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Grève des travailleurs de Chronopost Alfortville : « L’État exploite les sans-papiers »

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Alfortville. Des dizaines de tentes jonchées sur le trottoir le long d’une piste cyclable, flanquées de part et d’autre de drapeaux de collectifs de travailleurs sans papiers et de syndicats. Chicha, thé et jus de fruits: l’accueil est généreux. Bienvenue sur le piquet des travailleurs sans-papier de Chronopost, tenu jour et nuit depuis le 11 juin 2019, date ou s’est déclenchée une grève dont on n’entend pas assez parler.

Ils sont une trentaine de “Chronoposts” en grève pour leur régularisation. Embauchés à la semaine par une petite boîte d’intérim pour le compte de Derichebourg qui, à son tour, les fait travailler sur le site de Chronopost Alfortville: “Chaque vendredi, je reçois un appel ou un texto qui me donne une mission et me dit quelles seront mes heures la semaine prochaine.” Et ce pendant dix-huit mois grand maximum, car au-delà, la loi impose à l’employeur d’offrir un CDI au salarié, “donc après dix-sept mois, on nous notifie la fin de notre mission, et au bout d’un ou deux mois on nous rappelle pour une nouvelle mission”. Des procédés classiques du monde de l’intérim, auxquels sont soumisEs des millions de membres de notre classe à qui les patrons imposent ces micro contrats à répétition.  

Le système Chronopost

Dans ce centre logistique qui appartient à Chronopost, filiale de La Poste, arrivent des camions que les salariéEs doivent décharger avant de trier les colis pour les orienter vers leurs destinations en Ile-de-France ou en province. 

Le travail de nuit est de rigueur: “Ca dépend des jours et des besoins, mais typiquement on commence à 3h30, ce qui pour beaucoup d’entre nous signifie qu’on sort de chez nous à 2 voire 1 heures du matin, et qu’on rentre à 8 ou 9 heures après 3 heures ou plus de travail”. Mais ils ont une paie “de jour” (non majorée), car la loi définit le travail de nuit comme durant au moins “3 heures de suite entre 22h et 6h”

Les heures supplémentaires ne sont pas payées, et ils en font souvent car “tant qu’il reste des camions à décharger, il faut rester. On est un par camion, pas plus, et on a 25-30 minutes pour tout décharger. Les chefs nous mettent toujours la pression pour aller plus vite”. Celui qui ose se plaindre ou même réclamer ses heures supplémentaires sait que sa mission ne sera pas renouvelée et qu’il se retrouvera sans revenus la semaine prochaine. “Même quand on est malade, on y va quand même, on se dit que ce n’est que quelques heures et qu’il faut tenir… un arrêt maladie, c’est fin de mission”. Tout ça pour une paie de 600€ maximum à la fin du mois.

Chronopost est une filiale de la Poste qui compte plus d’un milliard d’euros de chiffre d’affaires annuel pour seulement 3500 salariéEs “internes”; elle ne pourrait fonctionner sans les milliers d’intérimaires qui déchargent les camions et trient les colis à un rythme effréné dans les agences partout en France. Parmi ces femmes et ces hommes qui font tourner la boîte, combien de sans-papiers sont surexploitéEs et menacéEs de représailles par les petits chefs de Chronopost pour la moindre revendication? L’entreprise se cache derrière ses sous-traitants pour fuir ses responsabilités d’employeur, et prétend ne pas savoir que des sans-papiers travaillent sur ses sites.

“On donne un badge d’accès au site à ceux qui ont des papiers, mais nous n’avions pas de badge, il fallait que quelqu’un nous ouvre. L’Etat est complice: ça fait 4 mois que nous sommes en grève, que nous dormons devant l’agence, que nous passons à la télé et dans les journaux, et ils n’ont pas pensé à faire un seul contrôle à Chronopost pour voir qui travaille vraiment sur ce site!”

État complice

Les grévistes accusent clairement l’Etat français, à qui appartient Chronopost, de profiter de la précarité et de la vulnérabilité des sans-papiers, qu’il a lui-même créée, pour mieux les exploiter au travail: “quelqu’un qui a ses papiers, au bout de deux, trois jours, une semaine maximum, il se barre car il n’est pas obligé de bosser dans ces conditions.”

Depuis maintenant quatre mois, la grève Chronopost constitue un centre de gravité local pour les luttes de sans-papiers : parmi la soixantaine de personnes qui dorment sur place et tiennent le piquet, on trouve évidemment les grévistes, mais aussi d’autres travailleurEs sans-papiers qui soutiennent la grève et s’en inspireront peut-être pour en construire d’autres sur leurs lieux de travail. Soutiens de la première heure, le Collectif des travailleurs sans-papiers de Vitry (CTSPV94) et le syndicat Solidaire ont été rejoint par des élus locaux et nationaux, et plusieurs rassemblements de soutien ont été organisés, notamment par la Marche des Solidarités. 

Pourtant Chronopost ne cède toujours pas; par la voix de son DRH, il se dédouane de ses responsabilités, refusant encore et toujours de délivrer le fameux cerfa qui permettra de régulariser les grévistes. Chronopost serait donc victime de ses sous-traitants? Les grévistes balaient cette suggestion d’un revers de la main, car “ceux qui nous ont remplacés depuis la grève, on les voit tous les jours, ils sont aussi sans-papiers. Eux aussi, ils n’ont pas de badge et attendent dehors qu’on vienne leur ouvrir.”

Les grévistes d’Alfortville n’ont donc toujours pas gagné leur régularisation. Ils ont déjà rejeté une proposition de la préfecture d’examiner les demandes une à une, et réclament leur régularisation en bloc : “c’est l’Etat qui nous a exploité, c’est l’Etat qui doit nous régulariser. Nous n’allons pas céder, nous sommes déterminés à continuer ensemble.”

D’autres luttes victorieuses, comme les grèves coordonnées par la CGT début octobre, montrent qu’il est possible de gagner les cerfa assez rapidement en cas de grève, mais le cas des Chronopost semble plus compliqué car les enjeux politiques sont importants: comme le répètent les grévistes, “Chronopost, c’est l’Etat”. Il faut donc trouver un moyen de forcer la main des patrons, peut-être en convaincant d’autres sans-papiers employés par Chronopost de se mettre à leur tour en grève pour gripper la machine. Histoire de faire monter la pression alors qu’approchent les fêtes de fin d’année où le nombre de colis – et les enjeux économiques pour Chronopost- augmentent sensiblement.

Loin d’être un accident ou un cas isolé, l’exploitation des sans-papiers par Chronopost, comme dans le nettoyage, l’hôtellerie et bien d’autres secteurs, fait partie intégrante d’un système géré par l’Etat pour le compte du capital. Mais cette “main d’oeuvre” que les patrons voudraient voir passive et corvéable à merci, sait lever la tête, résister et s’organiser pour ses droits. Les luttes de sans-papiers font partie intégrante de la marée qui monte depuis le mouvement contre “la loi travail et son monde”: par les grèves, les organisations locales et les manifestations, ces femmes et ces hommes ont gagné leur place d’honneur parmi les sections les plus combatives de la classe ouvrière en France, et n’ont rien à envier aux gilets jaunes et aux militantEs syndicales.  

Alors que Macron fait la guerre aux immigréEs et à la classe ouvrière, et qu’une partie de la gauche cède à la rhétorique anti-migrants, il est grand temps pour notre camp social de se rendre compte que les luttes des sans-papiers, qui sont en première ligne face au racisme d’Etat et à l’exploitation patronale, ne sont pas des luttes “secondaires” ou “humanitaires”, mais représentent l’essence même de la lutte des classes.

JB