’Humanité sur la grève du Havre ne paraissent que le 20 mai, et il faut attendre le 24 mai, écrit Daniel Guérin, pour que l’organe communiste rapproche les trois conflits et attire l’attention des militants ouvriers sur les succès remportés et les méthodes de lutte qui ont permis la victoire.
Le 24 mai, une manifestation est convoquée pour commémorer la Commune de Paris : plus de 600 000 personnes devant le Mur des fédérés, où Blum et Thorez se tiennent côte à côte. Du jamais vu.
Le 26 mai les grèves éclatent dans la métallurgie parisienne. Les revendications : garantie d’un minimum de salaire journalier, reconnaissance de délégués désignés par les seuls salariés, suppression des heures supplémentaires et la semaine de 40 heures.
Le 28 mai est une journée décisive avec l’entrée en grève des 35 000 ouvriers des usines Renault, entraînant à leur suite nombre d’établissements des alentours.  Des comités de grève sont mis en place pour assurer la sécurité, le ravitaillement, et la presse souligne l’ordre parfait qui règne dans ces usines.
Loin de pousser à la roue, les leaders communistes et syndicalistes tentent par tous les moyens de calmer le jeu. Ambroise Croizat, secrétaire général de la CGT métallurgie et dirigeant communiste, déclare : « le mouvement de grève de la métallurgie peut très rapidement se calmer, si, du côté patronal, on est disposé à faire droit aux légitimes et raisonnables revendications ouvrières. »
Le recours aux forces de répression est envisagé pour évacuer les usines, mais les patrons estiment que du sang coulerait et que cela pourrait rendre plus difficile le rétablissement de leur autorité.
A la fin du mois, le mouvement semble se calmer avec l’arrêt de l’occupation à Renault, suite à des négociations sur l’établissement de contrats collectifs, le relèvement des salaires, la suppression des heures supplémentaires, pas de sanctions pour fait de grève. A la suite de Renault, de nombreuses entreprises sont évacuées.
Mais le 2 juin, brusque reprise des grèves. Entreprises chimiques, textile, alimentation, transports et pétrole sont touchés, mais aussi des usines métallurgiques qui se mettent en grève pour la deuxième fois. Malgré des appels répétés des syndicats et des partis à la reprise du travail, la grève s’étend encore le 4 juin, avec l’entrée en scène des camionneurs, restaurants, hôtels, ouvriers du Livre, partout en France.
Le 4 juin, un mois après les élections, Blum arrive finalement au gouvernement. Le thème de son allocution du 5 juin est que les lois sociales promises vont être rapidement votées. Il espère bien que cela suffira à calmer les choses.
Mais c’est le contraire qui se produit : la majorité des usines qui avaient repris le travail les premiers jours de juin se remettent en grève. Le 5, c’est au tour des grands magasins et des services publics. Les dirigeants syndicaux sont dépassés par le mouvement. Ils tentent alors, en appelant à la grève générale, de se mettre à la tête du mouvement.
Les accords Matignon et l’approfondissement de la grève
Les 7 juin, le patronat prend contact avec Blum pour discuter du relèvement général des salaires en contrepartie des évacuations d’usines. Les patrons savent que pour sauver l’essentiel, c’est à dire la propriété de leurs usines, il leur faut savoir céder sur l’accessoire, c’est-à-dire tout ce qui ne porte pas atteinte au régime de propriété.
Les accords Matignon sont signés dans la nuit du 7 au 8 juin, transcription d’un certain rapport de forces entre les classes sociales. Le patronat accepte l’établissement immédiat de contrats collectifs de travail, la liberté syndicale et l’élection de délégués, le réajustement des salaires de 7 à 15 %. Comme l’indique Benoît Frachon, dirigeant de la CGT, à sa sortie de négociation,   »les patrons ont cédé sur tout ». Dans la foulée, Léon Blum annonce la promulgation d’urgence d’une loi sur les 40 heures et les congés payés. Leur but : faire cesser la lutte ouvrière. Le lendemain, tous les journaux ouvriers titrent sur la victoire, tel Le Populaire, journal socialiste : « Une victoire ? Mieux, un triomphe ! » ; ou encore L’Humanité : « La victoire est acquise ».
Et pourtant… la grève persiste ! Dans certaines entreprises, le travail reprend. Mais d’autres se mettent en grève. Le 8 juin, la grève est totale dans les grands magasins et les sociétés d’assurance. Le 11 juin, on comptabilise encore deux millions de grévistes.
L’occupation des usines constitue une transgression de la légalité capitaliste et un grand moment de convivialité : des fêtes et des bals y sont organisés. Mais, du coup, le mouvement reste cantonné à chaque entreprise et relativement passif. Léon Blum s’inquiète du maintien de la grève, mais se rassure : « Il faut noter qu’au point de vue de l’ordre public cette forme de grèves a d’incontestables avantages. Les ouvriers occupent l’usine, mais il est vrai que l’usine occupait les ouvriers. Les ouvriers étaient là et pas ailleurs. Ils n’étaient pas dans la rue. Au moment où ils étaient tous groupés dans l’usine, ils ne formaient pas ces cortèges avec des chants, des drapeaux rouges, qui viennent se heurter aux barrages de police. » Il y a quelques expériences plus actives comme une réunion de délégués de différentes usines en grève à l’appel des grévistes de chez Hotchkiss, en région parisienne, au lendemain de la signature des accords de Matignon. 33 usines sont représentées. Le 11 juin, 280 usines envoient des délégués à ce comité de grève. Le comité de grève tient tête à la CGT et refuse de signer. Mais ces expériences restent l’exception.
Le PCF se lance dès lors dans une véritable bataille pour la reprise du travail. Maurice Thorez prononce le 11 juin le célèbre discours : « Il n’est pas question de prendre le pouvoir actuellement. (…) Alors il faut savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue. Il faut même savoir consentir au compromis si toutes les revendications n’ont pas encore été acceptées, mais que l’on a obtenu la victoire sur les plus essentielles des revendications. Tout n’est pas possible maintenant. (…) Il ne faut pas compromettre l’œuvre gouvernementale. » Comme des grèves continuent, 10 jours plus tard, la CGT lance un appel solennel à « ne déclarer la grève que lorsqu’ils se heurtent à un refus de discuter ou à l’intransigeance patronale ».
En l’absence d’une alternative politique, le mouvement refluera et le travail reprendra. Mais à la mi-juillet, il y a encore 160000 grévistes et 600 usines occupées…

[Le discours réformiste des organisations ouvrières semble avoir marché : en 1937, il y aura 4 millions de syndiqués dans la CGT fusionnée …]

La fin du Front populaire: les masques tombent
L’occasion d’aller plus loin ayant été manquée – sciemment en ce qui concerne les directions du mouvement ouvrier – le rapport de forces se dégrade rapidement et la situation s’inverse.

Le gouvernement Blum fut incapable d’enrayer l’évasion des capitaux. En octobre 1936, l’effondrement des réserves était tel que Blum dut s’engager dans une politique de dévaluation massive, provoquant une inflation désastreuse qui anéantit en quelques mois le bénéfice des augmentations arrachées en juin 1936.

Sous prétexte de maintenir l’unité avec le Parti radical (comprendre ne pas heurter la bourgeoisie française), le gouvernement se refuse à intervenir pour aider le Front populaire espagnol (fermeture de la frontière par Blum au lendemain du coup d’Etat de Franco le 18 juillet 1936).

Tout attaché à rassurer la bourgeoisie, le gouvernement Blum limita les nationalisations aux chemins de fer et au grandes industries de l’armement, et le fit avec une généreuse indemnisation des actionnaires.

En février 1937, à la demande du patronat, le gouvernement décrète « la pause » des réformes.

Le 5 mars 1937, le ministre socialiste de l’Intérieur Marx Dormoy fit tirer sur une manifestation que les militants du Front populaire de Clichy avaient organisée pour riposter à une réunion organisée par le Parti social français du colonel La Rocque (facho). Les dirigeants de la Jeunesses socialiste, qui avaient protesté contre ce massacre qui avait coûté la vie à 5 militants, furent exclus et leur organisation dissoute…

Depuis le début, cette politique de désarmement du mouvement ouvrier impliquait :

– la continuité de la politique coloniale raciste (« modestes » réformes envisagées [ex. : octroi de la citoyenneté française à ~21000 « indigènes évolués » d’Algérie …] mais Blum renonça vite à toute transformation et s’engagea dans une politique de répression. Ex. : dissolution de l’Etoile nord-africaine de Messali Hadj en janvier 1937, avec le soutien du PCF …) : qui fait dire à Olivier Le Cour Grandmaison que « les audaces réformistes des uns et des autres n’ont, à l’époque, jamais atteint les territoires de l’empire ».

– la continuité de la politique sexiste : depuis les années vingt, l’assemblée s’était prononcée à deux reprises pour le droit de vote des femmes, mais le sénat s’y était à chaque fois opposé. Le 30 juillet 1936, la Chambre des députés se prononçait à nouveau en sa faveur, cette fois à l’unanimité de ses 475 membres. Mais le gouvernement s’abstint et le Sénat, tenu par les socialistes et les radicaux, n’inscrivit jamais ce texte à son ordre du jour.

En juin 1937 les sénateur radicaux faisaient tomber Blum. En avril 1938, le radical Daladier constituait un gouvernement de combat décidé à revenir sur les accords Matignon, en particulier sur « la semaine des deux dimanche » , afin d’en finir avec les 40 heures que la bourgeoisie française n’avait jamais acceptées. En novembre 1938, une série de décrets mit effectivement fin aux principaux acquis du Front populaire, portant en particulier sur la durée légale du travail à 48 heures par semaine. La riposte du monde du travail se traduisit par un échec cinglant qui permit au patronat et à l’État de licencier les principaux militants ouvrier. Le mouvement populaire se trouvait désormais désarmé au moment où le fascisme était en train de s’abattre. Et c’est l’Assemblée nationale du Front populaire, élue en mai 1936, qui votera les pleins pouvoirs à Philippe Pétain, en juillet 1940…

Au lendemain de l’échec des grèves contre les décrets Daladier, Trotski écrivait :

« Quand on mène une lutte révolutionnaire pour le pouvoir, il faut voir clairement la classe à laquelle le pouvoir doit être arraché. Les ouvriers ne reconnaissaient pas l’ennemi, car il était déguisé en ami… C’est ainsi que la révolution qui commençait a été freinée, interrompue, démoralisée. Les deux années qui se sont écoulées depuis lors ont découvert peu à peu l’impuissance, la fausseté et le vide du Front populaire. Ce qui était apparu aux masses travailleuses comme un gouvernement “populaire” s’est révélé un simple masque provisoire de la bourgeoisie impérialiste. »

L’heure de la décision approche (18 décembre 1938)

Sources :
Daniel Guérin, « Front populaire, révolution manquée », Marseille, Agone, 2013.
Ugo Palheta,  https://www.npa2009.org/idees/front-populaire-revolution-manquee-de-daniel-guerin-demystifier-pour-esperer-nouveau [Revue L’Anticapitaliste n°64 (avril 2015)]
Olivier Le Cour Grandmaison, https://blogs.mediapart.fr/olivier-le-cour-grandmaison/blog/140316/front-populaire-et-mythologie-politique-l-oubli-des-colonises (14 mars 2016, Le blog de Olivier Le Cour Grandmaison)
Le dossier « Le Front populaire » dans l’hebdo n°336 de l’Anticapitaliste, 12 mai 2016 (https://npa2009.org/agir/social-autres/lanticapitaliste-ndeg336-en-pdf-couleurs)
Le dossier « Espagne juillet 1936 » dans l’hebdo n°345 de l’Anticapitaliste, 14 juillet 2016 https://npa2009.org/agir/social-autres/lanticapitaliste-ndeg345-en-pdf-couleurs
Régine Vinon, https://npa2009.org/idees/histoire/la-greve-generale-de-mai-juin-1936-0 [Revue L’Anticapitaliste n°77 (juin 2016)]
Pascal Morsu, https://npa2009.org/idees/histoire/front-populaire-front-populisme (19 juin 2016)
Nick Barrett, https://quefaire.lautre.net/Front-populaire-mythes-et-realites (5 septembre 2009)
Diane Adam, Nicolas Verdon,  https://quefaire.lautre.net/Qu-est-ce-que-le-reformisme (5 septembre 2009)
Patrick Le Moal, Retours sur l’émeute du 6 février 1934 (https://npa2009.org/node/36556, 9 avril 2013)
https://npa2009.org/idees/la-possibilite-dune-revolution, Revue Tout est à nous ! 22 (juin 2011)
François Coustal, https://npa2009.org/idees/il-y-75-ans-juin-1936, Revue Tout est à nous ! 22 (juin 2011)
Daniel Tanuro, https://www.lcr-lagauche.org/mythes-et-realites-des-front-populaires/ (11 février 2015)
Daniel Tanuro, https://www.lcr-lagauche.org/mythes-et-realites-des-front-populaires-le-front-populaire-en-pratique-france-et-espagne/ (14 février 2015)